samedi 14 juillet 2018

Identité, narcissisme et le besoin de souveraineté

TL SAPIR GAUCHE IDENTITAIRE

TRIBUNE LIBRE / Jacques Sapir

La question de l’identité, réduite au narcissisme le plus nu, traverse les foules quand elles ne sont plus citoyennes. Ce constat, je l’écrivais il y a plus de deux ans[1]. Une nouvelle preuve nous est donnée par les dérives de ce que l’on peut appeler la « gauche identitaire » mais aussi de certains « intellectuels ». C’est le fruit amer des dénis de souverainetés successifs que notre pays a connu ces dernières années, dénis qui ont conduit à une remise en cause des fondements de la démocratie c’est à dire la capacité de tous de participer, d’élaborer et de discuter un projet commun. L’éclatement et la fragmentation de la société, processus dont le montée des fanatismes religieux mais aussi des mouvements cherchant à revendiquer à tout prix une « différence » sont des symptômes de la perte de ce sens du bien commun. Il est significatif que ceci ait touché la « gauche », avec l’émergence de la « gauche identitaire », alors qu’elle se caractérisait jusque là par son adhésion à l’universalisme. Mais, ceci ne doit pas faire oublier non plus le développement des formes du fanatisme religieux qui se prétendent, à un titre ou à un autre, des « dépassements » de la Nation et de la Démocratie. Il faut donc identifier avec précision le phénomène si on veut pouvoir y formuler des parades et des réponses.

Qu’appelle-t-on la « gauche identitaire » ?

motives

Le terme de « gauche identitaire » a été formulé par Alexis Carré dans une récente interview qu’il a donnée au Figaro[2]. Pour lui, cela désigne cette frange militante qui s’inspire des idées développées aux Etats-Unis dans les années 1990. On y trouve tant des militantes d’une féminisme que l’on peut trouver extrémiste que les militants dits « décoloniaux »[3]. Il s’agit d’une reformulation d’un terme que les analyses de Laurent Bouvet avaient mis sur le devant de la scène[4]. Mais, dans ce dernier contexte, le terme de « gauche identitaire » servait plus à désigner des militants de gauche acceptant de parler de la notion d’identité[5].

Dans l’interview d’Alexis Carré, il s’agit donc des militants de cette nouvelle forme d’activisme qui est d’abord apparue sur les campus universitaires américains. Cela a produit une génération de militants qui sont moins préoccupés par l’exercice du pouvoir que par la critique de la domination et la défense (ou plus exactement la pseudo-défense) des minorités dominées. J’y avais été d’ailleurs confronté lors d’une série de conférences donnée, à l’invitation du regretté Moshe Levine, à l’Université de Philadelphie au début des années 1990[6].

Ce mouvement, que l’on peut appeler le «progressisme identitaire» et qui prétend s’inspirer des travaux de Michel Foucaud, a également engendré une stratégie électorale particulière. Celle-ci a été illustrée en France par le fameux rapport Terra Nova de 2011[7]. Dans ce document, Olivier Ferrand, Romain Prudent et Bruno Jeanbart constataient l’érosion du soutien des classes populaires à l’égard du parti socialiste. Le constat était exact, mais les causes de ce désamour n’étaient pas analysées. Car, ce désamour provenait du ralliement progressif de la Social-démocratie, en France comme ailleurs, au néo-libéralisme. Il suffit d’ailleurs de voir les trajectoires hier du PASOK grec, et aujourd’hui du PD italien et du SPD allemand. Il s’aggravait de son comportement particulier qui l’avait conduit à s’opposer à la volonté populaire clairement affirmée dans le référendum de 2005[8], et de sa collusion avec la droite pour faire passer en Congrès à Versailles le Traité de Lisbonne qui reprenait largement le texte rejeté lors du référendum. Les auteurs de ce rapport invitaient donc le PS à se reconstituer une majorité par l’agrégation de segments électoraux minoritaires rassemblés autour de problèmes identitaires et sociétaux (multiculturalisme, mariage homosexuel, droits des femmes etc.) De fait, cela ouvrait aussi la porte à un clientélisme municipal éhonté qui fut analysé dans le premier livre de Céline Pina[9].

Les dangers de cette « gauche identitaire »

6373-100237707

Les dangers de cette prétendue « gauche identitaire » sont évidents, et sont bien analysés par Alexis Carré. Ils l’avaient été avant par Fatiha Agag-Boudjahlat dans son ouvrage Le Grand Détournement dont j’ai rendu compte en novembre 2017[10]. Alexis Carré montre en particulier que les mouvements ou partis progressistes ont, dans les faits, beaucoup soufferts de la présence ou de leur association avec ces nouvelles formes militantes. Ces dernières ont, petit à petit monopolisé l’attention et surtout le thème symbolique de la « contestation ». Ces associations, qu’il s’agisse de certains des « décoloniaux » ou du PIR voire du CCIF[11], dont les aspects néo-racistes du discours ont été établis[12], ont paralysé la capacité à organiser et à participer à des délibérations démocratiques en vue de diriger une véritable action collective. Elles ont construit en réalité une nouvelle forme de segmentation des espaces politiques, qui s’est traduite progressivement en une véritable ségrégation. Or, l’expérience des luttes sociales montre que la segmentation et la ségrégation profite toujours, en dernière analyse, aux dominants et aux forces sociales qui se tiennent du côté des exploiteurs.

Dignite 31 46 Homophobie

Cette paralysie a donc pris plusieurs formes, correspondant à des « stades » dans la progression de cette « gauche identitaire ». Dans un premier temps, comme le fait remarquer Alexis Carré « ces mouvements n’ont accordé leur soutien aux partis traditionnels qu’en échange de mesures dont leurs adversaires conservateurs ne pouvaient accepter l’application sans se couper de leur base ». De fait, si le point de départ de certaines mesures peut être juste (par exemple dans la revendication de droits démocratiques), elles dérivent rapidement vers des mesures bien plus contestables (le trop fameux « droit à l’enfant » opposé aux droits de l’enfant) voire condamnables (comme la GPA qui fait de l’humain une marchandise). Dans les pays où de tels compromis ont été passés apparaissent alors de nouvelles formations et un nouveau personnel politique qui cristallise l’opposition à ces réformes. Ce phénomène de bipolarisation fait alors disparaître les problèmes réels qui sont ceux du chômage, de la ségrégation sociale et territoriale. Ces problèmes ne trouvent plus dans la « gauche institutionnelle » les porteurs d’une contestation. Les populations concernées accélèrent alors leur désamour vis-à-vis des partis traditionnels et se tournent vers des partis qualifiés de « populistes », qu’ils soient de gauche ou de droite. On en voit un exemple parfait dans l’Italie actuelle, ou la « gauche » se trouve dévalorisée et réduite à une position qui consiste à taxer de « fascistes » ces dits mouvements, sans comprendre pourquoi ils l’ont supplanté.

1SDOtHNn-1

Pour Alexis Carré, ceci fut aggravé par « le langage accusateur et agressif, essentiellement anti-pluraliste, dans lequel étaient exprimées les revendications progressistes ». Il faut ici faire une mise au point. Si certaines des revendications portées par cette « gauche identitaire » sont effectivement progressistes, une autre partie, et qui tend à devenir majoritaire, est en réalité régressive, quand elle n’est pas extraordinairement réactionnaire. Si cette rhétorique a garanti aux tenants de la gauche identitaire bien des succès d’opinion auprès d’une partie de la population qui était plutôt urbaine, diplômée et cosmopolite, elle a rendu impossible à ceux qui étaient exclus (les déclassés et les ruraux) d’envisager avec elle une action, des intérêts ou un destin communs. De fait, l’action et la rhétorique de la gauche identitaire constituent fondamentalement une antipolitique qui divise au lieu d’unir. Mais, cette antipolitique ne tombe pas du ciel. Elle découle de la substitution de la morale au politique qui caractérise nos sociétés en proie au néo-libéralisme[13]. En fait, il vaudrait mieux parler d’une « pseudo-morale », d’une idéologie donc, qui ne recouvre à peine que l’expression la plus crue des intérêts des puissants. Et qui dit idéologie dit aussi les idéologues du pouvoir qui s’entendent à diffuser cette pseudo-pensée.

