jeudi 11 janvier 2018

Encore un livre prémonitoire, hélas

CANNIBALE LECTEUR de Pascal Vandenberghe

Encore un livre prémonitoire, hélas

Il est assez rare qu'un roman francophone contemporain soit l'objet de cette chronique. Une fois n'est pas coutume, dit-on. Mais là, c'est un livre épatant dont je vais me faire un plaisir de vous faire la promotion (du bas latin [1350] promotio, de promovere).

TL HOMM SURNUM

Est-ce que cela vous est déjà arrivé? Vous lisez un roman (de la fiction, donc), et pendant la lecture de ce livre, une information vous tombe dessus qui est exactement ce que l'auteur du livre que vous êtes justement en train de lire a imaginé comme futur plus ou moins proche. Expérience douloureuse, dès lors qu'on est dans une «utopie négative»...

J'étais donc en train de lire L'Homme surnuméraire de Patrice Jean (Éditions rue fromentin, 2017) lorsque je tombai [1], dans Courrier international, sur une polémique qui agita la Grande-Bretagne en novembre dernier: «Faut-il interdire La Belle au bois dormant?». Une «mère de famille» (je les adore [2] !) britannique (ça, elle n'y peut rien, la pauvre), avocate de surcroît (je cache ma joie [3]...) découvrit (horrifiée, of course) que son fils Ben, âgé de six ans, lisait le célèbre conte La Belle au bois dormant dans le cadre des recommandations de lecture scolaire. Et que raconte ce conte, parmi les plus célèbres au monde [4] ? Qu'un prince – ou un quidam, qu'importe? démocratie oblige... – peut embrasser une princesse ENDORMIE. Donc NON CONSENTANTE! Mais quelle horreur! Oui, quelle horreur: jusqu'où ira la chasse à l'homme? Il paraît que «la parole se libère»! La connerie aussi, semble-t-il.

Mais revenons à nos moutons – ah, panurgisme, quand tu nous tiens par la moumoute... tout un programme – et à L'homme surnuméraire. Je ne suis pas un grand lecteur de la catégorie «roman francophone contemporain». Explication sur chacun de ces trois termes:

1/ « roman»: j'appartiens à la catégorie des lecteurs «utilitaristes». Lire un roman me paraît parfois du temps perdu. J'aime bien que mes lectures m'instruisent, me construisent, me fassent réfléchir; ça en exclut d'office des tonnes. Au bas mot. Et mon temps de lecture étant limité, il faut bien faire des choix.

2/ « francophone»: souvent nombriliste et «autofictionnel» le roman francophone bien souvent me tombe des mains. Quand on n'y parle pas de soi, on y parle de son père (de préférence un prolétaire violeur), de sa mère (femme de ménage et alcoolique, ça vous va?), voire de son frère ou de sa sœur (inceste de citron), soyons fous! Ou alors des «beaux quartiers»; c'est encore pire. J'exagère? À peine. Je caricature? Certes.

3/ « contemporain»: faut-il vraiment que j'explique pourquoi? Rien que le mot, déjà... Moi qui ne suis pas sur facebook, instagram, twitter... Je n'ai ni «amis» ni followers. Quelle tristesse [5] ! Ô misère!

Mais je m'égare... Patrice Jean, pourtant écrivain de «romans francophones contemporains», passe la rampe. Ça démarre de façon «moderne». Premier chapitre, un homme, Serge Le Chenadec, marié, père de deux enfants – adolescents, je ne vous dis que ça – vit une crise de couple. D'un banal. Mais pourquoi est-ce que je perds mon temps à lire ce livre, me dis-je in petto? Deuxième chapitre: on passe à la première personne. Et l'on comprend que le narrateur, Clément, chômeur impénitent, partage la vie d'une jeune femme qui est l'amie de l'auteur du livre qui fait l'objet du premier chapitre. Vous me suivez? Ça commence à devenir intéressant (j'adore les mises en abyme... quand c'est bien fait). Ça le devient encore plus quand Clément, grâce à l'entregent de sa compagne – jeune universitaire draguée copieusement par un «mandarin» de l'université – est engagé par une maison d'édition pour participer à la «purge morale» qui s'impose – indéniablement – des grands classiques de la littérature. Ce grand projet éditorial s'appelle la «Littérature humaniste». Comme le dit Langlois (le patron de la maison d'édition éponyme) : « [...] de grands écrivains ont écrit des choses qui, aujourd'hui, ne sont plus du tout en phase avec les valeurs de notre société, et sont même en opposition totale avec elles.» Nietzsche, Baudelaire, Céline, tous y passent! Grand succès de librairie, notamment pour la version «expurgée» du Voyage au bout de la nuit. Tellement expurgée qu'elle ne fait plus que vingt pages. Mais enfin moralement acceptable, et donc «grand public». Ouf!

Mais après les classiques, pourquoi ne pas s'attaquer aux auteurs contemporains? C'est ainsi que Clément se voit chargé de proposer à Patrick Horlaville, l'auteur de L'Homme surnuméraire, le livre qui démarre le livre et se poursuit dans des chapitres intercalés avec ceux de Clément, de faire entrer son livre dans cette collection de «Littérature humaniste», afin de le rendre «moralement irréprochable», et peut-être aussi commercialement acceptable – car le livre est un «bide». Or l'auteur, Patrick Horlaville, après moult hésitations, pose une condition: réécrire la fin du livre. Car dans la version originale, il avait laissé cette fin en suspens, laissant au lecteur la liberté d'imaginer la fin. Mais je ne vous en dévoilerai pas plus, je préfère vous laisser découvrir cette fin. C'est jubilatoire, jouissif, bref du grand art! Et très bien écrit, ce qui est exceptionnel dans le «roman francophone contemporain», qui privilégie «l'histoire» – au demeurant souvent fort insipide – au détriment du style, qui est à mes yeux primordial. Sans quoi le terme de «littérature» est vide de sens, non?

Alors retour à la case départ: c'est exactement ce que nous propose notre avocate britannique politiquement correcte avec La Belle au bois dormant. Mais elle a raison: tout, dans ce conte, repose sur le baiser (non consenti). Pas possible, par conséquent, de le réécrire. Il vaut mieux en interdire purement et simplement la lecture aux bambins – mâles – qui vont sinon devenir des machos, des violeurs, des abuseurs. C'est d'ailleurs certainement la lecture de La Belle au bois dormant qui explique Weinstein, DSK et autres furieux du sexe non consenti. D'ailleurs, si j'étais son avocat, au Weinstein, je la tiendrais ma plaidoirie: «Votre Honneur, mon client a lu La Belle au bois dormant quand il avait six ans. La faute de ses actes incombe donc à Charles Perrault et aux frères Grimm! Acquittement pour lui! Censure pour eux, les vrais coupables!»

Et puisque je suis dans ma période «j'adore ce nouveau monde dans lequel on vit», et même si ça n'a rien à voir avec la littérature pour l'instant (mais ça viendra sans doute dans la foulée, un peu de patience...), avez-vous vu cette magnifique intervention d'une sénatrice (orthographe inclusive, quand tu nous tiens!) PS de la Sarthe, Nadine Grelet-Certenaise, qui a interpellé en novembre dernier (décidément, il y eut une conjonction astrale particulière ce mois-là) à l'Assemblée nationale la ministre française de la santé sur une interdiction de la cigarette dans les films? Statistiques à l'appui: «Je pense par exemple au cinéma qui valorise la pratique. La Ligue contre le cancer démontre dans une étude que 70 % des nouveaux films français mettent à l'image au moins une fois une personne en train de fumer. Ça participe peu ou prou à banaliser l'usage, si ce n'est à le promouvoir, auprès des enfants et des adolescents, qui sont les premiers consommateurs de séries et de films, sur internet notamment», ajoute-t-elle, accusant le cinéma de faire de «la publicité détournée pour la consommation de tabac ». Bien évidemment, la ministre abonda dans son sens. Une bonne loi devrait remédier à cette incongruité, cette immoralité, ce dévoiement de notre jeunesse...

Et par la suite, les «nouvelles technologies» devraient permettre de nettoyer les films anciens de toutes ces cigarettes qui les ont hantés et ont perverti des générations de cinéphiles. Vous imaginez un chef-d'œuvre comme Les choses de la vie de Claude Sautet (tiré du livre éponyme de Paul Guimard), remastérisé pour faire en sorte que Michel Piccoli et Romy Schneider n'y toraillent plus à longueur de pellicule? On a bien remplacé la clope de Lucky Luke par une brindille d'herbe dans les rééditions de tous ses albums. C'est un bon début.

Bon, je vous laisse: je m'en rallume une de ce pas!

Source: Antipresse

NOTES
  1. La France (ce grand pays) envisageant le plus sérieusement du monde d'abandonner l'enseignement et l'usage du passé simple (qui n'est déjà plus enseigné dans le cycle primaire), car jugé trop «littéraire et discriminant» (sic), j'ai de mon côté décidé d'en faire désormais un usage immodéré. Non mais!
  2. Private joke!
  3. Private joke, one more time. Mais je la partage volontiers: j'ai été marié à une avocate (ouille!), mais pas trop longtemps (ouf).
  4. Les premières versions connues remontent au XIVe siècle. On en connaît surtout les versions ultérieures de Charles Perrault (de 1697) et des frères Grimm (de 1812).
  5. Je n'ai pas non plus à mon actif la moindre plainte pour harcèlement sexuel. Pppppff, un vrai has been, pas du tout dans le trend, le gars!


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Patrice Jean : L’Homme surnuméraire répond-t-il aux attentes du président Macron ?

