mardi 12 décembre 2017

Quand la "coolitude" des start-up se transforme en prolétariat nouvelle génération

Dans Bienvenue dans le nouveau monde, comment j’ai survécu à la coolitude des start-up, Mathilde Ramadier livre une analyse au vitriol des conditions de travail d’un salarié de jeune pousse. Anglicismes à tout-va, contrôle permanent, culte de la flexibilité… Elle revient pour Challenges sur ces quatre ans de prolétariat nouvelle génération.


 

ARG STARTUP

« Dans ces structures, il y a la reproduction d’un même schéma avec un leader charismatique, incarné généralement par le fondateur de la société, autour duquel se crée un culte de la personnalité. »

Dans votre ouvrage, vous revenez sur quatre années passées au sein de start-up berlinoises entre 2011 et 2015. Des expériences desquelles vous tirez un tableau très noir tant en terme de management, de missions proposées que d’organisation. A quel moment avez-vous pris conscience que quelque chose clochait ?

Mathilde Ramadier : Le déclic est en réalité arrivé assez rapidement, dès l’un de mes premiers entretiens d’embauche en août 2011 à l’issue de mes études. Je postulais alors pour l’un des concurrents d’Airbnb en Allemagne au poste de « manager SEO ». Pour ce job, il fallait être diplômé d’un Bac+5, avoir déjà eu une expérience dans la communication, et maîtriser au moins trois langues. Autant dire un profil assez qualifié. A l’issue de l’entretien, mon interlocutrice m’annonce que le poste sera rémunéré 600 euros brut par mois. Naïve, j’ai demandé si c’était à temps partiel. Bien sûr que non, il s’agissait d’un temps plein. Ce fut mon premier grand choc, qui m’a rendue méfiante mais m’a aussi servi pour la suite.

Pourquoi avoir continué à évoluer dans cet univers si il vous rebutait presque d’entrée de jeu ?

A Berlin, 80% des offres d’emplois dans le secteur des services que je ciblais sont issues de start-up [Mathilde Ramadier a notamment travaillé en tant que graphiste, à la communication de sites internet ou encore dans le e-commerce, NDLR]. Difficile donc de passer à côté. Après, la prise de recul a été facilitée par le fait que je voulais d’abord vivre de mes scénarios de bande-dessinée. Travailler dans ces entreprises était donc plutôt un plan B. Pour autant, je prenais ces emplois très au sérieux. Cela représentait plus qu’un job d’appoint pour moi et je me suis dit à plusieurs reprises que si ça marchait dans l’une des start-up, je m’y investirais pleinement. Mais cela n’a pas été concluant.

Vous avez certes travaillé dans plusieurs start-up, mais seulement à Berlin. Ne faites-vous pas de quelques cas une généralité ?

Certes, mes expériences sont strictement berlinoises mais en quatre ans j’ai eu affaire avec une douzaine de start-up en tant que salariée et freelance. Pour la rédaction de l’ouvrage, j’ai par ailleurs mené mon enquête un peu partout à commencer par la France. Je peux vous affirmer que ce modèle de fonctionnement, qui trouve ses origines aux Etats-Unis, est complètement globalisé et se moque des frontières. A la différence près bien sûr, que le droit du travail n’offre pas le même niveau de protection aux salariés d’un pays à un autre. Quand j’ai commencé à travailler en Allemagne, le salaire minimum n’existait pas, par exemple. Les choses sont bien différentes en France sur ce point.

Dans votre livre, vous critiquez en particulier la quête extrême d’efficacité et de flexibilité demandée aux salariés, sous couvert d’une communication chaleureuse et d’un environnement de travail agréable. En quoi ce fonctionnement s’écarte-t-il vraiment de celui d’entreprises plus traditionnelles ?

Il existe bien sûr des entreprises plus traditionnelles qui reprennent ces codes en version, disons, bêta. Mais il s’agit bien là d’un modèle à part qui se nourrit de l’ère du tout dématérialisé, et d’une espèce d’utopie fondée sur la croyance selon laquelle avoir la bonne idée, la bonne équipe et le bon produit peut révolutionner le monde. Il faut dire que ce type d’idéal tombe à point nommé dans la période actuelle de morosité ambiante.

Selon vous, le vrai visage de ce « nouveau monde » incarné par les start-up d’aujourd’hui n’est en réalité que le reflet d’un « capitalisme sauvage ». Vous allez même jusqu’à comparer leur fonctionnement avec celui d’une « dictature totalitaire » et d’un « régime despotique ». C’est-à-dire ?