Le populisme est-il une réponse à cette « gauche identitaire » ?

PIR-300x212

Michel Wieviorka, dans une interview donnée au journal Avanguardia et reproduite sur son carnet de recherches (ce qui ne lui a pas attiré les même foudres que moi pour avoir fait la même chose comme il convient de le souligner) présente alors ce qu’il prétend être un « constat » : « Ces forces populistes, nationalistes ou d’extrême-droite trouvent une bonne partie de leur clientèle électorale dans des secteurs que l’ouverture économique au monde contribue à décomposer ou à affaiblir, ou qu’elle inquiète confusément : ouvriers dont les usines ont fermé les unes après les autres, couches moyennes en chute sociale, et découvrant que les enfants vivront moins bien que les parents, jeunes pour qui l’accès aux études risque d‘être fermé, etc. Elles détestent les élites, qu’elles associent aux images de la globalisation, et sont convaincues que les migrants sont source de leur malheur; elles transforment leurs peurs et leurs difficultés économiques en hantise pour leur identité culturelle. Et leur poids politique est considérable. On leur doit le Brexit, la présidence de Trump, avec son hostilité aux migrants et la taxation de certaines importations, et divers régimes liés à l’extrême-droite en Europe centrale et, désormais en Italie.[14] »

Il identifie bien les catégories qui sont frappées par le choc de la mondialisation et qui se révoltent. Mais, si ces catégories détestent les élites, elles ne font pas des « migrants » la seule source de leur malheur. Par contre, elles associent bien le phénomène des migrations de masse à la mondialisation qu’elles rejettent. L’incapacité de Michel Wieviorka à comprendre que les « migrants » ne sont en tant que phénomène de masse qu’une main-d’œuvre à bas coûts, taillable et corvéable à merci que les élites mondialisées cherchent à importer dans leurs pays est frappante[15].

59afadfb488c7b28258b4567

Jean-Luc Mélenchon, lui, l’a compris, qui, dans la plate-forme électorale de la France Insoumise, a fait écrire : « Émigrer est toujours une souffrance pour celui qui part, (…). La première tâche est de permettre à chacun de vivre chez soi. » Pour cela, le candidat propose rien de moins qu’« arrêter les guerres, les accords commerciaux qui détruisent les économies locales, et affronter le changement climatique »[16].

En associant « populisme » et « nationalisme » à « extrême-droite », de plus Michel Wieviorka fait une faute, qui ne peut être attribuée à l’ignorance. Les travaux d’Ernesto Laclau ont montré les racines d’un populisme de gauche, qui s’appuie aussi sur la question nationale[17]. Que le populisme soit par ailleurs complexe, et puisse sous certaines formes, dériver vers des structures très autoritaires, est une évidence[18]. Mais, cela ne peut suffire à la classer à l’extrême-droite. On ne veut pas croire que ce grand sociologue ait oublié ce que Max Weber écrivait[19]. Faut-il qu’il soit bien aveuglé par l’idéologie et le fanatisme dans un combat politique douteux pour qu’il méprise ce que toute une tradition de la sociologie (et de la sociologie politique en particulier) avait établi.

Mais, il n’est pas le seul à sombrer dans le fanatisme. Il faut maintenant étudier la question des mouvements identitaires religieux.

L’identitarisme religieux, autre face de la gauche identitaire

DOszjvcXcAAoYWR

Car, Alexis Carré, et on peut le regretter, ne pousse pas son raisonnement jusqu’au bout de sa logique. La revendication des « identités » peut aussi avoir une autre forme, dont les conséquences aboutissent à mettre en cause tout aussi radicalement l’idéal républicain et démocratique. Et, cette limite dans son raisonnement vient du fait qu’il méconnait ou minimise la dimension narcissique dans la revendication identitaire.

Ainsi, les jeunes qui se tournent vers la religion, et pour certains vers un fanatisme monstrueux et criminel, révèlent en réalité une montée de ces affirmations identitaires et narcissiques. Au « nous » qui était proposé par la République, mais qui perd progressivement de sa crédibilité car la République n’est plus souveraine et la souveraineté du peuple ouvertement bafouée, se substitue tout d’abord le « je ». Mais, devant la vacuité de ce « je », devant aussi son impuissance, on cherche à reconstruire un « nous », mais un « nous » particulier, excluant les autres. On se cherche alors des traits communs au plus proche, et très souvent dans l’apparence. L’affirmation identitaire et narcissique fait ici le lit du fondamentalisme. Ainsi, derrière l’apparence d’une montée de la religiosité, c’est en réalité à une montée des affirmations identitaires et narcissiques que l’on assiste. Car, la connaissance des textes, des exégèses, est ici réduite au plus simple appareil d’une lecture littérale. Les crispations autour des tabous alimentaires et vestimentaires, sur les signes extérieurs (comme la question du voile chez les musulmans) ont avant tout pour but d’identifier brutalement un groupe pour que ce dernier puisse se constituer en une communauté. Cette affirmation sert aussi à le séparer du reste de la population et à l’enfermer sur des références mythifiées pour le plus grand profit de quelques uns.

multiculturalisme

Ces pratiques, qui produisent naturellement des mouvements de réactions, font en réalité progresser la division des individus entre eux au lieu d’y mettre fin. Dans la quête de la pureté, et toute religion distingue le « pur » de « l’impur », il ne peut y avoir de mouvement collectif, si ce n’est celui de petites communautés en proie aux réactions violentes d’autres communautés. On croit ainsi se protéger de l’anomie et l’on s’y précipite tête baissée.

C’est donc à une course non vers l’autre mais à la revendication de soi que l’on assiste. Et l’on comprend bien que, dans cette course effrénée, les principes eux-mêmes sont manipulés, instrumentalisés, sacrifiés et perdus. Les fameuses « réformes sociétales », aujourd’hui promues au rang de substitut des réformes sociales par ceux-là mêmes qui ne font que pousser à la roue du « froid paiement au comptant » et de l’idéologie de marché[20], se font alors que dans la société un certain nombre de droits fondamentaux régressent. Le narcissisme forcené se révèle à chaque étape de ce que l’on veut nous présenter comme une lutte émancipatrice et qui n’est qu’une parade des intérêts individuels de certains. Ce n’est donc pas dans la parade des identités camouflée sous le masque du religieux (ou d’un athéisme militant), que l’on trouvera un principe permettant à des populations de faire cause commune; bien au contraire.

De fait, la forme politique de revendication du narcissisme identitaire n’est autre que l’acceptation d’une société anomique. Il faut donc reprendre les notions et les concepts que prétendent utiliser ceux qui se font les fourriers de cette anti-société.

L’imaginaire d’une société divisée

racisme

Ceci implique de revenir sur la nature de la société que nous préparent, et pour certains nous promettent, les tenants de ces divisions et de ce « multiculturalisme » qui s’oppose en fait à la constitution d’une culture réellement nationale[21].

Il convient, tout d’abord, de revenir sur les notions d’Ethnie et de tribu, notions dont même la publicité s’est emparée. « Rejoignez votre tribu » disait une publicité des années 1990 pour un ancêtre du SMS et des réseaux sociaux, reprise maintes fois aujourd’hui.