Quand notre jeune président hors-sol parle des hommes « qui ne sont rien », le romancier Patrice Jean préfère, lui, écrire sur les hommes qui se sentent de trop ; et décrire leur trajectoire dans un livre dense, drôle, percutant, jouissif à force d’être incorrect, L’Homme surnuméraire, qui constitue la réponse de la littérature à M. Macron, la seule qui vaille.

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L’Homme surnuméraire met en scène Serge Le Chenadec, un agent immobilier, méprisé par sa femme et ses enfants ; au tournant de sa vie, lui qui n’avait d’autre idéal que d’être un bon père et un bon mari, se rend compte que, à l’heure de Conchita Wurst et de la GPA, son ambition n’est pas assez transgenre.
Sa femme, Claire Le Chenadec, le pense aussi : elle se laisse embabouiner par sa meilleure amie, une insupportable volaille prénommée Bérangère, qui la convainc que la fidélité est ringarde, qu’elle doit "vivre sa vie" et "faire de nouvelles expériences".

Le roman aurait pu se satisfaire de ce début, qui piétine joyeusement le sous-féminisme de Elle, les clichés sur le "développement personnel" et les préjugés de Marlène Schiappa. Or il rebondit avec un nouveau personnage, d’une importance égale, Clément Artois, un jeune homme qui, peut-être de peur d’être traité de "fainéant" par M. Macron, accepte un poste dans une maison d’édition, où il devra "nettoyer" les classiques, créer une "littérature humaniste" aux romans "rectifiés", c’est-à-dire supprimer les passages jugés moralement douteuxoù l’on voit que la même source puritaine irrigue les cœurs des censeurs, qu’ils soient religieux ou athées, pour qui seul compte, non la vérité ni la beauté, mais la vertu, c’est-à-dire l’idée qu’ils s’en font.

On ne gâchera pas le plaisir du lecteur en dévoilant la savante construction romanesque, et la remarquable mise en abyme, qui font se rejoindre Serge et Clément. On insistera surtout sur l’art de portraitiste, qui est aussi celui d’un satiriste, de Patrice Jean, car ce roman regorge de personnages touchants, risibles, pénibles : Chantal Beucher, figure héroïque de sainte dans un monde sans héroïsme ni sainteté, vouée à la "sexualité de compassion" ; Étienne Weil, philosophe bonhomme et sans illusions ; le vaniteux universitaire Corvec ; Léa Lili, l’idiote "lanceuse d’alerte" ; Cornevain, l’auteur de polars, un Daeninckx aussi méprisable que le vrai ; et tant d’autres, qui forment un plan de coupe du monde d’aujourd’hui.

La littérature saisit le monde d’une façon qui échappe totalement à notre président hors-sol, c’est entendu ; mais qui échappe aussi à la science, à la technologie, car il y a une façon proprement littéraire, esthétique, artistique, de saisir le monde ; cette idée, qui court tout au long du récit, L’Homme surnuméraire l’illustre avec brio, avec humour, sans le cul de plomb des romanciers autistes, dont la télévision du samedi soir nous propose désormais l’hystérie, au lieu de nous montrer Patrice Jean, le romancier des hommes en trop.

 

Bruno Lafourcade

Patrice Jean, L’Homme surnuméraire, éditions Rue Fromentin, août 2017, 275 p. - 20 euros

http://salon-litteraire.linternaute.com/fr/roman/content/1946106-patrice-jean-l-homme-surnumeraire-repond-t-il-aux-attentes-du-president-macron

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De quoi 2017 est-il le nom? (2/2)

Que nous aura apporté l'année qui vient de s'écouler? Poursuite d'un inventaire sous forme de rêverie philosophique.

Tribune libre/ LE BRUIT DU TEMPS par Slobodan Despot

(...)

Les «fake news» en guise de matraque

TL ANTIPRESSE

L'année 17 a été marquée par une lutte titanesque. La corporation journalistique s'est dressée comme un seul homme contre le nouveau président des États-Unis, dont elle n'avait pas su anticiper ni par conséquent prévenir l'élection. Laquelle élection avait été un retentissant camouflet au système d'information global.

Le rouquin roublard lui a bien rendu son hostilité. S'en est suivie une empoignade, peut-être un peu mise en scène, dont la principale victime fut l'objectivité de l'information. Pour discréditer le président-voyou qui les vilipendait — et fédérait du même coup tous les «ennemis du système» — les médias de grand chemin lui ont collé ainsi qu'à ses alliés l'accusation de «fake news». Un peu comme si le patron d'un McDo dénonçait le kebab du quartier pour malbouffe.

Le «hashtag» #FakeNews est devenu le mantra d'un règlement de compte avec toute forme de pensée déviante. Le «journal de référence» français, Le Monde, a ainsi créé son «Décodex» un outil informatisé d'«évaluation» des sources d'information francophones (mais fourni par les laboratoires Google). Lancé en grande pompe, l'index du Monde s'est avéré un outil superficiel et calamiteux, éthiquement injustifiable et, de plus, contre-productif.

L'expérience est néanmoins représentative d'une double évolution des médias de grand chemin. D'une part, elle signe la transformation de leur mission d'information en une mission d'éducation. D'autre part, elle consacre le putsch des géants de l'informatique sur la scène médiatique et le remplacement à venir des rédacteurs humains — de plus en plus mentalement uniformisés — par des algorithmes d'intelligence artificielle. Étant progressistes par (dé)formation professionnelle, les zélateurs du système se sentent en devoir d'applaudir les outils de leur propre élimination.

La surréalité, c'est plus gérable

Le nivellement médiatique est le symptôme d'un processus plus profond initié depuis au moins une quarantaine d'années dans tout le monde industrialisé, URSS comprise. L'hypernormalisation — telle que décrite dans le documentaire exceptionnel d'Adam Curtis [1] est du reste un terme soviétique. Elle désigne la stabilisation d'une société en proie à une dérive foncièrement irrécupérable par l'élaboration d'un «clone» de réalité plus simple et plus maniable que la réalité brute. Ce qui implique avant tout le transfert du pouvoir des structures élues (et donc chaotiques) vers les technostructures rationnelles de l'argent et de l'information.

Le «management de la perception» prend donc le pas sur la politique. Les stratégies de communication prennent un rôle déterminant. Elles se sont particulièrement illustrées dans la gestion du phénomène majeur qui a frappé l'Europe ces dernières années: le flux migratoire.

Face à ce phénomène, on a vu se développer en Europe deux univers parallèles. D'un côté, la réalité: la raison froide, économique et démographique, justifiant cet apport de population, mais aussi le contexte stratégique de la déstabilisation du Moyen-Orient par le néocolonialisme occidental et les problèmes concrets posés par ce mélange forcé des populations et des mentalités. De l'autre, la surréalité: la construction d'un monde parallèle où ces nécessités et ces problèmes n'existent pas. Plus exactement: un monde où il est impossible — tout comme dans un rêve — de relier les effets à leurs causes évidentes.

La fracture s'est étendue à l'échelle des États. A l'est de Vienne: les partisans de la réalité, en gros réunis autour du «groupe de Višegrad». A l'ouest et au nord: les bâtisseurs de la surréalité.

Si les réalistes s'occupent avant tout de sauvegarder leurs repères à l'intérieur du périmètre qu'ils peuvent contrôler, les surréalistes, eux, s'attribuent une mission globale. On ne tolère aucune «altérité» à la surréalité.

L'importation de populations déracinées déborde les calculs socio-économiques qui l'ont initiée, notamment en Allemagne. Elle sert également de levier à un déracinement général portant sur tout ce qu'il y a en nous de déracinable. La propagande pro-migration se déploie partout, jusque sur les emballages de sucreries, sans qu'aucune limite n'y soit posée. L'ensemble du mobilier millénaire européen est retiré pour faciliter le flux. Comme le notait le grand metteur en scène (de gauche) allemand Botho Strauss, «grâce à l'arrivée en masse de déracinés, on met enfin un terme à la nation et, y compris, à une littérature nationale» [2]. Le conditionnement comportemental est si puissant qu'on ne songe même plus que d'autres attitudes face à cette nouvelle donne soient possibles, encore moins légitimes. «On nous ôte le pouvoir d'être contre», clame Botho Strauss. Le concept même d'opposition est en train de se vider de son sens, ainsi que le démontre la spectaculaire montée en insignifiance des partis d'opposition institutionnels.

La surréalité n'est pas un régime stable. Elle est dynamique, circulaire et exponentielle, telle une spirale. Elle remet sans cesse les mêmes sujets sur le tapis, mais d'une manière chaque fois plus appuyée. La migration n'est en l'occurrence que la tête de pont. Sur ses arrières, les populations hébétées découvrent tout l'arsenal du «reformatage» anthropologique auquel on entend les soumettre. Si l'an 1 vous avez été «sensibilisés» aux sexualités alternatives à l'école, vous serez invités l'an 2 à approuver leur mariage, on vous persuadera l'an 3 que l'adoption d'enfants est leur droit le plus élémentaire et, l'an 4, vous trouverez révoltant que des homosexuels à barbe n'aient pas le «droit» de porter des enfants.

Le conditionnement des masses est si efficace que des sujets à peine apparus dans le buzz médiatique deviennent des injonctions aussi naturelles que la loi de la gravité. Quelques semaines à peine séparent le lancement des hashtags #metoo ou #balancetonporc de la censure de La Belle au bois dormant ou de la réécriture de Carmen à l'opéra de Florence. Aucun pilier de notre héritage culturel n'est plus à l'abri des perquisitions policières. Aucune personnalité en vue n'est à l'abri d'inculpations ahurissantes devant le tribunal de meute des médias et des réseaux sociaux. La stupidité grégaire est devenue aussi obligatoire dans les fonctions publiques que l'était jadis la cravate.

Et alors?