Tout à fait. C’est une forme d’organisation totalitaire, voire même sectaire. Dans ces structures, il y a la reproduction d’un même schéma avec un leader charismatique, incarné généralement par le fondateur de la société, autour duquel se crée un culte de la personnalité. Vous avez ensuite l’adoption d’un langage commun généralement bourré d’anglicismes, d’euphémismes et de superlatifs décuplés qui se propagent à une vitesse folle. Les titres de postes eux-mêmes [en référence à certains cités dans son livre : « office manager », « assistant talent recruiter », « growth hacker », NDLR] servent la plupart du temps soit à enjoliver un job banal, soit à masquer une précarité. Plusieurs process sont souvent rebaptisés avec des noms qui se veulent savants mais sont au final très creux. Ajoutés à cette novlangue, des rituels communs, des valeurs communes, une culture d’entreprise commune ou encore une surveillance omniprésente des résultats. Ce qui est assez proche selon moi d’un système totalitaire…. et d’autant plus hypocrite de la part d’entrepreneurs prônant la liberté à tous les étages et qui se révèlent dans les faits plus que liberticides.

Vos collègues partageaient-ils cette analyse à l’époque ?

Il y avait toujours quelques collègues qui partageaient mon avis. Il s’agissait souvent de personnes plus politisées, avec davantage d’expérience professionnelle, ou originaires d’un autre pays. Soyons honnêtes, nous restions minoritaires. Lors de la préparation du livre, j’ai rencontré plusieurs salariés de start-up, en France notamment. Toutes ces personnes se disaient très heureuses les trois premiers mois puis déchantaient généralement ensuite.

Comment expliquez-vous que l’on parle si peu du sujet ?

On ne veut pas le croire. On préfère se dire que ces start-up créent de l’emploi, plutôt que de fouiller du côté de leurs pratiques managériales. C’est une facilité politique et c’est bien dommage, car le phénomène ne fait que s’amplifier. J’en veux pour preuve la volonté d’un nombre grandissant de grands groupes à s’inspirer des pratiques soi-disant agiles des start-up. Avec l’ubérisation et l’explosion du travail indépendant, c’est encore pire.

Ce modèle de management est-il viable à long-terme selon vous ?

De ce que j’ai vu, je ne sais pas si c’est viable mais en tout cas je suis convaincue que ce n’est surtout pas souhaitable. Après la parution de mon livre, j’ai reçu un nombre conséquent de témoignages de salariés qui se reconnaissent dans cette situation et même de certains entrepreneurs très agacés par ce modèle ambiant. Pour faire bouger les choses, il faut continuer à en parler, qu’un maximum de personnes puisse apporter leur point de vue et leur analyse.

C’est ce que vous comptez continuer à faire ?

Oui, il y aura des suites à mon livre, potentiellement sous la forme de BD. Je ne lâche pas le morceau !

Source :

https://www.challenges.fr/start-up/quand-la-coolitude-des-start-up-se-transforme-en-proletariat-nouvelle-generation_477708

 

Ouvrage :

Titre : Bienvenue dans le nouveau monde – Comment j’ai survécu à la coolitude des start-ups 

Auteur : Mathilde Ramadier

Editeur : Premier Parallèle

https://aphadolie.com/2017/12/10/lenfer-des-start-ups/

mardi 14 novembre 2017

En une semaine, six policiers et deux gendarmes ont mis fin à leurs jours

C’était une figure connue de la police et de la sécurité dans le sport. L’ancien chef de la division nationale de lutte contre le hooliganisme, Antoine Boutonnet, a mis fin à ses jours dans les locaux de la direction générale de la gendarmerie nationale, dimanche 12 novembre, à Issy-les-Moulineaux (Hauts-de-Seine). Ce commissaire de police avait rejoint la gendarmerie en mars. D’après les informations que Le Monde a pu recueillir, il a utilisé une arme à feu pour se suicider.

ACT POLICE

Son décès a poussé le ministre de l’intérieur, Gérard Collomb, à s’exprimer dimanche soir : « Au cours de la semaine qui s’achève, cinq fonctionnaires de police et un militaire de la gendarmerie nationale ont volontairement mis fin à leurs jours, a-t-il fait savoir dans un communiqué. Ces suicides portent à 44 le nombre de policiers et à 16 le nombre de gendarmes qui se sont donné la mort depuis le début de l’année 2017. » Le suicide d’une policière de la région de Perpignan, plus tard dans la soirée, est venu aggraver le bilan.

M. Collomb a demandé aux patrons de la police et de la gendarmerie de lui présenter « une évaluation des mesures mises en œuvre pour prévenir les suicides ». A son tour, le premier ministre, Edouard Philippe, a annoncé lundi 13 novembre que M. Collomb allait recevoir « l’ensemble des organisations représentatives ».

Le suicide au sein de la police et de la gendarmerie est un sujet récurrent de préoccupation. Pour cause : il est surreprésenté dans la profession. Une étude épidémiologique de 2010, réalisée par l’Inserm et portant sur les suicides dans la police de 2005 à 2009, avait révélé que le risque de suicide dans la police était supérieur de 36 % par rapport au reste de la population.