Ce ne sont pas des faits « objectifs » qui amènent à la constitution d’une Ethnie, d’une Tribu ou d’un Peuple comme on le croit bien souvent mais des principes politiques. Ceci a été montré par un grand anthropologue, Maurice Godelier, dans son étude sur les Baruya[22]. Il insiste sur l’origine historique des clans et des ethnies. La définition ethnique n’est pas la solution à la constitution de la société : «L’ethnie constitue un cadre général d’organisation de la société, le domaine des principes, mais la mise en acte de ces principes se fait dans une forme sociale qu’on reproduit et qui vous reproduit, qui est la forme tribale »[23]. La distinction entre « tribu » et « ethnie » est essentielle si l’on veut comprendre comment se constituent les peuples. Avec la tribu nous sommes de plein pied dans des formes politiques d’organisation de la société. Et il faut rappeler l’étymologie du mot « tribun », un mot qui de nos jours désigne une personne douée pour les discours politiques, mais qui renvoyait autrefois à une réalité plus complexe. Ce mot renvoie en effet, dans la Rome républicaine, à la division politique de la société en « tribus »[24]. Or, ces « tribus » renvoient elles-mêmes plus à des divisions sociales qu’ethniques ou territoriales : la plèbe contre les patriciens.

images

Il faut cependant faire une distinction nécessaire entre l’imaginaire et le symbolique pour ce qui est la constitution historique de ce corps social. Dans le domaine du symbolique, il apparaît l’importance de la part du dit corps dans la constitution de ce sujet social et sur la distinction entre les choses que l’on vend, les choses que l’on donne et celles qu’il ne faut ni vendre ni donner mais transmettre. On retrouve ici l’importance des règles, qu’elles soient explicites ou implicites, et qu’elles soient ou non adossées à un tabou. Si les règles symboliques, du fait de l’importance qui leur est conférée, ont bien un effet objectif (nul ne peut s’abstraire sans conséquences des liens familiaux particuliers ni rompre un tabou) leur origine est purement sociale (établir une domination ou organiser des formes de coopération). Le processus d’autonomisation par rapport aux conditions d’émergence et de production est bien de l’ordre du réel, et la situation créée par l’existence d’un mode symbolique en surplomb du monde réel constitue bien une contrainte pour la totalité des acteurs. Pourtant, cela n’empêche pas qu’historiquement, ce qui prime est le processus d’engendrement et de production de ces mêmes règles sociales. La vie en société est donc en réalité antérieure à la construction de l’ethnie. L’ethnie est une construction sociale[25] et non une réalité biologique, et il s’agit parfois d’un mythe discursif utilisé pour séparer une population d’une autre. C’est dans ce sens d’ailleurs que le terme ethnie est utilisé par les racistes de tout poil…

Retour à la question politique

conseil-constitutionnel-3

On voit ce qui est en jeu, tant dans les pratiques et le discours de la « gauche identitaire » tout comme dans les pratiques et les discours des autres identitaires ou des séparatistes religieux : c’est l’imposition d’une société divisée, obéissant à des règles morales, dont la contestation deviendrait dès lors impossible car relevant de la représentation du bien et du mal imposée aux individus par ces idéologies. On peut le constater avec la dernière décision du Conseil Constitutionnel[26]. Cette décision est scandaleuse car elle fait entrer un principe directement, sans médiation, dans le corps de la loi. La fraternité, principe fondateur de la République, ne peut être présentée sans médiations. Ainsi, la liberté, autre principe fondateur, est toujours accompagnée de médiations diverses qui permettent au Droit de s’en saisir. La plus célèbre d’entres elles étant bien entendu que la liberté individuelle s’arrête ou commence celle d’autrui. A vouloir établir la fraternité en principe non intermédié, le Conseil Constitutionnel risque de se trouver devant le cas suivant : une personne offre un logement gratuitement à des individus, exprimant ainsi sa fraternité ; ces individus commettent un crime dont la personne les logeant a connaissance ; cet individu ne pourrait donc être poursuivi. Tel est le risque de résultat paradoxal que le Conseil Constitutionnel a pris en faisant de la « morale » là ou on ne lui demandait de faire que du Droit. Et, cette évolution, quoi que typique de l’évolution de notre société, pose le problème de la légitimité du Conseil Constitutionnel[27]. Dans une telle société, la politique n’a plus sa place, et donc, naturellement, la souveraineté n’est plus nécessaire.

La souveraineté donc ; on a commencé par cela et c’est par cela que l’on finit. Une société privée de la souveraineté dépérit en tant que société. Dépérissant en tant que société, elle condamne les individus qui y vivent à la misère la plus atroce. Elle n’est plus capable de construire des « buts communs », ces « buts » qui ne préexistent pas aux êtres humains mais qui se définissent au travers des conflits sociaux, dans des débats sociaux, débats auxquels il convient d’associer tous les membres responsables de cette société. C’est ici que la Démocratie s’affirme comme un bien précieux. Mais, cette Démocratie ne saurait exister sans la souveraineté ni sans les frontières. Cela fut réaffirmé dans le droit de la Révolution française[28]. Un espace démocratique implique en effet que soit précisé qui et « dedans » et qui en est « dehors ».

democratie-dessin

Cette question est trop souvent ignorée. L’existence d’une Démocratie implique les frontières pour que le corps politique souverain puisse fonctionner sans risque de dilution qu’il ne contrôlerait pas. Cela implique que puisse se constituer cette culture politique commune sans laquelle le débat ne peut fonctionner. Car, la culture fonctionne comme un langage ; c’est elle qui nous fait comprendre quand un locuteur dit une chose quelle est cette chose. Et, point encore plus important, qui nous permet de décrypter le non-dit des acteurs, de ne pas avoir besoin de communication explicite pour nous comprendre dans un certain nombre de cas. C’est aussi pour cela que le multiculturalisme, opposé à la pluralité des cultures d’origine, est un poison pour la démocratie. Quelles que soient nos cultures d’origines, avec lesquelles nous entretenons des liens d’ailleurs plus ou moins forts, il ne peut exister qu’une culture politique dans un pays donné.

apres-la-marianne-en-larmes-celle-qui-espere-1514720998

Il faut donc ici affirmer que l’enjeu du combat est essentiel : la survie de la démocratie dans un cadre souverain. Mais, ce combat peut passer par la réappropriation de formes dites « populistes ». A un espace segmenté et fragmenté par de petites communautés en conflit les unes avec les autres, ce que fut le système féodal au tant de la micro-seigneurie, le populisme oppose la constitution raisonnée de but communs capables d’unifier cet espace. C’est pourquoi on est en droit de considérer les formulations à l’emporte-pièce qui prétendent établir une identité entre extrême-droite et populisme comme une forme particulièrement pernicieuse de mensonge politique.

Revenons un instant sur la question du narcissisme. Il est fondamentalement un symptôme d’une société que se défait. Mais, il peut être aussi un facteur agissant de ce processus de destruction. C’est pourquoi, tout ce qui l’encourage est à proscrire. Au-delà, la « stigmatisation » du populisme par certains révèle une dangereuse complaisance envers les formes les plus mortifères de ce narcissisme. Cette complaisance peut être perçue comme un encouragement aux forces qui cherchent à défaire aujourd’hui la société.

Capture-d%u2019écran-2018-06-01-à-15

Contre ces forces, il faut « faire de la politique » et ne pas se placer sur le terrain de la morale, ce qui reviendrait à reconnaître leur victoire. Faire de la politique implique chercher à convaincre, passer des accords, autour de buts communs. Mais, la définition de ces derniers relève, elle, du politique, autrement dit de l’affrontement entre « eux et nous », qui implique une définition précise tant du « eux » que du « nous ». On peut considérer que font partie du « eux » tous ceux qui nient la souveraineté, qu’ils soient acteurs, théoriciens ou idéologues. Cela définit alors dans le « nous », tous ceux qui se fondent sur cette notion si importante de la souveraineté.

 

Notes

[1] Sapir J, Souveraineté, Démocratie, Laïcité, Paris, Michalon, 2016.

[2] http://www.lefigaro.fr/vox/monde/2018/07/03/31002-20180703ARTFIG00205-comment-le-langage-de-la-gauche-identitaire-detruit-le-bien-commun.php

[3] Voir Verschuur C. et Destremau B., « Féminismes décoloniaux, genre et développement: Histoire et récits des mouvements de femmes et des féminismes aux Suds » in Revue Tiers Monde, 2012/1, n°209, pp. 7-18.