(...)Il y a une dangereuse forme d'osmose à trop se pencher sur les «problèmes généraux» du monde: on finit par les intérioriser. Par transformer des craintes ou des possibilités en une réalité psychologique. Les «ingénieurs sociaux» des régimes totalitaires du XXe siècle auraient rêvé des outils de la technologie moderne. Le téléscripteur des guerres, des attentats et des catastrophes climatiques cliquette en permanence dans notre poche, sur nos tablettes ou nos ordinateurs. Le transformisme universel est un mouvement hypnotique. Il nous fait prendre la fabrication d'une réalité parallèle pour la vie elle-même. Si nous nous prenons au jeu, nous tombons en prostration.

C'est ce qui m'est arrivé ces dernières semaines. En réfléchissant par concepts, j'ai abouti à la post-humanité. Si j'avais réfléchi à partir de mon expérience personnelle, j'aurais conclu à un festival d'humanité. Durant l'année 2017, j'ai vécu l'aventure unique d'un mois de jeûne sur le lac Baïkal, découvert le vaste Orient russe, le cœur de l'Eurasie, la prodigieuse gentillesse empreinte de spiritualité des Bouriates. J'ai publié chez le meilleur éditeur un roman difficile et pourtant bien accueilli, récompensé même. J'ai aimé, ronchonné, fait la noce, voyagé, rêvé. J'ai entassé des bonnes bouteilles dans la cave d'un ami, «pour le cas où». Où que je sois allé, je n'ai vu que des humains, jamais des androïdes préconditionnés.

Les gens de mon entourage ne sont pas plus dupes que moi des illusions du temps. Mais ils leur accordent moins d'importance.

Car comme les ruisseaux de janvier continuent de chuinter sous leur croûte de glace, la vie continue. Qui se serait attendu à voir arriver en 2017 une œuvre littéraire aussi mûre, aussi puissante que l'Homme surnuméraire de Patrice Jean (présenté dans ce même numéro par le Cannibale lecteur), venant oblitérer des décennies de littérature onaniste? Qui aurait parié, au tournant du millénaire, sur la possibilité d'une agriculture non industrielle et d'un réel commerce de proximité?

Puis je songe à la vie que mènent mes filles et leurs amis, dans leur milieu ni défavorisé, ni surprotégé. Les années d'études se succèdent, les flirts d'adolescence se consolident en couples solides et respectueux, bientôt en mariages. On cherche un travail pas trop prenant pour se ménager une vie à soi. On entretient ses cercles d'amis. On regarde des séries, on joue de la musique, on économise pour voyager. On lit. Je découvre dans cette génération de surprenants témoignages de responsabilité et de miraculeuses zones de silence. Je comprends alors que leur indifférence aux idées est peut-être, comme sous l'ex-URSS, le signe d'une ironique sagesse. Cette folie passera elle aussi. On en viendrait à oublier que toutes les expériences de Frankenstein se heurtent à une limite infranchissable: l'imperfection de notre condition humaine et l'imprévisibilité du destin. (...)

NOTES
  1. Voir «Pourquoi il ne se passe rien?», Antipresse n° 101 du 5.11.2017.
  2. Botho Strauss, «Une tragédie qui enfle» (Anschwellender Bocksgesang), traduction exclusive dans l'Antipresse N° 14 du 6.3.2016.

Souce: Antipresse (Slobodan Despot)

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jeudi 4 janvier 2018

Vidéos du jour

Entretien avec Jean-Claude Michéa - Comédie du livre 2017

https://www.youtube.com/watch?time_continue=72&v=z_WvYnRjQWU

VID MICHEA ROUGEYRON

Animé par Régis Penalva, directeur littéraire de la Comédie du Livre. « Il est aujourd’hui plus facile d’imaginer la fin du monde que celle du capitalisme. » Avec “Notre ennemi, le capital” (Climats), le philosophe Jean-Claude Michéa poursuit son travail de clarification et de démolition entrepris avec des livres aussi importants que “Orwell, anarchiste Tory”, “L’Empire du moindre mal” ou “La Double Pensée”. Mais est-il encore possible de « rassembler la grande majorité des classes populaires autour d’un programme de déconstruction graduelle du système capitaliste » ?

https://www.les-crises.fr/video-entretien-avec-jean-claude-michea-comedie-du-livre-2017/

Source : Comédie du livre, Youtube, 06-10-2017


 

L'état idéologique des élites françaises - Pierre-Yves Rougeyron

https://www.youtube.com/watch?v=XRoaUlro8WA
Ajoutée le 21 déc. 2017
Conférence de Pierre-Yves Rougeyron tenue à Nancy le Samedi 25 Novembre 2017 pour Le Club du Mercredi.
Son intervention résume "l'état idéologique des élites françaises". Pierre-Yves Rougeyron y aborde l'état de la France, de la politique française et de ses élites. Parmi celles-ci Macron, ses collaborateurs, mais aussi les influenceurs internationaux tels que les GAFA.

mercredi 3 janvier 2018

2017: l'État de droit comme réalité

Les années se suivent, et en règle générale se ressemblent. Les ruptures de continuité sont rares. Mais non complètement inexistantes. L'année 2017 en a connu une importante: elle concerne l'État de droit.

TL DROIT

L'État de droit a toujours été quelque chose de très fragile, pour ne pas dire d'aléatoire. C'est, certes, une barrière contre l'arbitraire, mais une barrière que l'arbitraire, justement, n'a pas trop de peine à franchir lorsqu'il l'estime nécessaire (par exemple, quand les intérêts supérieurs des dirigeants sont en jeu). Simplement cela ne se dit pas. Les juristes s'activent pour sauver les apparences, et en règle générale y parviennent: Les apparences sont sauves. Sauf que, depuis un certain temps, les dirigeants ne se donnent même plus la peine de sauver les apparences.

On l'a vu en 2015 déjà, lorsque Mme Merkel, s'affranchissant des textes européens relatifs à l'immigration, a décidé d'ouvrir toutes grandes ses frontières à deux millions de migrants, répétant ainsi le geste de son lointain prédécesseur Bethmann-Hollweg, qui, en 1914, avait justifié l'invasion de la Belgique en comparant les traités internationaux garantissant la neutralité belge à un chiffon de papier. Mme Merkel n'a pas exactement dit que les Accords de Dublin étaient un chiffon de papier, elle a simplement dit qu'elle ne voulait plus les appliquer. Nuance.

Encore une fois, les dirigeants ont toujours fait tout ce qu'ils voulaient. Toujours, ou presque. Parfois, il est vrai, ils renoncent à faire certaines choses. Ou en font d'autres qu'ils ne voudraient pas faire. Cela arrive. Si les dirigeants faisaient toujours tout ce qu'ils voulaient, cela leur porterait à la longue préjudice. Les gens finiraient par se dire qu'on n'est plus en démocratie. Ou encore, comme Emmanuel Todd dans son dernier livre, que la démocratie libérale est un «concept creux, vidé de ses valeurs fondatrices, que furent la souveraineté du peuple, l'égalité des hommes et leur droit au bonheur» [1]. Certains le disent déjà. Mais ils pourraient être beaucoup plus nombreux à le dire. Le régime a beau faire la sourde oreille à ce genre de critiques: à la longue, ne contribuent-elles pas à le fragiliser? Les dirigeants se retiennent donc d'aller trop loin dans cette direction. Ils ne font pas toujours tout ce qu'ils veulent, juste presque toujours. Ce qui nous ramène au droit.

Fondamentalement parlant, le droit est un instrument de pouvoir: un instrument de pouvoir entre les mains du pouvoir, lui permettant de faire oublier qu'il est le pouvoir. Telle est son utilité. Or ce qui est apparu en 2017, c'est que le pouvoir se sentait désormais assez fort pour, justement, se passer de cet instrument de pouvoir. Le pouvoir continue, certes, à fabriquer du droit, à en fabriquer, même, en grande quantité. Mais le droit qu'il fabrique n'a plus grand-chose à voir avec le droit.

On l'a vu par exemple cet automne avec l'espèce de frénésie qui l'a conduit à inventer de nouveaux délits en lien avec le «harcèlement», les «comportements inappropriés», les «violences faites aux femmes», etc. Avec le renversement de la charge de la preuve, l'extension indéfinie des délais de prescription, d'autres atteintes encore aux principes généraux du droit, on sort ici clairement du cadre de l'État de droit. On a encore affaire, si l'on veut, à du droit, mais le droit ne masque ici plus rien. Il ne fait plus rien oublier. L'arbitraire, autrement dit, se donne ici directement à voir.

2017, on le sait, a aussi été l'année où le gouvernement français a normalisé l'état d'urgence en en transférant les principales dispositions dans le droit ordinaire. Il faut bien voir la portée d'une telle mesure. Les dirigeants se sont toujours considérés comme au-dessus des lois. Ils se sont aussi toujours comportés en conséquence. Mais cette fois c'est la loi elle-même qui le dit. C'est la loi elle-même qui dit que les dirigeants sont au-dessus des lois. D'une certaine manière, l'état d'urgence le disait déjà. Mais pour un temps limité seulement. L'état d'urgence trouvait son modèle dans l'institution du dictateur à l'époque romaine. Nommé pour six mois, il avait tous les pouvoirs. Mais pour six mois seulement. Après, on revenait à la normale. Or, dans le cas qui nous occupe, la voie du retour à la normale est barrée. La dictature n'est plus ici l'exception qui confirme la règle, elle se pérennise elle-même pour devenir elle-même la règle.(...)