Depuis dix ans, un peu moins de 27 gendarmes se suicident chaque année, sur une population d’environ 100 000 militaires. Au sein de la police, qui compte 150 000 agents, en moyenne 42 fonctionnaires se suicident chaque année. Les chiffres fluctuent d’une année sur l’autre : il y a eu 55 suicides de policiers en 2014, 44 en 2015 et 36 en 2016. Compte tenu des derniers chiffres connus, 2017 sera une année noire pour la police.

« Le sujet est complexe »

Les raisons structurelles de ce phénomène sont pourtant peu documentées, que ce soit par l’institution ou par la recherche. Interrogé sur le sujet en 2013, à travers une question au gouvernement, le ministre de l’intérieur, à l’époque Manuel Valls, avait déclaré : « Il est établi que les causes sont majoritairement d’ordre privé », en ajoutant toutefois que « la difficulté du métier de policier ne peut être niée dans les facteurs déclenchant le passage à l’acte ».

« Le sujet est complexe, corrobore une source au sein de la police. On a souvent des gens qui sont en situation de maladie, dans un contexte de séparation ou qui ont subi le décès d’un proche… On est rarement dans des cas d’imputabilité directe au travail, même si on ne peut pas l’exclure. » Les facteurs de risque sont potentiellement nombreux : possession d’une arme individuelle, stress au travail, phénomène de fatigue lié aux horaires atypiques et aux heures supplémentaires, éloignement des familles du fait du système de mutation, confrontation régulière à la mort et à la violence…

Lorsqu’il était ministre de l’intérieur, en 2014, Bernard Cazeneuve avait mis en place un baromètre social, un questionnaire annuel diffusé largement parmi les effectifs afin de « prendre le pouls des troupes pour comprendre le malaise policier et révéler d’éventuels risques psychosociaux ». Une mesure bien accueillie, mais pas suffisamment suivie d’effets, pour Unité-SGP Police FO, deuxième syndicat de gardiens de la paix. « Nos services de ressources sont déficients, dénonce son secrétaire général, Yves Lefebvre. Il faudrait arrêter la politique du chiffre mise en place par Nicolas Sarkozy, cesser le management infantilisant, permettre aux policiers d’avoir une vie de famille… Aujourd’hui, environ 50 000 policiers n’ont qu’un week-end de libre toutes les six semaines. A ce rythme, ils n’ont plus la capacité de se ressourcer. »

« Le malaise est ancré au plus profond »

Une négociation est actuellement en cours sur l’application au sein de l’institution d’une directive européenne encadrant le temps d’activité et de repos. Elle fixe notamment un repos minimal de onze heures consécutives par tranches de vingt-quatre heures et une durée hebdomadaire maximale de travail de quarante-huit heures. [1]

« Les cas de dérogations exceptionnelles deviennent peu à peu des pratiques coutumières », dénonçait l’UNSA Police, troisième syndicat de gardiens de la paix, dans un courrier transmis au comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT) du réseau police nationale, le 10 novembre. Le syndicat attirait l’attention sur « le malaise ancré au plus profond de notre institution et le mal-être généralisé qui en découle ». Il évoquait certaines problématiques, comme la mauvaise prise en charge de l’« intempérance alcoolique » ou encore des « pathologie(s) mentale(s) ».

Dans un cas sur deux environ, les policiers ou gendarmes qui mettent fin à leurs jours le font au moyen d’une arme à feu, le plus souvent leur arme de service. Le passage à l’acte a majoritairement lieu en dehors du lieu de travail. [2]

 http://www.lemonde.fr/police-justice/article/2017/11/12/collomb-veut-renforcer-les-mesures-de-prevention-du-suicide-chez-les-forces-de-l-ordre_5213854_1653578.html#KEJKeVYobsP6tb0L.99

BASE 14 995X225[1] Un petit coup de propagande UE au passage: la France maltraite ses policiers, l'UE tente d'imposer des normes plus raisonnables...

[2] Le reste de l'article se veut neutre et objectif: on ne sait pas trop si ces suicides sont une affaire privée(des "déséquilibrés mentaux" plus ou moins alcooliques!) ou structurelle. Bien des raisons du passage à l'acte ne sont pas mises en avant: la montée des incivilités et des violences dans la société et la perte progressive de tout esprit civique, le recul des figures d'autorité, à commencer bien sûr par l'autorité de l'Etat, la non application des décisions de justice, les injonctions contradictoires d'un management choisi sur sa docilité idéologique plutôt que sur ses compétences réelles, la suspicion systématique envers les personnels qui paralyse toute action efficace, la lâcheté d'une hiérarchie plus prompte à "ouvrir le parapluie" en cas de pépin que de traiter les problèmes de fond, etc.

Posté par UPR Creuse à 08:10 - - Permalien [#]
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