[4] Bouvet L., L’Insécurité culturelle : sortir du malaise identitaire français, Paris, Fayard, 2015.

[5] http://www.liberation.fr/france/2015/02/06/la-gauche-identitaire_1197259

[6] Je me souviens ainsi qu’à la fin de ma quatrième conférence destinée à des étudiants en Master2 et en thèse, l’un d’entre eux s’était levé pour me demander combien d’étudiants LGBT assistaient à mes cours à Paris. Je lui avais répondu que je ne savais pas, n’étant pas d’usage à ce que l’on demande aux étudiants leur orientation sexuelle, ni d’ailleurs à ce que les étudiants en fassent mention dans le cadre universitaire. La réaction outragée de l’étudiant nous avait beaucoup amusée Moshe Levine et moi….

[7] http://tnova.fr/rapports/gauche-quelle-majorite-electorale-pour-2012

[8] Voir Sapir J., Le fin de l’Eurolibéralisme, Paris, Le Seuil, 2006.

[9] Pina C., Silence Coupable, paris, Editions Kero, 2016. J’en ai rendu compte sur mon carnet RussEurope à l’époque : https://russeurope.hypotheses.org/4909

[10] Voir Agag-Boudjahlat, Fatiha, Le grand retournement, Paris, Le Cerf, 2017, et la recension : https://www.les-crises.fr/russeurope-en-exil-detournement-de-sens-par-jacques-sapir/

[11] https://jean-jaures.org/nos-productions/radiographie-de-la-mouvance-decoloniale-entre-influence-culturelle-et-tentations

[12] https://blogs.mediapart.fr/lancetre/blog/261117/thomas-guenole-denonce-le-racisme-de-houria-bouteldja-et-du-pir , https://www.marianne.net/societe/interdit-aux-blancs-le-camp-d-ete-decolonial-remet-ca , http://www.lefigaro.fr/vox/societe/2017/08/10/31003-20170810ARTFIG00080-un-camp-decolonial-interdit-aux-blancs-se-tient-a-nouveau-dans-l-indifference-generale.php

[13] Bellamy R., « Dirty Hands and Clean Gloves: Liberal Ideals and Real Politics », European Journal of Political Thought, Vol. 9, No. 4, pp. 412–430, 2010

[14] https://wieviorka.hypotheses.org/912

[15] Voir à ce sujet l’interview donnée par Diego Fusaro dans Le Figaro, http://www.lefigaro.fr/vox/politique/2018/06/15/31001-20180615ARTFIG00394-entretien-avec-diego-fusaro-l-homme-qui-murmure-a-l-oreille-de-di-maio-et-salvini.php

[16] https://avenirencommun.fr/app/uploads/2017/03/Livret-migrations_vdef.pdf

[17] Laclau E., Politics and ideology in Marxist theory : capitalism, fascism, populism, Londres, LNB, 1977. Idem, La raison populiste, Paris, Le Seuil, 2008.

[18] Meny Y. et Surel Y., “The constitutive ambiguity of populism”, in Yves Meny et Yves Surel Democracies and the Populist Challenge, Londres, Palgrave, 2002.

[19] Et en particulier dans Weber M., Économie et société. Les catégories de la sociologie, Paris, Plon, [1921] 1995. Les notions de pouvoir charismatique et de patrimonialisme sont traitée aux pages 285-336

[20] Comme par exemple la Fondation Terra Nova

[21] https://russeurope.hypotheses.org/4960

[22] Godelier M., « Ethnie-tribu-nation chez les Baruya de Nouvelle-Guinée», in Journal de la Société des océanistes, N°81, Tome 41, 1985. pp. 159-168. Idem, La production des grands hommes : pouvoir et domination masculine chez les Baruya de Nouvelle-Guinée, Paris, Fayard, 1982.

[23] Godelier M., « Ethnie-tribu-nation chez les Baruya de Nouvelle-Guinée», op.cit., p. 163.

[24] Lanfranchi T., Les tribuns de la plèbe et la formation de la République romaine : 494-287 avant J.-C., Rome, École française de Rome, coll. « Bibliothèque des Écoles françaises d’Athènes et de Rome » (no 368), 2015, 822 p.

[25] Isajiw W.W., « Definition of Ethnicity » in Goldstein J.E. et R. Bienvenue (edit.), Ethicity and Ethnic relations in Canada, Butterworths, Toronto, 1980, pp. 1-11.

[26] http://www.lefigaro.fr/vox/societe/2018/07/07/31003-20180707ARTFIG00103-migrants-le-conseil-constitutionnel-en-guerre-contre-la-souverainete-populaire.php

[27] Favoreu L., « La légitimité du juge constitutionnel » in Revue internationale de droit comparé, 1994, Vol : 46-2 pp. 557-581

[28] Carré de Malberg écrit que L’apport majeur de la Révolution française, est d’avoir consacré le principe de la souveraineté nationale. CARRÉ DE MALBERG R., Contribution à la théorie générale de l’État, 2tomes, Paris, 1920 et 1922, Librairie du Recueil Sirey (réimprimé par les éditions du CNRS en 1962) ; voir aussi Maulin E., « Carré de Malberg et le droit constitutionnel de la Révolution française », in Annales historiques de la Révolution française, n° 328 | avril-juin 2002, p. 5-25.

https://www.les-crises.fr/russeurope-en-exil-identite-narcissisme-et-le-besoin-de-souverainete-par-jacques-sapir/

BASE 14 995X225

Une illustration de cette "gauche identitaire" dans cet enregistrement où François Asselineau est vivement interpelé par une "politologue":

France Maghreb 2 - Le Grand Forum le 11/07/18 : Fatima Ouassak, Nadir Kahia et François Asselineau

FRANCE MAGHREB 2

https://www.youtube.com/watch?v=2QdKerEwlDg

P.G.

vendredi 13 juillet 2018

«Le politiquement correct se radicalise au rythme où la société diversitaire se décompose»

FIGAROVOX/GRAND ENTRETIEN - Dans une charge contre le multiculturalisme et le politiquement correct, le sociologue québécois puise dans l'actualité récente des exemples éloquents : suppression du mot «race» de la Constitution, passages piétons aux couleurs de la gay pride à Paris... Un entretien sans concession.


Mathieu Bock-Côté est sociologue et chargé de cours à HEC Montréal. Il a publié Le Multiculturalisme comme religion politique (Éditions du Cerf, 2016).


FIGAROVOX.- Sur fond de moralisation de la question migratoire et de radicalisation féministe, les députés ont voté en commission le retrait du terme «race» de l'article 1er de la Constitution et y ont également introduit l'interdiction de «distinction de sexe». Que cela vous inspire-t-il?

Mathieu BOCK-CÔTÉ.- Cela faisait un bon moment que la proposition d'un retrait du terme «race» de la Constitution traînait dans le paysage politique. On rappelle avec raison que François Hollande en avait fait la promesse lors de l'élection présidentielle de 2012. Le raisonnement est le suivant: si les races n'existent pas, comme on le dit aujourd'hui, pourquoi les mentionner? Ils y voient l'aboutissement constitutionnel d'un antiracisme authentique. Pourquoi pas?