Quand, par conséquent, les dirigeants français actuels reprochent à leurs homologues polonais de porter atteinte à l'indépendance de la justice, au motif que l'actuelle majorité parlementaire en Pologne aurait édicté une loi soumettant la nomination des juges polonais à l'approbation du pouvoir exécutif, on pense irrésistiblement à la parabole de la paille et de la poutre: car eux-mêmes, à y regarder de près, vont beaucoup plus loin encore dans ce domaine. En Pologne, les juges sont peut-être nommés par le pouvoir exécutif, mais au moins continue-t-on à leur demander leur avis pour savoir si quelqu'un doit ou non être embastillé. Alors qu'en France, dans les affaires de terrorisme tout au moins, non: c'est le pouvoir exécutif qui dit si quelqu'un doit ou non être embastillé. Lui et lui seul. Il n'y a pas, en France, de contrôle judiciaire dans les affaires de terrorisme. Or, comme on le sait, il est très facile aujourd'hui de se voir étiqueter de «terroriste». Le terme est élastique à souhait.

En cette fin d'année 2017, la Commission européenne a engagé une procédure visant à priver la Pologne de son droit de vote dans les conseils européens pour atteinte à «l'État de droit». Des sanctions à son encontre sont également envisagées. Mme Merkel et M. Macron font chorus en demandant à la Pologne de rentrer dans le droit chemin. Ils invoquent les «valeurs européennes». C'est l'hôpital qui se moque de la charité.

NOTE
  1. Emmanuel Todd, Où en sommes-nous? Une esquisse de l'histoire humaine, Seuil, 2017, p. 12.

Source: Antipresse/ENFUMAGES par Eric Werner

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De quoi 2017 est-il le nom?

(...)

TL CERVEAU

Il neige comme rarement sur mes Alpes et l'Amérique de Nord est envahie d'une vague de froid sans précédent. On nous assure néanmoins — sans préciser les conditions de mesure — que 2017 fut l'année la plus chaude jamais enregistrée. Nous n'en savons rien. Sur ce chapitre comme sur tous les autres, les faits de base sont controversés.

Sur ce chapitre comme sur tous les autres, nous sommes bombardés d'affirmations officielles contrebalancées par des contre-affirmations officieuses. Les médias tendent à réduire cette bataille de l'information à une querelle sur les «faits», or c'est d'un enjeu bien plus profond qu'il s'agit: d'une empoignade dont l'enjeu est la faculté de penser elle-même.

Car pour «se faire une idée», il ne suffit pas de disposer de faits solidement établis. Encore faut-il savoir les lire, autrement dit les lier. Les lier entre eux et les lier à l'ensemble de notre expérience. C'est ce terreau de la conscience souveraine qu'on appelle la culture. Et c'est précisément ce terreau qu'«on» est en train de nous assécher.

Privés de cet ancrage, nous ne pouvons plus rien conclure par nous-mêmes: il nous faut soit admettre sans réserve les vérités ambiantes, soit les rejeter a priori, non parce qu'elles sont douteuses en soi, mais parce que nous avons barré leur source, par expérience ou (plus souvent) par ouï-dire. Nous n'avons plus le temps d'ergoter au coup par coup. Nos maîtres non plus.

Vers une humanité hors sol

La complexification scientifique de notre univers a abouti à son plus grinçant paradoxe: à la simplification primitive de la pensée. Dans leurs tours d'ivoire, des millions d'ingénieurs, de spécialistes et d'experts produisent des «faits» pointus, chacun dans son domaine, ignorant tout de ce que font leurs voisins. Un système médiatique de plus en plus intégré et de plus en plus adossé à l'intelligence artificielle synthétise ces particules de savoir, les trie selon ses critères propres et les agglomère en garmonbozia pour les masses. Et les masses avalent la bouillie sans se poser de questions — ou se posent des questions mais ne savent plus où chercher d'autres nourritures.

Sans nous en rendre compte, nous entrons ainsi dans une forme de guerre civile cognitive. Une majorité crédule admet tout, une minorité suspicieuse rejette tout. Entre les deux, il n'y aura bientôt plus aucun terrain d'entente. Qui se fie à CNN abomine RT et vice versa. Les climatocorrects vouent au bûcher les climatosceptiques. Qui est pour le Bien excommunie ceux qui ne jurent que par le Vrai. Ces partages sont plus forts désormais que les différences confessionnelles ou nationales, et ils traversent les familles et les couples.

Ils sont d'autant plus violents qu'ils ne se fondent pas sur des convictions construites de manière autonome, avec les outils de la logique, de l'expérience et du savoir accumulé, mais sur des slogans. Les réseaux sociaux, tout comme une grande partie des médias de grand chemin, poussent leurs utilisateurs à se grouper en clans et en tribus avec ceux qui pensent comme eux. L'ouverture aux idées d'autrui, malgré le matraquage ambiant (ou à cause de lui) n'est plus du tout à l'ordre du jour. Le débat d'idées n'existe plus, il est remplacé par des guerres de religion.

Ces conflagrations elles-mêmes témoignent de la montée de générations entièrement dépendantes des systèmes d'information/conditionnement qui les entourent, chez qui l'idéal d'un jugement autonome n'est plus qu'un lointain souvenir. Des générations élevées non plus au soleil de la culture, mais sous les projecteurs des fermes d'élevage.

S'il me fallait résumer l'an dix-sept par une seule image, ce serait celle-là. La vision des tomates insipides et identiques cultivées hors-sol dans les serres stériles de Hollande en tant que destinée commune de l'humanité. Cette industrialisation du matériau humain ne date pas d'hier. Ce projet n'est rien moins que le frère jumeau escamoté de la Modernité elle-même. Mais l'an dix-septième du troisième millénaire aura été celui d'un brutal coup d'accélérateur dans ce sens. La tendance est devenue visible partout, mais on peut l'illustrer dans trois ou quatre domaines particulièrement sensibles.

L'école vacillait: aurait-elle basculé?

Le système scolaire, par son exigence et son austérité, compensait jadis la perpétuelle et frivole fuite en avant de la société de consommation. Or il a basculé: ce qui était un frein est devenu un accélérateur. Dans les pays du monde occidental, l'école ajuste de plus en plus ses critères de qualité à des critères d'«égalité», c.à.d. de bienséance morale. Nul besoin de préciser dans quel sens va l'ajustement. Les indicateurs objectifs deviennent impossibles à escamoter.

Dans le reste du monde, pratiquement partout, elle cède aux sirènes du digitalisme, cette nouvelle religion (identifiée par François de Bernard) qui prétend nous rendre plus intelligents avec des béquilles informatiques que nous ne l'étions sans elles. La distribution massive aux élèves de tablettes numériques — ces gadgets que leur inventeur, Steve Jobs, interdisait à ses propres enfants —, subordonne étroitement l'école aux multinationales de l'informatique. Elle s'accompagne d'une déclamation incantatoire d'une platitude confondante sur les bienfaits de la technologie.

Pour que l'école devienne une fabrique du crétin, il a d'abord fallu, bien en amont, que les gérants de l'usine soient eux-mêmes devenus des crétins ou des criminels. On l'oublie trop souvent. En 2017, des séries de signaux clairs sont venues confirmer le diagnostic pessimiste de Jean-Paul Brighelli. Le dernier en date est la dégringolade de la France, patrie de l'école pour tous, laïque et républicaine, dans les bas-fonds du classement des pays en fonction des aptitudes à la lecture de leurs élèves.

En même temps, cette Bérézina de l'enseignement a fini par susciter des prises de conscience et de lourdes révisions, comme celle qu'essaie d'entreprendre le nouveau ministre français de l'Education nationale*. Il est à craindre toutefois que le mal accompli par l'école post-soixante-huitarde ne soit irréversible.

/A suivre: Médias, surréalisme et quelques raisons de rester serein./Slobodan Despot.

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*Je ne suis pas bien sûr que le nouveau ministre essaie vraiment d'entreprendre quoique ce soit de sérieux, au- delà des effets d'annonce, mais on aura l'occasion d'y revenir...   P.G.

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mercredi 13 décembre 2017

Vidéos du jour

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VIDS 13DEC17 TF NATACHA

 

NATACHA POLONY : LE BOYCOTT UNE ARME CITOYENNE 👊 ?

"Le libre- échange n'est pas une fatalité"!
https://www.youtube.com/watch?v=psKBgK2EQg8
Ajoutée le 6 déc. 2017

Comment Macron nous entube : ISF, Flat Taxe, APL…

https://www.youtube.com/watch?v=DdMqSj1Gilw
Ajoutée le 11 déc. 2017

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vendredi 13 octobre 2017

Pierre Musso : « Les capacités de décision ont été largement transférées aux machines »

Pierre Musso est professeur en sciences de l’information et de la communication à Télécom ParisTech, ainsi qu’à l’université de Rennes II. Depuis une quinzaine d’années, il critique sans concession le capitalisme et le rôle des technologies dans sa dynamique. Dans son dernier ouvrage, intitulé « La religion industrielle. Monastère, Manufacture, Usine : Une généalogie de l’entreprise », l’intellectuel décrypte les ressorts historiques et symboliques de l’entreprise et explique pourquoi les politiques de la mondialisation néolibérale louent son efficacité managériale. 
 

ARG SOCIETE INDUSTRIELLELe Comptoir : À l’instar du penseur critique de la technique Lewis Mumford, vous dites que l’horloge est la machine-clé de l’âge industriel et que les monastères, avec leur organisation rationnelle du travail, préfigurent les entreprises modernes. Pourriez-vous revenir sur ces racines de la religion industrielle : en quoi est-elle fondamentalement liée à l’Occident chrétien ?

Pierre Musso : Lewis Mumford remontait vers 1050 pour observer les grandes révolutions de l’Occident sur le terrain de l’industrie. Il a noté que les deux grands virages intellectuels et pratiques se situaient autour de la révolution grégorienne, avec le grand schisme entre Occident et Orient vers 1054, et 1150. L’horloge mécanique précise, qui date des XIIe-XIIIe siècles, apparaît dans cette période de la révolution grégorienne. Mumford a bien vu que l’horloge était une technologie essentielle, car toute l’histoire de l’industrie – “industrie” dans le sens large d’“entreprise”  – est bâtie sur la mesure du temps, le rythme et la cadence. Les pouvoirs, pas seulement économique mais aussi politique (notamment l’État, quand il se développera à partir des XIIe-XIIIe siècles et surtout au XVe), deviennent maîtres de l’horloge, gestionnaires du temps.

Ma différence avec d’autres auteurs, y compris Mumford, c’est que je ne pense pas que seules la rationalité et la technologie ont joué un rôle-clé dans la naissance de la religion industrielle. Le mystère majeur de l’Occident, l’incarnation, a lui aussi été fondamental. Toute action industrielle est à la fois une pensée du cerveau pour concevoir, imaginer, mais aussi un travail sur la nature, une action pour réaliser et incarner. Cette représentation de l’Homo faber est liée à la vision du monde de l’Occident chrétien, qui s’est formé sur le mythe fondateur de l’incarnation, le récit du Christ, de l’homme-dieu, d’un grand créateur qui met le monde en mouvement.

Les civilisations d’Orient ou de l’Antiquité grecque et romaine étaient étrangères à l’idée du progrès et de la productivité.

Sous l’Antiquité grecque et romaine, les anciens privilégiaient la contemplation. Leur vision du monde était celle d’un cosmos immobile. Bien sûr, ces civilisations connaissaient aussi de grands architectes et de grandes réalisations techniques, mais elles faisaient une distinction entre la technè et la nature, entre le travail et la contemplation. Les travaux étaient réalisés par les esclaves, alors que l’homme libre était celui qui réfléchissait, qui participait à la vie de la cité. Le christianisme va au contraire valoriser le travail, notamment manuel. C’est un grand virage. On trouve cette revalorisation déjà chez saint Augustin, saint Thomas, et dans la règle de saint Benoît qui va se traduire dans le monastère : ora et labora, la prière et le travail. Dans les monastères, il faut être d’autant plus efficace dans son travail, avec l’horloge, la mesure, la rationalité, que cela libérera du temps pour la prière.

Quant à l’Orient, il était en avance sur l’Occident dans bien des domaines, y compris les sciences et les techniques. La Chine avait inventé la boussole, l’imprimerie, la poudre à canon, mais, jusqu’au XXe siècle, elle n’a pas suivi le chemin de l’Europe vers l’industrialisation. Car cette idée n’entrait pas du tout dans la culture chinoise et dans sa vision du monde. Dans une lettre envoyée au roi dl’Angleterre à la fin du XVIIIe siècle, l’empereur chinois lui dit : « nous n’avons pas besoin de toutes vos innovations, pour nous ce qui compte c’est la stabilité du monde. » Il y a un hiatus entre leur vision du monde fondée sur la contemplation, et celle de l’Occident chrétien fondée sur la transformation voire la domination du monde dans la Genèse. L’idée de création, de mise en mouvement, voire de domination de la nature peut trouver sa source dans la Genèse, même si les textes de la Genèse sont ambivalents (on peut trouver des éléments qui vont dans le sens de la domination de la nature et la valorisation du travail, et des éléments inverses). L’entreprise industrielle procède de la croyance que Dieu a donné la Terre à l’Homme ; donc, s’il en découvre les lois, il pourra la dominer. Cette conception nourrira la science moderne du XVIe siècle.

Votre généalogie de la religion industrielle va beaucoup plus loin que le récit dominant sur l’histoire de l’industrialisation – qui se limite souvent aux XVIIIe et XIXe siècles, aux Lumières, à l’essor de l’économie politique, à l’arrivée de la machine à vapeur… Vous montrez clairement que l’industrie n’est pas qu’un phénomène matériel, mais aussi une vision du monde qui s’est progressivement diffusée, et qu’une approche philosophique est nécessaire pour la comprendre. Pourquoi une lecture de l’industrialisation qui se limite aux 250 dernières années est-elle réductrice ?

Ce qu’on a qualifié de façon trop simpliste de “révolution industrielle” a bien été une grande mutation anthropologique, avec notamment une explosion de la croissance démographique dans le monde depuis les années 1800. Beaucoup d’historiens, de sociologues, d’économistes ont donc adopté l’hypothèse de la rupture. Ils sont souvent positivistes et partent des faits : le développement de la mécanisation, des chemins de fer, des usines, l’urbanisation, l’évolution des relations entre les villes et les campagnes, la concentration ouvrière dans les cités industrielles… D’autres historiens sont allés en amont, notamment jusqu’à la révolution scientifique du XVIe siècle, pour montrer que l’industrialisation n’a pas été une rupture brutale mais qu’elle se situait dans une continuité et avait de multiples causes.

Pour ma part, dans mon livre, je ne suis pas dans une approche positiviste mais philosophique, et je soutiens qu’il faut considérer l’industrie comme la construction d’une vision du monde. Je contredis la thèse dominante qui vise à expliquer la révolution industrielle par le “désenchantement” du monde : selon cette thèse, c’est seulement une fois que les pouvoirs politique et économique se sont défaits du pouvoir théologique, une fois que le monde a été laïcisé, que l’économie politique a pu se développer. Au contraire, je soutiens que la religion n’a pas disparu mais s’est métamorphosée.

Qu’est-ce qui fait qu’une société tient ? Selon les anthropologues, c’est son système de croyances. Toute société repose sur des mythes, des croyances collectives, des fondations qui sont symboliques. Quelle est la croyance, le mystère au-delà de la rationalité, qui fait tenir une société ? En quelque sorte le clou qui maintient le tout ? En Occident, c’est le grand mystère de l’Incarnation, qui a mis presque mille ans pour être élaboré. L’Homme devient Dieu, et l’homme-dieu peut à son tour créer le monde, modifier la nature, la dominer. Ce mythe de l’incarnation, de l’humanité transformatrice qui par la technoscience va transformer le monde et faire l’histoire, nous le trouverons clairement exprimé chez Descartes et Bacon au XVIIe siècle.

La religion industrielle est l’aboutissement d’un double processus de rationalisation croissante et d’incarnations successives : il y a alliage d’un mythe de l’incarnation et d’une rationalité techno-scientifique. Au-delà de la rationalité technique, dont l’horloge, la comptabilité, les traités techniques qui se sont développés dans les monastères, il y a la question du mystère de l’incarnation.

L’Occident se croit laïc, débarrassé du religieux. Et pourtant, si on porte un regard anthropologique non plus sur les autres civilisations mais sur l’Occident lui-même, on identifie bien un système de croyances très élaboré. Or identifier notre propre système de croyance, c’est fondamental pour commencer un travail critique. Marx disait : « la critique de la religion est la condition préliminaire de toute critique. »

Quels sont les fondements de cette “religion industrielle”, le cadre de dévotion qu’elle fournit ?

On trouve sa formulation moderne au début du XIXe siècle, avec les socialistes comme Saint-Simon, Fourier, Cabet, Owen, Leroux, auxquels va se greffer Auguste Comte (un disciple de Saint-Simon, même s’il rompt ensuite avec lui). Cette religion industrielle repose sur six piliers. Le premier, c’est l’incarnation dans l’humanité : le mystère de l’incarnation s’est transféré dans l’humanité, grand être collectif qui transforme le monde, fait l’histoire et a la capacité d’imiter Dieu par son action. L’idée d’humanité une et universelle est très récente, elle apparaît à la fin du XVIIIe. Le deuxième pilier, c’est l’idée que la science devient la nouvelle théologie : la science doit guider l’humanité. C’est l’apport majeur du positivisme. Le troisième pilier, c’est la conception de l’histoire, une et universelle, qui apparaît elle aussi à la fin du XVIIIe siècle. Le quatrième, c’est la valeur du travail abstrait, mesuré, qui vient directement d’Adam Smith et de l’école écossaise. Le concept sera repris par tous les économistes du XIXe siècle, notamment Jean-Baptiste Say. Le cinquième pilier, c’est le mythe du Progrès : l’idée que l’humanité, dans l’histoire, va vers le progrès terrestre futur, par son travail, par la science, par la transformation du monde. On retrouve cette croyance chez Turgot, chez Condorcet, et dans tout le XIXe siècle. Le sixième pilier, c’est l’idée de révolution industrielle elle-même, un mythe construit largement par l’Angleterre ; mythe fondateur comme l’a été pour nous la Révolution française. Ce mythe fonctionne de façon très efficace : grâce à la technoscience, à la mécanisation, à la machine à vapeur de James Watt, une révolution industrielle a lieu, entraînant mécaniquement une nouvelle société, la société industrielle. Ce mythe fonctionne à la répétition. Aujourd’hui encore, chaque fois qu’une grande innovation scientifique a lieu, une “nouvelle révolution industrielle” est annoncée : après la machine à vapeur de Watt, l’électricité, maintenant l’ordinateur et le numérique… Nous sommes censés entrer dans un nouveau monde grâce à l’innovation.

Les premiers socialistes ont parachevé la formulation de la religion industrielle. Mieux vaudrait les appeler “industrialistes” que socialistes, dites-vous à leur propos. L’industrialisme étant constitutif du socialisme, peut-on espérer pouvoir construire un « socialisme sans le Progrès » (pour reprendre le titre d’un livre de Dwight Macdonald) ? Un socialisme qui remettrait en cause le fétichisme de la croissance, l’obsession du développement des forces productives ? Ou le socialisme est-il consubstantiellement lié à la société industrielle ?