TL MULTICUL BOCK COTE

Mais il y a néanmoins un paradoxe étonnant sur lequel on doit se pencher: c'est au moment où on veut bannir le mot race que la question raciale resurgit au cœur de la vie politique, à travers l'action des groupuscules identitaires d'extrême-gauche, dont les Indigènes de la République sont emblématiques. La mouvance indigéniste entend achever la décolonisation en dénationalisant la France, ce qui implique à la fois sa soumission et sa conversion à un multiculturalisme qui veut non seulement réintroduire la race dans le débat public, mais qui veut en faire la catégorie fondatrice de la citoyenneté et de la représentation. Elle pousse à une racialisation des appartenances qui accule ensuite au séparatisme racial revendiqué, comme on le voit avec la multiplication des «rencontres non-mixtes pour personnes racisées» dans le milieu universitaire, pour emprunter les termes de la novlangue diversitaire. En fait, si on se penche un peu sur les textes de référence de cette mouvance, on constate qu'elle cultive un racisme antiblanc décomplexé. S'il y a une tentation raciste en France, elle vient de là. La mouvance indigéniste excite le repli communautariste et cherche à fissurer le noyau intime de la nation. Mais cela ne semble pas troubler exagérément les grands médias, qui accueillent les représentants de cette mouvance à la manière de grands démocrates. La haine raciale est officiellement proscrite, sauf lorsqu'elle vise ceux qu'on nous invite à appeler les «Blancs» parce qu'il s'agirait simplement d'une critique des «dominants» par les «racisés». La mauvaise conscience occidentale a de l'avenir.

dnur7pnwsaekz3n

Qu'on me permette un mot sur cette sociologie racialiste qui s'impose de plus en plus dans l'université. Faut-il mettre le Français, l'Allemand, l'Écossais, l'Anglais, le Russe, le Letton, le Québécois et le Néerlandais dans la même catégorie parce qu'ils sont «Blancs»? Faut-il faire de même avec le Malien, l'Haïtien, le Kenyan et l'Afro-Américain parce qu'ils sont «Noirs»? Cette racialisation débile des appartenances est incroyablement régressive: elle pousse à l'abolition de l'histoire et de la culture pour naturaliser les groupes humains en grandes catégories zoologiques. Mais puisque cette proposition vient de la gauche, ou du moins, d'une certaine frange de la gauche radicale, on l'accueille favorablement, ou du moins, sans trop la condamner.

Le-danger-du-multiculturalisme-300x183

Alors devant cela, je me demande quel est le sens de ce vote des députés, qui me semblent incroyablement détachés du réel politique, auquel ils devraient pourtant porter attention. Que pensent les députés qui se sont ralliés à cet amendement de cette effrayante racialisation des appartenances?

Ce progressisme langagier peut-il vraiment réduire ou corriger les injustices et les inégalités?

Allons-y d'une évidence: le langage évolue, et d'une époque à une autre, il y a une forme de tri naturel qui n'est rien d'autre qu'un mouvement de civilisation des mœurs. Dans notre monde, on ne dit plus nègre, on ne dit plus rital, on ne dit plus youpin, et globalement, c'est très bien. L'histoire de la politesse nous rappelle que ce qui peut se dire ou ne pas se dire d'une époque à l'autre varie et on peut se réjouir que certaines insultes hier prisées méritent aujourd'hui à ceux qui les emploient une très mauvaise réputation. Il arrive aussi que ce souci de «politesse» bascule dans l'euphémisation du réel, lorsque le sourd devient le malentendant ou l'aveugle, le non-voyant. On ne sait pas trop ce qu'on gagne à parler ainsi, sinon à déréaliser le langage et à l'enfermer dans un univers autoréférentiel.

TV FRANCE VERITE 1

Mais ce n'est plus de cela dont il s'agit ici dans cette orwellisation du langage qui caractérise aujourd'hui la langue médiatique. Souvent, il s'agit de masquer le réel, tout simplement, comme c'est le cas avec la référence obsédante au vivre-ensemble, au moment même où la société se décompose et s'effiloche. Il peut aussi inverser le sens du réel. Il faudrait se souvenir de Jacqui Smith, l'ancienne ministre de l'intérieur britannique, qui en 2008, avait affirmé qu'il fallait parler non plus d'attentats islamistes, mais anti-islamiques, parce qu'ils seraient contraires à la vocation naturellement pacifique de l'islam. De la même manière, quand un homme comme Jacques Toubon joue avec les chiffres et les définitions pour laisser croire que l'immigration massive n'a pas eu lieu en France depuis 40 ans, comme on l'a vu récemment, il s'engage dans un travail de falsification de la réalité qui pousse le commun des mortels à croire que les autorités cherchent moins aujourd'hui à agir sur le réel qu'à le dissimuler. Cette idéologisation du langage devrait nous pousser à relire Milosz et Koestler, qui ont consacré des pages lumineuses à l'aveuglement idéologique.

multiculturalisme-religion-politique

La guerre culturelle, qui s'est substituée à la lutte des classes, est d'abord une bataille pour déterminer la signification de notre univers symbolique et pour transformer les codes et repères qui constituent le monde commun. On veut déterminer les paramètres de la perception commune et décider quels phénomènes sociaux ou aura le droit de voir ou non. Comment se représente-t-on la société? Comment a-t-on le droit de la représenter? En fait, le politiquement correct est un dispositif inhibiteur installé au cœur de l'espace public qui a pour fonction de refouler dans ses marges ceux qui affichent leur dissidence avec l'orthodoxie diversitaire. Et le politiquement correct se radicalise au rythme où la société diversitaire se décompose, comme s'il fallait à tout prix empêcher qu'on en tienne compte. De ce point de vue, le multiculturalisme est un régime idéocratique et autoritaire.

Je vous donne un exemple: on parle beaucoup, depuis quelques années, d'une «libération de la parole xénophobe» et il est bien vu de s'en inquiéter. Il y aurait même une montée de l'intolérance en Europe, et la démocratie serait mise en péril par la tentation du repli identitaire - on connaît ce lexique. Mais on peut voir les choses autrement: depuis une quarantaine d'années, on a assisté à la criminalisation progressive du sentiment national, au point où même la forme la plus bénigne de patriotisme a été assimilée à une inquiétante dérive nationaliste. À travers cela, c'est le besoin d'enracinement qu'on a moralement disqualifié. Il n'est plus légitime, pour un peuple, de vouloir assurer sa continuité historique ou de défendre ses frontières devant l'immigration massive sans qu'on présente de telles aspirations comme autant de symptômes de la progression de l'extrême-droite dans la vie publique.

multiculturalisme_ou_nationalisme-choisit-ton-camp-OE

Alors s'agit-il vraiment d'une libération de la parole xénophobe, ou du simple éclatement d'une digue idéologique et médiatique qui censurait le sentiment national? S'agit-il d'un retour du racisme 70 ans après la deuxième guerre mondiale ou d'un refus enfin affirmé de xénophobiser tout ce qui relève de près ou de loin de la nation? À tout le moins, on comprend que toute bataille politique suppose une bataille pour définir la réalité, mais celle-ci n'est pas infiniment malléable et elle finit par regagner ses droits, que nous la regardions en face ou non.

Plus anecdotique, Anne Hidalgo a décidé d'installer de manière permanente des passages piétons LGBT après qu'un passage piéton «arc-en-ciel» a été recouvert d'insultes homophobes. Dans le même temps, l'Assemblée nationale est pour la première fois pavoisée aux couleurs LGBT. Cette politique en direction des minorités, sous prétexte de lutte contre les discriminations, ne trahit-elle pas finalement l'idéal égalitaire et anti-communautaire républicain?

Je ne suis pas certain que cela soit si anecdotique. Ces insultes contre les homosexuels sont inadmissibles, évidemment, et il est bien qu'on le dise, qu'on le répète, même. Ils relèvent d'une bêtise crasse, abjecte et militante qui devrait avoir honte d'elle-même.

Mais on voit ici comment le politiquement correct récupère ces insultes pour les instrumentaliser: on cherche ainsi à faire croire qu'elles seraient symptomatiques d'une renaissance du démon de l'homophobie qui hanterait la France. Il faudrait urgemment se mobiliser contre lui pour le chasser de la cité. Cela correspond à la sociologie diversitaire qui soutient que les sociétés occidentales se définiraient aujourd'hui essentiellement par une structure patriarcale, homophobe, raciste et sexiste qu'il faudrait faire tomber urgemment. Pouvons-nous raison garder? On constate ici que le système médiatique est prêt à récupérer n'importe quel événement pour maintenir en vie ce grand récit de l'hostilité occidentale à la différence.

Et cela peut aller plus loin. Si la France suit la pente nord-américaine, c'est au nom de la lutte contre l'homophobie, et demain, contre la transphobie, qu'on voudra de nouveau la convertir à la théorie du genre ou qu'on militera pour la reconnaissance d'un troisième sexe normalisé dans les formulaires administratifs, et cela, pour en finir avec la représentation binaire de la différence sexuelle. Et comme on doit s'y attendre, à ce moment, ceux qui ne participeront pas aux applaudissements obligatoires seront rangés dans le camp des réactionnaires. Cela devrait nous amener à réfléchir à la «lutte contre les discriminations», à laquelle en appellent tous les politiques, sans prendre la peine de réfléchir au cadre théorique dans lequel elle s'inscrit et qui la justifie. La moindre différence est désormais pensée comme une discrimination illégitime à combattre.

Autre chose. Il faudrait se questionner sur ce qui, dans le logiciel médiatique, permet de transformer un fait divers en fait politique. Ces insultes sont comprises comme un événement politique exigeant une réponse politique. Mais quelle est la matrice idéologique qui transforme les faits divers en faits politiques, et comment fonctionne-t-elle? Pourquoi, par exemple, le scandale de Telford est-il traité comme un fait divers n'ayant aucune signification particulière? Pourquoi avons-nous parlé avec tant de pudeur des agressions sexuelles à grande échelle de Cologne? Pourquoi la hausse de l'insécurité causée par l'immigration massive est-elle tue, ou même niée, au point même où ceux qui en font mention passent pour des agitateurs racistes et des prêcheurs de haine?

En fait, tout ce qui remet en question la grandeur de la société diversitaire est abordé avec une gêne extrême: on craint que si l'information se rend au peuple, ce dernier n'en tire des conclusions indésirables. Alors on ira même jusqu'à criminaliser les porteurs de mauvaises nouvelles, comme on le voit avec les procès idéologiques à répétition, qu'ont subi bien des intellectuels et journalistes français ces dernières années.

De manière plus large, est-on en train d'assister en France à un nouveau tournant politiquement correct? Régis Debray a-t-il raison de parler d'américanisation de l'Europe?

230px-United_States_film

Je ne suis pas particulièrement porté à l'anti-américanisme mais je constate qu'il est aujourd'hui nécessaire de critiquer une nouvelle forme d'impérialisme idéologique qui vient d'Amérique et qui pousse chaque nation à la déculturation. Ce n'est pas être anti-américain que de ne pas vouloir devenir américain et de ne pas vouloir plaquer sur la France des catégories historiques et sociologiques qui n'ont rien à voir avec elle. Pour parler du politiquement correct, on pourrait peut-être même parler, pour s'inscrire dans l'histoire culturelle américaine, d'une forme de puritanisme idéologique, qui consiste à vouloir purger une société de toutes ses aspérités culturelles et symboliques, pour les rendre conformes au dogme diversitaire. Il faut refouler les mauvais sentiments que nous inspire la postmodernité et envoyer sans cesse à ses contemporains des signes ostentatoires de vertu, pour emprunter la formule de Vincent Trémolet de Villers. On le fera en dénonçant rituellement, et sur une base quotidienne, s'il le faut, les phobies qui polluent notre monde, quitte à en inventer des nouvelles, comme la grossophobie! Ceux qui prendront la peine de s'intéresser à ce que devient aujourd'hui l'université américaine et aux types de controverses qui l'animent seront sincèrement horrifiés.

Singe-HommeEvolution

Mais on peut aussi voir dans l'idéologie diversitaire qui a fait du politiquement correct son régime de censure médiatique une poursuite de la tentation totalitaire qui hante la modernité et qui se présente aujourd'hui sous un nouveau visage. De nouveau, on rêve à un monde réconcilié, réunifié et absolument transparent à lui-même. Un monde sans identités, mais aussi sans carnivores, sans fumeurs, sans buveurs, sans dragueurs, sans aventuriers et sans relations particulières, c'est-à-dire un monde sans amitié, absolument programmé, lisse, amidonné - un monde qui aurait fait mourir d'ennui un Joseph Kessel et qui donnerait des envies d'exil à un Sylvain Tesson. Nous recommençons à rêver de l'homme nouveau, mais il s'agit cette fois de l'homme sans préjugés, délivré de ses appartenances, de sa culture, de ses désirs et du vieux monde auquel il était encore lié. Le politiquement correct a pour vocation d'étouffer la part du vieux monde encore vivante en lui pour lui permettre d'enfin renaître après son passage dans la matrice diversitaire, purifié et prêt à embrasser une nouvelle figure de l'humanité, délivrée de cette préhistoire morbide qu'aura été l'histoire de l'Occident. Car pour que l'humanité nouvelle advienne, on doit d'abord en finir avec l'Occident en général et l'Europe en particulier. Si on ne comprend pas cela, on ne comprend fondamentalement rien au progressisme d'aujourd'hui.

Ce politiquement correct a été embrassé depuis longtemps en Amérique du Nord. Quand est-il né exactement? Comment a-t-il imposé son hégémonie culturelle?

CAMPUS US 1

En un mot, il naît sur les campus américains, à partir de la fin des années 1960, et se développe jusqu'aux années 1980, où il commence à s'institutionnaliser dans l'université, avant de devenir médiatiquement hégémonique avec les années 2000. C'est le fruit des Radical Sixties et d'un croisement bien particulier entre le néomarxisme et les formes les plus toxiques de la contre-culture. Très schématiquement, il repose sur une critique radicale de la civilisation occidentale, accusée d'avoir construit une figure aliénante de l'homme, qu'il faudrait déconstruire en s'appuyant sur les différentes minorités qui auraient subi son hégémonie. Il faut dès lors attaquer ou censurer ce qui était encore hier la norme majoritaire de nos civilisations, et valoriser ce qui était marginalisé ou laissé de côté. Sur le plan philosophique, le politiquement correct repose sur une inversion radicale du système normatif de notre civilisation, qui doit désormais neutraliser et déconstruire son noyau existentiel, pour se définir désormais à partir de ceux et celles qu'elle aurait historiquement exclu, qui sont désormais investis d'une charge rédemptrice quasi-religieuse.

Concrètement, le politiquement correct repose aujourd'hui sur une culture de la surveillance généralisée: tout ce qui entre en contradiction avec l'orthodoxie diversitaire est dénoncé et monté en scandale par des groupuscules à la psychologie milicienne qui se comportent comme des professionnels de l'indignation - et il s'agit d'une profession rentable. Pas une semaine ne se passe sans qu'on ne dénonce telle ou telle rémanence du vieux monde et sans qu'on nous répète que nous avons encore beaucoup de chemin à faire pour accoucher de la société diversitaire idéale. Le politiquement correct carbure aux scandales, de temps en temps réels, la plupart du temps artificiels, qu'il sait mettre en scène pour garder la société vigilante contre l'éternel retour du monde d'hier, même sous la forme apparemment neutralisée de la nostalgie. Jamais il ne baisse la garde, jamais il ne veut la baisser. Souvent, il devient ridicule, comme on l'a vu avec la controverse de l'écriture inclusive, et alors, il feint de s'arrêter, mais c'est pour reprendre sa croisade dès que le cycle de l'actualité a repris son cours. De ce point de vue, toute critique du politiquement correct implique une critique du fonctionnement du système médiatique et une explicitation de ses biais inavoués.

N'a-t-il pas été ébranlé par l'élection de Donald Trump? La gauche intellectuelle américaine a-t-elle entamé un début d'auto-critique sur ce sujet?