D’abord, je ne pense pas qu’il existe un socialisme, mais qu’il faut envisager les socialismes. En ce qui concerne les socialismes modernes, ceux qui se sont développés après la Révolution française – le mot « socialisme” a émergé autour de 1830 avec Pierre Leroux –, il est vrai que leur matrice est intimement liée à l’industrie. Les socialistes du XIXe siècle qu’on a évoqués, jusqu’à Marx et après, ont pensé leur système à partir de l’entreprise, de l’usine, de la manufacture. Ils ont associé le socialisme et la production : Saint-Simon disait que la vérité de la politique, c’était l’économie politique. Les pères de l’anarchisme allaient dans le même sens : William Godwin et Proudhon voulaient supprimer l’État pour mettre à la place une organisation rationnelle de la production.

Les socialismes sont donc liés à l’industrialisation, mais ils sont ambivalents et portaient aussi l’idée profonde d’association. Ils considéraient l’entreprise, l’usine, comme un lieu de société où les ouvriers exploités s’émanciperaient en constituant une communauté fraternelle de sociétaires. Les premiers socialistes voulaient fonder un nouveau christianisme : non seulement ils donnaient à la classe ouvrière une mission quasi-messianique, mais ils pensaient la fraternité et l’association dans le travail, dans l’usine, comme une nouvelle forme de communauté comparable aux communautés de l’Église. Le phalanstère de Fourier par exemple renvoyait au monastère, un monastère différent bien sûr, laïcisé, avec des familles.

Les socialistes de cette période, qui avaient à la fois l’idée de production liée à l’industrialisation, et l’idée d’association, ont élaboré une nouvelle religion. Dans cette métamorphose du christianisme, le Dieu devient terrestre : l’Humanité divinisée réalisant elle-même la transformation du monde par le travail, la science, la technique, l’industrie, pour aller vers le Progrès.

Le « socialisme sans le Progrès », c’est un chantier politique intéressant. De nouvelles formes de socialisme ont porté un projet qui s’en rapproche, comme André Gorz et les éco-socialistes. Mais il faut aller au-delà de la seule critique du Progrès : le Progrès n’est qu’un des piliers de cette croyance collective qui a donné lieu à l’élaboration de la religion industrielle, dont les socialismes sont l’une des variantes, critique par rapport au capitalisme ou au libéralisme. C’est toute l’articulation des piliers qui est à repenser pour remettre en cause la religion industrielle.

Votre livre s’achève sur une étude du management et de la cybernétique, considérés comme l’apogée de la religion industrielle. À l’heure où les réseaux techniques prétendent devenir “intelligents”, où les gouvernements technocratiques sont voués à l’objectif de produire plus et de répondre aux besoins des entreprises, où les marchandises circulent à travers un monde toujours plus urbanisé et où les machines et les écrans envahissent nos existences quotidiennes, diriez-vous que la religion industrielle est de plus en plus totale ?

Non seulement la société n’est pas devenue post-industrielle, contrairement à ce qu’ont annoncé certains sociologues, mais elle est plutôt devenue hyper-industrielle. Nous sommes davantage dans la sur-modernité que dans la “post-modernité”. L’accélération des innovations technologiques que nous subissons actuellement, cette course folle due au fait que le moteur de la croissance économique en Occident, c’est l’innovation, engendre deux phénomènes majeurs qui caractérisent la sur-modernité : d’une part la technologisation généralisée et d’autre part l’accélération.

Aujourd’hui, les capacités de décision ont été largement transférées aux machines, avec l’informatisation qui est une mutation technoscientifique majeure. Il n’y a qu’à voir les marchés financiers pilotés par les algorithmes. Le projet cybernétique, qui avait été théorisé par des scientifiques américains comme Norbert Wiener à la fin des années 1940, prend forme. Wiener disait qu’après la barbarie de la Seconde Guerre mondiale, le politique s’était montré incapable de gérer le monde. Conclusion : puisque l’humanité ne parvient pas à éviter de telles crises, il faut transférer aux machines la capacité de décider, de gérer les sociétés. On est complètement là-dedans aujourd’hui, dans cette organisation scientifique de l’humanité : nous transférons des capacités de décision aux réseaux d’ordinateurs, les Gafa (Google, Apple, Facebook, Amazon) recueillent et traitent des données massives sur les populations, des systèmes automatiques de machines prétendent remplacer les hommes dans des domaines de plus en plus nombreux

Au nom du paradigme cybernétique, il faudrait toujours plus de technologie, de vitesse, de mouvement. Nous sommes en plein dans le dogme de l’efficacité. La révolution managériale, depuis le taylorisme élaboré aux États-Unis à la fin du XIXe siècle jusqu’au management contemporain, a mis l’efficacité au centre. Dernièrement je lisais un discours d’Emmanuel Macron à Bercy pendant sa campagne, où il disait que la véritable alternance, c’était l’efficacité. L’efficacité en soi. Le politique s’efface, la seule préoccupation, c’est que tout fonctionne. Avec la rencontre de la cybernétique et du management, le cyber-management, l’Homme est gouverné par une seule mesure, la rationalité technoscientifique. Nous sommes enfermés dans une seule dimension, la normativité des comportements dans une société hyper-industrielle uniquement préoccupée d’efficacité et de quantification, ce qu’avait déjà identifié Marcuse dans L’Homme unidimensionnel. Ce phénomène s’est accentué avec l’informatisation.

Or le propre de l’être humain, c’est qu’il a besoin de se projeter dans le symbolique. L’expression du symbolique passe par le langage, qui permet de séparer les choses et les mots. L’être humain, c’est le seul animal qui sait qu’il va mourir, et qui se demande comment occuper l’espace de cette énigme fantastique qu’est une existence : pourquoi vivons-nous, pourquoi allons-nous mourir ? Et comment vivre ? Pendant des siècles, la rationalité cohabitait avec le mystère de l’incarnation. Aujourd’hui le mystère a été absorbé, on ne répond plus à la question du “pourquoi”, mais seulement à celle du “comment” : comment être plus efficace, comment faire fonctionner au mieux l’organisation, avec plus de performance, de vitesse, en développant la technoscience devenue centrale. D’où la déréliction actuelle :  l’hyper-puissance sans le sens, c’est le drame de nos sociétés. La technoscience contemporaine est si puissante qu’elle peut détruire la planète, mais la question métaphysique du “pourquoi ?” est évacuée.

L’Occident s’enferme dans le modèle cyber-managérial où l’on gouverne les hommes par les nombres. Si ce modèle entre dans une crise majeure et commence à se fissurer, c’est précisément à cause de cette vision du monde unidimensionnelle. Quand il n’y a plus que la question du “comment” : comment aller plus vite, comment gérer mieux, et que la question du “pourquoi” est marginalisée voire évacuée, ce n’est pas supportable. L’Homme a besoin de symbolique.

Nos représentants politiques, ne cessent de regretter le pessimisme des Français, leur “déclinisme”, et s’efforcent de réactiver la foi dans le Progrès. La religion industrielle, qui portait une promesse d’avenir radieux par l’essor des forces productives, de la science et des techniques, n’est-elle pas en train d’être mise en doute ?

Si nous considérons la religion industrielle comme une structure fiduciaire, on ne peut pas faire de distinction entre les élites et le peuple. C’est un cadre de pensée collectif, partagé, même s’il n’est pas vécu de la même façon : pour certains, il est théorisé et pratiqué, notamment dans le monde de l’entreprise ou du pouvoir politique. Le discours du management, de l’efficacité, de la cybernétique est constamment rénové par des élites économiques et politiques qui sont l’équivalent du clergé pour la religion classique. Le clergé de la religion industrielle porte le credo du management et de la révolution numérique.

Le vécu peut donc différer selon les catégories sociales, mais on s’inscrit tous dans un cadre de pensée commun. Le Progrès n’en est qu’un des éléments. Si on se focalise sur le mythe du Progrès, on rate l’identification d’un cadre de pensée plus global. C’est comme si, pour critiquer un système philosophique, on se concentrait sur un seul aspect. Le mythe du Progrès est un morceau important, mais il s’inscrit dans une architecture d’ensemble. La difficulté, c’est d’identifier l’ensemble de cette religion industrielle pour faire émerger un travail critique. Cette religion reste le seul cadre de pensée architecturé qui structure l’Occident. Mais cela ne veut pas dire qu’il n’y ait pas des éléments de crise, de fissuration, y compris dans la conscience des limites et des faiblesses de cette société hyper-industrielle. Il n’y a pas loin du Capitole à la roche Tarpéienne : quand un système de pensée paraît avoir totalement triomphé, c’est souvent qu’il est au bord du gouffre. La crise, le déclin de l’Occident peuvent être une opportunité pour relativiser la vision du monde occidental et la repenser. Ce qui nécessite de faire un travail généalogique afin d’identifier ses fondements mêmes, au-delà des mythes de la modernité. L’oiseau de Minerve se lève à la tombée de la nuit : la philosophie nous enseigne que nous ne prenons pleinement conscience d’un système de pensée et de pouvoir que lorsqu’il a atteint sa pleine maturité et qu’il s’apprête à décliner.

Pierre Thiesset

https://comptoir.org/2017/10/10/pierre-musso-les-capacites-de-decision-ont-ete-largement-transferees-aux-machines/

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mercredi 30 août 2017

Comment la France passa de l’ère allemande à l’ère américaine

Comment la France passa de l’ère allemande à l’ère américaine

Dans deux de ses livres, Le choix de la Défaite : les élites françaises dans les années 1930 et De Munich à Vichy, l’assassinat de la 3e République 1938-1940 (Paris, Armand Colin, 2010 et 2008), Annie Lacroix-Riz, spécialiste d’histoire contemporaine et professeur à l’université Paris 7, a expliqué comment, dans les années trente, l’élite de la société française – politiciens, militaires de haut rang, industriels, banquiers, le haut clergé, etc. – a voulu et planifié l’ « étrange défaite » de 1940. C’est par le biais de cette trahison que l’élite put triompher de l’« ennemi intérieur » gauchiste, empêcher d’autres réformes politiques et surtout sociales comme celles introduites par le Front Populaire, et éliminer le système, trop démocratique à son goût, de la 3e République en faveur du régime autoritaire et collaborateur de Vichy. Ce régime choya tous les éléments de l’élite du pays, mais surtout le patronat, et tandis qu’il fut un paradis pour celui-ci, il fut un enfer pour les salariés, et pour le peuple français en général ; Annie Lacroix-Riz l’a bien démontré dans un autre ouvrage, Industriels et banquiers sous l’Occupation (Armand Colin, Paris, 2013). Or, dans une toute nouvelle étude, Les Élites françaises entre 1940 et 1944 (Armand Colin, Paris, 2016), l’historienne se penche sur un autre aspect de la saga de la couche supérieure de la société française des années trente et quarante : leur passage de la tutelle allemande à la tutelle américaine.