Au contraire. La gauche intellectuelle américaine se radicalise. Elle ne doute plus d'elle-même. Devant Trump, qui incarne de manière caricaturale et convenons-en, souvent détestable tout ce qu'elle exècre, elle est ivre de vertu et fait valoir encore plus sa splendeur morale. Jamais elle n'a moins douté que maintenant. Avec un grand esprit de sérieux, elle se demande doctement si l'Amérique ne bascule pas vers le fascisme. On devrait être capable de critiquer la présidence souvent inquiétante de Trump sans verser dans une telle outrance - mais la gauche idéologique est-elle capable de s'imaginer un adversaire qui ne soit pas un ennemi du genre humain? Sa tentation, à laquelle toujours elle cède, c'est la croisade morale pour chasser de la cité ceux qui ne souscrivent pas à ses dogmes. Elle ne croit pas au pluralisme politique: elle distingue entre l'avant-garde, qu'il faut célébrer, et dans laquelle elle se reconnaît, et l'arrière-garde, assimilée au bois-mort de l'humanité, dont il ne faut pas s'encombrer et qui est de toute façon condamnée par le sens de l'histoire. Au fond d'elle-même, elle croit à la vertu politique de l'ostracisme. Ce qui la menace, toutefois, c'est qu'une part de plus en plus importante de la population se fiche désormais des campagnes de salissage médiatique. Plus encore: plus les médias désignent à la vindicte publique un homme ou une idée, plus cette frange de la population s'y identifie. La société se polarise comme jamais.

Cette idéologie étrangère à la culture européenne, en particulier française, peut-elle s'imposer durablement sur le vieux continent? Ne risque-t-elle pas de nourrir, comme aux États-Unis, une réaction «populiste»?

motives

On sous-estime le poids de la révolte contre le politiquement correct dans ce qu'on appelle la poussée populiste contemporaine. Le commun des mortels s'exaspère avec raison contre le contrôle tatillon du langage, contre le culte immodéré des minorités quelles qu'elles soient, contre les délires idéologiques comme l'écriture inclusive, contre un certain féminisme radical qui n'en finit plus d'en appeler à la charge contre le patriarcat alors que nos sociétés n'ont jamais été aussi égalitaires, contre la mouvance trans et queer qui veut déconstruire les fondements même de la différence sexuelle, et ainsi de suite. Le commun des mortels sent qu'on veut transformer radicalement sa culture et naturellement, il se braque. Il y a des limites à faire semblant de rien devant un tel matraquage idéologique. Nos sociétés, avec raison, sont prêtes à s'ouvrir à une pluralité de modes de vie, c'est la grandeur des sociétés libérales, mais n'ont pas particulièrement envie d'être transformées en un grand camp de rééducation idéologique à ciel ouvert avec des sermonneurs sur toutes les tribunes qui les accusent d'être arriérées. Permettez-moi aussi une petite réflexion sur le «populisme». Le «populisme» est un gros mot, très rarement défini, dont on fait usage pour disqualifier moralement et politiquement ceux qui affichent leur dissidence avec l'orthodoxie diversitaire. On s'alarme de sa montée sans jamais nous dire exactement de quoi il s'agit. Et on peut croire que la dénonciation désormais rituelle du populisme dans les médias contribue à cette exaspération populaire, qui pousse aux révoltes électorales comme l'élection de Trump, le Brexit ou l'élection italienne.

Alain Finkielkraut insiste sur la nécessité de refuser «le politiquement correct» sans pour autant verser dans «le politiquement abject». Dans un contexte de crise de l'Occident, cet équilibre va-t-il devenir de plus en plus précaire? Comment le préserver malgré tout?

marianne2

Je partage le même souci qu'Alain Finkielkraut. Le politiquement correct comme le politiquement abject sont les deux faces d'une même médaille et ils s'expriment souvent d'une manière absolument détestable sur les médias sociaux. Mais je vous avouerai mon pessimisme: je crois de moins en moins en l'avenir de la courtoisie démocratique, nécessaire à la conversation civique, même si je la crois absolument nécessaire. Pour que la politique soit civilisée, ou du moins, pour qu'on contienne sa charge polémique, elle doit s'inscrire dans un monde commun, qui transcende nos désaccords les plus profonds. Ce cadre, c'était la nation. Quand elle se décompose, c'est une psychologie de guerre civile qui remonte à la surface. Je ne suis pas certain que nous puissions contenir, du moins pour un temps, la radicalisation de la rhétorique politique. Sur internet, je l'ai dit, plusieurs se complaisent dans la fange. La vie publique devrait exiger une certaine décence. Elle suppose aussi une pluralité légitime de points de vue: aucun camp ne devrait réclamer pour lui le monopole du vrai, du bien et du juste.

Mais je suis convaincu d'une chose: plus le discours dominant fonctionnera au déni de réel et plus il diabolisera ceux qui cherchent à en rappeler l'existence, plus il poussera à la révolte de grandes couches de la population et dégagera un boulevard pour des entrepreneurs politiques qui sauront canaliser cette exaspération. En fait, cette recomposition est déjà commencée. Reste à voir quel visage elle prendra.

http://www.lefigaro.fr/vox/societe/2018/06/29/31003-20180629ARTFIG00371-bock-cote-le-politiquement-correct-se-radicalise-au-rythme-o-la-societe-diversitaire-se-decompose.php

Posté par UPR Creuse à 04:00 - - Permalien [#]
Tags : , , , ,

jeudi 12 juillet 2018

"On risque l'insurrection"​ : même Alain Minc trouve que Macron exagère

Interrogé par "Libération" ce lundi 9 juillet, Alain Minc demande au gouvernement une politique plus sociale. Si même le théoricien du "cercle de la raison" et de la "mondialisaiton heureuse" le dit...

ACT MINC MACRON

Si même lui s'y met… Ce lundi 9 juillet, le consultant libéral Alain Minc se livre dans les colonnes de Libération. Il adresse un sévère avertissement à Emmanuel Macron, dont il juge la politique… économiquement trop à droite. "Les inégalités engendrées par le système de marché accroissent le risque d’un spasme sociétal, d’une révolte dont la forme est imprévisible", tremble l'énarque, qui a pourtant soutenu le fondateur d'En Marche en 2017. Avant de clairement s'inquiéter : "On ne peut pas continuer comme cela, l’inégalité est trop forte. On risque l’insurrection". Et, comme chacun sait, les insurrections, ce n'est pas bon pour le commerce.

Cela n'étonnera personne, Alain Minc a une idée précise des rectificatifs à apporter à la politique économique du gouvernement. L'augmentation ciblée des impôts n'en fait pas partie. "En Europe, les'1%' reçoivent 8% du revenu (…). Une telle inégalité est insoutenable. Mais si l’on cherche à y remédier par les mécanismes classiques de la redistribution égalitaire, on a besoin de sommes énormes, qui seront prélevées sur la classe moyenne, ce qui n’est guère plus satisfaisant", se justifie cette figure de l'élite financière française. L'ex-inspecteur des finances préfèrerait mettre en place un intéressement des salariés à la réussite des entreprises : "Il faut instaurer le principe de l’équité : réserver la redistribution à ceux qui en ont le plus besoin en révisant les méthodes de l’Etat-providence. Quant aux salariés, ils doivent bénéficier d’un partage du capital, sous la forme d’une distribution d’actions qui leur garantit un patrimoine". Une réforme qui profiterait surtout - par définition – aux salariés des entreprises les plus prospères.

Mondialisation plus si heureuse ?

alain-minc-brexit

Jusqu'à présent, Alain Minc ne passait pas vraiment pour un héraut de la redistribution des richesses. Conseiller de nombreux patrons du Cac 40, comme François Pinault ou Vincent Bolloré, il est l'inventeur de concepts définitifs tels que le "cercle de la raison" pour qualifier la Fondation Saint-Simon, repaire de libéraux de gauche et de droite, ou la "mondialisation heureuse" à propos de l'internationalisation de l'économie.