Les défaites subies par la Wehrmacht devant Moscou (fin 1941) et surtout Stalingrad (hiver 1942-1943) ainsi que l’entrée en guerre des États-Unis et le débarquement anglo-américain en Afrique du Nord (novembre 1942) firent comprendre à l’élite française que l’Allemagne perdrait la guerre et que l’inévitable victoire soviétique impliquerait fort probablement pour la France le triomphe de la Résistance, « majoritairement ouvrière et communiste », et par conséquent une épuration des collaborateurs et des changements révolutionnaires. Afin d’éviter un tel scénario, catastrophique pour eux-mêmes et pour leur ordre socio-économique, la majorité des politiciens, militaires, industriels, banquiers, et autres « gens très bien », responsables directement ou indirectement pour la trahison de 1940 et la politique collaboratrice, répressive et même meurtrière de Vichy, commencèrent à se dissocier discrètement de la tutelle allemande et à préparer un « avenir américain ». Ils espéraient que l’occupation allemande de la France serait suivie par une occupation américaine, ce qui éviterait des « désordres », mot de passe pour les changements révolutionnaires associés avec la Résistance; et dans le contexte d’une Pax Americana engendrée par une victoire américaine leurs péchés pro-nazis seraient pardonnés et oubliés, leur permettant de conserver les privilèges traditionnels et nouveaux dont ils avaient joui grâce à Vichy. Sous les auspices du nouveau tuteur américain, la France serait un « Vichy sans Vichy ».

Il était possible de rêver à tout cela parce que les leaders américains détestaient également l’idée que, après le départ des Allemands, les Résistants communistes et autres puissent prendre le pouvoir en France, y provoquer des « mutations [politiques et socio-économiques] profondes » et ouvrir la porte à l’influence soviétique. À Washington on n’avait rien contre le régime de Vichy, avec lequel on maintenait jusqu’en janvier 1943 de bonnes relations diplomatiques ; et les autorités étatsuniennes, Roosevelt en tête, espéraient longtemps que dans l’après-guerre Pétain ou un des autres dirigeants vichyssois pas trop souillés par leur germanophilie – comme Weygand ou Darlan – resterait au pouvoir en France, peut-être après un léger « replâtrage parlementaire » du système vichyssois. « L’avenir américain » fut préparé dans des négociations en Afrique du Nord, où les É.-U. avaient plusieurs consulats, en Espagne et en Suisse, où Berne fut le pied-à-terre de l’agent secret étatsunien Allen Dulles, qui y « veillait à l’avenir de la France » et de l’Europe en général.

Les Allemands étaient à la hauteur mais toléraient ces initiatives parce que l’élite du Reich préparait son propre « avenir américain », ce qui impliquait des industriels et banquiers allemands avec de bons contacts américains – y compris Dulles – et même des chefs de la SS/Gestapo. Afin de permettre à quelques-uns des plus fermes suppôts du nazisme au sein de de l’élite allemande, par exemple le banquier Hjalmar Schacht, de se poser en « résistants » quand le régime nazi s’écroulerait, on les enferma dans des camps de concentration comme Dachau, où ils étaient « entièrement séparés de la masse des détenus du camp proprement dit » et bien traités. De façon similaire, les autorités allemandes en France eurent la gentillesse d’arrêter de nombreux « collaborationnistes de premier plan » et de les « déporter » vers le Reich pour y attendre la fin de la guerre dans un confortable lieu de « détention d’honneur », par exemple des hôtels à Bad Godesberg et au Tyrol. Cette expérience devait servir de « brevet de ‘résistance’ » à ces personnages, leur permettant de poser en héros patriotiques à leur retour en France en 1945.

Tandis qu’à l’occasion du choix du tuteur allemand comme « protecteur des coffre-forts » en 1940, « un chef français compatible avec le guide allemand » se tenait déjà prêt dans les coulisses, à savoir Pétain, la sélection d’un chef français compatible avec le nouveau guide américain était nettement moins facile. Le tandem de l’élite française et les autorités américaines détestaient celui qui apparaît aujourd’hui comme un choix manifeste, à savoir Charles de Gaulle, le chef des « Français libres ». La raison ? Ils le regardaient comme un « fourrier du bolchevisme », « un simple tremplin vers le pouvoir des communistes ». Ce n’est que très tard, à savoir le 23 octobre 1944, donc plusieurs mois après le débarquement en Normandie et le début de la libération du pays, que de Gaulle fut reconnu officiellement par Washington comme chef du Gouvernement provisoire de la République française. La chose devint possible à cause de plusieurs facteurs. Primo, les Américains ont fini par se rendre compte que le peuple français ne tolérerait pas qu’après le départ des Allemands « le tout-Vichy [fût] maintenu en place ». Ils ont compris que, inversement, de Gaulle bénéficiait d’une grande popularité et du soutien d’un grande partie de la Résistance. Par conséquent, ils avaient besoin de lui pour « neutraliser les communistes au lendemain des hostilités ». Secundo, de Gaulle négocia auprès de Roosevelt afin d’adopter une politique « normale », ne menaçant aucunement « le statu-quo socio-économique » ; et il donna des gages en « repêchant » de nombreux collaborateurs vichyssois qui avaient été les favoris des Américains.  Tertio, le chef des « Français libres » avait pris ses distances avec l’Union Soviétique. C’est ainsi que le gaullisme s’est « respectabilisé » et que de Gaulle est devenu « un leader de la droite », acceptable à élite française aussi bien qu’aux Américains, les successeurs des Allemands dans le rôle de « protecteurs » des intérêts de cette élite. Or, du point de vue des nouveaux vrais maîtres de la France – et de la plupart du reste de l’Europe – il fut et resta une sorte de « rebelle » qui continua longtemps à leur causer des ennuis.

Les Élites françaises entre 1940 et 1944 est une étude surprenante, fascinante, rigoureusement et minutieusement documentée, comme les autres livres d’Annie Lacroix-Riz. De ceux-ci, il faut encore mentionner Aux origines du carcan européen (1900-1960) : La France sous influence allemande et américaine(Paris, Éditions Delga, 2014). On peut y apprendre comment, à la suite de la fin de la Seconde guerre mondiale, les États-Unis ont su consolider leur domination politique et économique de l’Europe occidentale par le biais de la création d’institutions européennes. Et ils l’ont fait en collaboration avec des élites françaises, allemandes et autres – y compris des collaborateurs vichyssois « recyclés » tels que Jean Monnet. Dans ce contexte aussi, leur ancien antagoniste, de Gaulle, leur a causé quelques ennuis.

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jeudi 24 août 2017

La supercherie du droit-de-l’hommisme

ARG DROITS DE L HOMME

 

J'aime bien les articles qui vont "au fond des choses" et qui mettent les "pieds dans le plat": ça nous oblige à nous interroger sur nos propres engagements et sur leur fondement philosophique. C'est pourquoi je vous propose cet article remarquable et sans concessions.                             

Hormis les réactionnaires qui pensent que les hiérarchies sociales sont fondées en nature et qu’il y a des hommes faits pour commander et d’autres pour obéir, tout le monde est d'accord pour dire qu'il faut défendre les droits de l'homme[1]. Mais il faut admettre que les uns et les autres ne parlent pas de la même chose. Si l'on entend par cette expression la possibilité pour chacun de jouir du bien commun, alors l'accès à l'emploi, au logement, aux soins et à l'éducation fait partie des droits de l'homme - ou des droits humains, ne jouons pas sur les mots - au même titre que la liberté d'expression ou le choix de son orientation sexuelle[2]. Prendre au sérieux les droits de l'homme, c'est y inclure les droits collectifs, c'est-à-dire la possibilité de vivre dans des conditions matérielles décentes.

Les militants des droits de l'homme, pourtant, ne s'intéressent qu'aux droits individuels et délaissent ostensiblement les droits collectifs. Que des individus soient emprisonnés ou empêchés de s'exprimer par des gouvernements autoritaires leur est insupportable, mais que des masses d'affamés subissent la loi d'airain du capital mondialisé leur est indifférent. Leur compassion pour l'humanité souffrante est étrangement sélective. Ils ne se mobilisent que pour des minorités ou des individus isolés, ils agissent au cas par cas en sélectionnant les individus ou les groupes qu’ils jugent dignes de leur attention, et on ne les voit jamais prendre fait et cause pour une classe socialement opprimée.[3]

Le vocabulaire de la plupart des ONG - majoritairement anglo-saxonnes - en témoigne clairement. Elles entendent combattre la discrimination et non l'exploitation, l'exclusion et non la pauvreté, la privation de liberté infligée à quelques-uns et non la misère imposée au grand nombre. Leur philosophie est celle de l'individualisme libéral, qui ne connaît que des individus porteurs de droits et se soucie peu de savoir s'il y a parmi eux des riches et des pauvres. Ne parlons pas de la lutte des classes, ce gros mot qu'elles ne veulent même pas entendre prononcer. La seule lutte qui compte à leurs yeux, c'est celle qui vise à aligner des individus abstraits sur un standard restreint aux libertés formelles - et individuelles - en oubliant allègrement que ces libertés n’existent que sous certaines conditions.

Pour tout dire, le droit-de-l'hommisme ordinaire occulte le fait que ces libertés individuelles ne sont effectives que si les droits collectifs sont garantis par des structures sociales qui les favorisent. En d'autres termes, les droits individuels ne sont réels que si les individus sont correctement nourris, logés, éduqués et soignés, et ces conditions ne sont réunies à leur tour que si un rapport de forces entre classes sociales les inscrit dans la durée. Bref, les droits-de-l'hommistes oublient tout bonnement que les individus ne sont rien sans la société et que les droits individuels dont on réclame l'application ne sont que du vent si la société est divisée en dominants et dominés.

Cette indifférence aux conditions d'exercice des droits dont ils font pourtant leur fonds de commerce n'est pas étonnante. Petits-bourgeois des pays riches, les défenseurs des droits de l'homme défendent les droits dont ils jouissent, dont ils pourraient jouir ou dont ils voudraient que jouissent ceux qui leur ressemblent. Pourquoi dépenseraient-ils leur énergie à lutter contre la faim dans le monde quand leur assiette est pleine ? Pourquoi se battraient-ils pour l'appropriation collective des richesses puisqu'ils n'ont aucun problème de fin de mois ? En luttant pour les droits de l'homme, ils aspergent d'eau bénite leurs états d'âme de nantis que leurs conditions d'existence n'amènent jamais à interroger les ressorts de l'oppression et de l'injustice qu'ils ont constamment à la bouche, mais sans savoir de quoi ils parlent.

Que les pauvres soient pauvres importe peu à leurs yeux, car les pauvres revendiquent en général autre chose que la reconnaissance de droits individuels rendus impossibles par l'absence de droits collectifs. Lorsque l'extrême richesse côtoie l'extrême pauvreté, revendiquer la liberté d'expression avec un minimum de sérieux impliquerait d'exiger l'expropriation des capitalistes qui contrôlent la presse afin de créer les conditions d'une information plus objective. Mais on n'a jamais entendu un droit-de-l'hommiste formuler ce genre de revendication. Le contrôle des médias ne s'expose à sa foudre vengeresse que s'il est exercé par de méchants dictateurs qui défient le nouvel ordre mondial. Pour les autres, il n'y a pas de problème.

Sélective, cette indignation pseudo-humaniste choisit ses victimes. Les autres peuvent crever. Lors de la chute du communisme, en 1991, les organisations droits-de-l'hommistes ont crié victoire. L'idéologie des droits de l'homme ayant été inventée pour lutter contre l'URSS, cette victoire finale sembla consacrer leur vision du monde. Mais aucune de ces organisations n'a souligné que les prisons soviétiques étaient vides depuis longtemps et que le totalitarisme dont la philosophie politique des années 70 faisait un mal absolu était une coquille vide. On ne s'émut pas davantage, chez les humanistes, en constatant que sous la présidence Eltsine (1991-2000) l'espérance de vie régressa de dix ans sous l'effet des réformes structurelles dictées à la Russie par le FMI. C'est normal. Les petits vieux qui meurent en masse dans le paradis capitaliste n'intéressent pas les défenseurs des droits de l'homme.

L'humanité souffrante dont se soucient des ONG pétries d'humanisme se résume à un agrégat indistinct d'individus abstraits, atomisés, dont le sort n'est intéressant que s'il témoigne d'une violation de leurs droits individuels, de préférence dans un pays exotique dont le procès est instruit par la doxa occidentale. Mais on n'a jamais vu “Amnesty International” - dont le seul intitulé relève de la publicité mensongère - s'insurger contre le fait que 800 millions de personnes souffrent de malnutrition, ou que des centaines de milliers d'ouvrières sont surexploitées par les multinationales occidentales dans les  “maquiladoras” de la frontière mexicaine. On répondra sans doute que ce n'est pas l'objet social de cette organisation, et je répondrai à mon tour que c'est précisément le problème sur lequel il convient d'insister.

Cette triple sélectivité dans le choix des droits en question, des individus concernés, et enfin des pays sur lesquels on braque le projecteur, explique donc beaucoup de choses. Elle explique que l'on fasse le tri parmi les victimes en évitant soigneusement d'incriminer les structures - celles de l'exploitation capitaliste mondialisée – qui sont responsables de 90% des malheurs qui frappent l'humanité. Elle explique aussi la fascination des ONG droits-de-l'hommistes pour la défense des LGBT. La lutte contre les discriminations qu'ils subissent est légitime, mais il faut être lucide sur l'effet de cantonnement qu'elle génère. Car cette cause, aux yeux du droit-de-l'hommisme petit-bourgeois, présente l'avantage de transcender la division sociale, d'évacuer la question des rapports de classe, bref de conférer à la lutte pour les droits humains une universalité abstraite qui sert les intérêts dominants.

La sélectivité du droit-de-l'hommisme permet aussi de comprendre pourquoi la condamnation des violations incriminées épouse toujours un axe nord-sud. Aucune ONG vénézuélienne ne mène campagne contre la mainmise d'une poignée de milliardaires sur la quasi-totalité des médias en France ou aux USA. En revanche, les ONG occidentales dénoncent sans relâche les violations de la liberté de la presse au Vénézuéla, alors que la presse, loin d'y être opprimée par le pouvoir, appartient à une poignée de capitalistes qui combattent le gouvernement. Machine de guerre contre les Etats récalcitrants, le droit-de-l'hommisme bénéficie donc de financements colossaux, à l'image de ces “Casques blancs” qui jouent au djihadiste côté cour et au brancardier côté jardin grâce aux 15 millions de dollars versés par des fondations britanniques. Moyennant une trousse à maquillage, ils arrivent même à fabriquer des victimes pour émouvoir le populo scotché devant les petites lucarnes.

Ces exemples montrent également que la fonction expresse de l'idéologie droit-de-l'hommiste - servie par ces appareils idéologiques de masse que sont les ONG - est de saper la souveraineté des Etats qu'elle a pris pour cibles. De la fondation de George Soros aux officines qui participent aux conflits armés sous couvert d'action humanitaire en passant par les révolutions de couleur organisées de l'étranger, la galaxie droit-de-l'hommiste intervient partout, distribuant subventions, éléments de langage et certificats de moralité à qui-mieux-mieux dans le seul but de semer le désordre dans des pays dont la liste est fournie par la CIA et dont le seul tort est de faire obstacle à l'hégémonisme occidental. La Russie en sait quelque chose, et on comprend qu'elle ait neutralisé cette poignée d'exhibitionnistes à moitié débiles (Femen) dont l'activisme desservait les intérêts du peuple russe.

Savamment orchestrée au nom des droits de l'homme, toute cette agitation a pour but de vider de sa substance le droit des peuples à s'organiser comme ils l'entendent. Dirigée contre le droit des nations à disposer d'elles-mêmes, cette ingérence fait peser une menace d'implosion sur les sociétés dont l'essor ou la résistance déplaît à Washington, Londres ou Paris. Pratiquée à grande échelle, l'intervention militaire chez les autres n'a pas toujours donné les résultats escomptés. Elle est désormais remplacée par cette épée de Damoclès planant sur la tête de tous ceux qui osent défier l'Empire et contester le monopole du dollar. Faute de pouvoir vitrifier ses opposants étrangers à l’arme lourde, un Occident arrogant brandit alors l'étendard de l'internationalisme humanitaire. Relayé par un gauchisme qui dissout ses illusions perdues dans le pathos et oublie Trotsky avec BHL, il agite frénétiquement le miroir aux alouettes des droits de l'homme, éblouissant beaucoup de bonnes âmes qui ne voient pas que cette idéologie est le faux-nez de l'impérialisme.

L'Occident a beau croire qu'il a découvert la pierre philosophale, la conception des droits de l'homme, pourtant, n'est pas univoque. Pour les Chinois, le premier des droits est celui de ne pas mourir de faim. Cette priorité n'est pas celle de la gauche occidentale, sinon elle mobiliserait davantage d'énergie à lutter contre la faim dans le monde qu'à promouvoir les droits des minorités. Mais cette divergence n'est pas une raison suffisante pour dire que les idées chinoises ne valent rien. “A plusieurs, nous sommes moins sujets à l'erreur que lorsque nous sommes seuls à décider”, disait Aristote. On veut bien admettre qu'un milliard 379 millions de Chinois puissent se tromper, mais on peine à croire que ce soit le cas tout le temps, d'autant que leur pays qui était un champ de ruines en 1949  est aujourd'hui la première puissance économique du monde. A défaut de quelques coups bien mérités sur le museau, un peu d'humilité éloignerait homo occidentalis de son penchant indécrottable à donner des leçons à la terre entière.[4]

https://www.levilainpetitcanard.be/articles/edito/la-supercherie-du-droit-de-lhommisme_820623686

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[1] On peut aussi considérer, sans être "réactionnaire" qu'il y a des hommes, ou des femmes, que leur histoire et leur talents placent en position d'autorité, et que la société aurait tort de s'en passer.

[2] L'expression "choix de l'orientation sexuelle" me semble relever de la propagande justement dénoncée: comme si on avait le choix!

[3] Ceci est vrai, à mon avis pour ceux qui ne sont QUE militants des droits de l'homme, sans autre considération; ce n'est pas le cas de militants politiques qui défendent les droits de l'homme en cohérence avec leur engagement.

[4] Pour ma part, contre ce "droit de l'hommisme" dévoyé, instrument d'une domination impériale, je choisis de revenir aux principes originaux définis par nos ancêtres: la déclaration des droits de l'Homme ET DU CITOYEN!

P.G

 

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