A croire qu'un début de fébrilité commence à gagner certaines élites. Il est vrai que la popularité d'Emmanuel Macron s'est sérieusement érodée, pour tomber à 31% d'approbation en juin. Le 4 juin dernier, les économistes Philippe Aghion, Philippe Martin et Jean Pisani-Ferry, qui ont inspiré le programme d'En Marche, ont adressé au Président une note dénonçant "l’image d’un pouvoir indifférent à la question sociale".

minc docte

De là à affirmer qu'une révolution est en germe, il y a un pas qu'on ne franchira pas. C'est qu'Alain Minc ne s'est pas toujours signalé par sa prescience économico-politique. En 2016, il voyait Hillary Clinton élue à la présidentielle américaine, "Dieu merci, en faisant de la politique classique". En janvier 2008, neuf mois avant le krach boursier, il annonçait dans une émission de télévision qu'une crise financière d'ampleur était évitée. "Ce que je voudrais quand même ajouter (...), c'est quand même l'incroyable plasticité du système. Parce que, on nous aurait dit que, au fond, le système financier serait régulé avec un doigté tel qu'il évitera une crise qui aurait pu être quand même de l'ampleur des très grandes crises financières qu'on a connues dans le passé... (…) L'économie mondiale est plutôt bien gérée". On ne se refait pas.

https://www.marianne.net/economie/risque-l-insurrection-meme-alain-minc-trouve-que-macron-exagere?_ope=eyJndWlkIjoiYWMyOWU1Y2FmYjA3MWM5ODc0NzFmNzZlMmM0NTQwMTgifQ==

Posté par UPR Creuse à 04:00 - - Permalien [#]
Tags : , , , , ,

dimanche 1 juillet 2018

UE, le début de la fin ?

TRIBUNE LIBRE / /J. SAPIR

TL SAPIR EUROPE DEMANTELEE

Le sommet de l’Union européenne qui s’est tenu jeudi 28 juin a confirmé ce que l’on pouvait en escompter. Si les pays de l’UE se sont efforcés de sauver les apparences, la vacuité du communiqué final et les difficultés extrêmes rencontrées pour aboutir à ce communiqué sont les preuves de la profonde crise que traverse l’Union européenne. Un pays sort à l’évidence victorieux de ce sommet, et c’est l’Italie au gouvernement issu de l’alliance entre le M5S et la Lega.

Cette victoire se mesure à plusieurs points. Le Premier ministre Italien, M. Giuseppe Conte avait annoncé ne pas vouloir signer un texte qui ne soulagerait pas, vite et concrètement, l’Italie de sa mission de première ligne en Méditerranée, face à la Libye. Le texte qui est finalement issu de ce sommet laisse planer un flou sur l’organisation adoptée par les pays de l’UE, mais garantit en fait à l’Italie qu’elle pourra continuer sa politique actuelle[1]. Derrière le paravent des mesures « volontaires », cet accord signe aussi la fin de l’accord de Dublin et donne raison aux pays d’Europe centrale qui étaient arrivés à ce sommet vent debout contre l’idée de « quota » imposés par Bruxelles. Cet accord entérine aussi les décisions de groupes de pays au détriment de décisions prises par les 27. Il signe donc, en réalité, le début du démantèlement de la mécanique européenne. C’est en cela que ce sommet mérite d’être retenu.

La crise dite des « migrants » révèle la crise politique de l’UE

aquarius_2c_0

La crise que connaît l’UE vient de loin. Mais, elle a connu un incontestable coup d’accélérateur avec la question des migrants clandestins.

Le nouveau gouvernement italien, et son Ministre de l’intérieur, s’appuie sur une logique incontestable. Les pays de l’UE, par l’accord de Dublin, avaient décidé que les « pays d’accueil » enregistraient les clandestins, en faisaient le tri, et que les migrants éligibles seraient répartis sur l’ensemble du territoire de l’Union. Dans les faits, et compte tenu du refus des pays (y compris la France) de remplir leurs obligations, on avait abouti à une accumulation de ces clandestins sur le territoire de l’Italie, accumulation qui a créé une situation aujourd’hui intenable. En acceptant désormais que l’ensemble de ce processus se fasse sur la base du « volontariat » des pays concernés, en se refusant même à nommer les dits « pays concernés », l’accord de la nuit du 28 au 29 juin enregistre la décomposition d’une partie du cadre européen, qui est désormais réduit à un accord volontaire entres pays membres. Il ne semble pas que l’on ait encore mesuré toutes les conséquences de cela, mais ces conséquences pourraient aller fort loin.

Le gouvernement italien a de plus été conforté dans son refus aux ONG qui affrétaient les navires comme l’Aquarius ou le Lifeline de pouvoir débarquer les migrants, arguant, et ceci a été confirmé, que ces navires se faisaient les complices objectifs des passeurs mafieux qui exploitent ces gens, ce que le Président français, Emmanuel Macron, a bien été forcé de reconnaître[2].

5afbd14a09fac2572e8b4567

Le gouvernement italien et son ministre de l’intérieur ont donc fait éclater l’hypocrisie massive du discours des « bien-pensants », cette hypocrisie si présente dans de nombreux pays de l’UE. Ils ont aussi provoqué une crise, tant dans l’UE qu’en Allemagne, où la position de Mme Angela Merkel apparaît durablement fragilisée. L’ambiguïté de ses rapports avec son propre Ministre de l’intérieur, membre de la CSU, un parti qui est l’allié historique de la CDU mais qui n’a pas, et de loin, la même culture politique, le montre.

Aujourd’hui, avec le communiqué final du sommet des 28-29 juin[3], c’est l’ensemble de l’architecture de l’accord de Dublin qui est à l’évidence frappée de caducité. Les pays cherchent désormais des solutions soit dans des accords négociés avec d’autres pays, soit de manière individuelle. Quoi qu’en dise Emmanuel Macron, ceci ne pourra être que renforcé par le caractère « volontaire » des mesures annoncées par le communiqué. Emmanuel Macron s’est présenté comme le chantre d’une UE intégrée et fédérale. Il doit aujourd’hui accepter le principe d’accords bilatéraux entre pays. Même si ceci n’est pas (encore) relevé dans la presse, c’est une défaite massive, une défaite publique pour lui et pour tous ceux qui sont sur sa position. Cette situation montre parfaitement l’état de désagrégation de l’UE aujourd’hui.

Giuseppe Conte

Le vainqueur du sommet?

Que reste-t-il de la déclaration franco-allemande de Merseberg ?

5a6622b7488c7b1b228b4567

Car, et il faut le savoir, cette crise politique de l’UE dépasse de loin la question des « migrants ». C’est le cœur même du processus de constitution de l’UE qui est atteint. L’échec des tentatives françaises de parvenir à des avancées significatives sur la gestion de la zone Euro le démontre. La France et l’Allemagne avaient abouti à un accord avec la « déclaration de Merseberg »[4]. Mais, il s’agissait d’un accord à minima. Cette déclaration était très en retrait par rapport aux demandes de la France. Cette « déclaration » en effet prévoyait que le mécanisme européen de stabilité (MES) soit renforcé, changeant même de nom et devenant un véritable Fonds monétaire européen (FME). Tant que l’état du patient ne serait pas considéré comme « sérieux », il serait confié aux soins « attentionnés » de la Commission, mais si la situation se détériorait, il irait alors en soins intensifs, c’est-à-dire le FME. En quoi cela consisterait-il? Le document dit explicitement: “Rappelez-vous que toute décision de fournir le soutien de la stabilité du Fonds à un État membre doit inclure l’analyse DSA (Debt Sustainability Analysis)“. Il y a là un message dépourvu de toute ambiguïté. Si la dette publique d’un pays en difficulté est déclarée “insoutenable” par le Fonds, il n’y aura pas d’accès à l’aide tant qu’une restructuration de la dette ne sera pas effectuée, conformément aux principes du FMI. Autrement dit, le traitement d’un pays en difficulté se ferait dans les règles internationales c’est-à-dire comme si l’Union Economique et Monétaire (la zone Euro) n’existait pas. On retrouve ici la logique qui substitue le « volontariat » à un accord réellement contraignant et engageant l’ensemble des pays partenaires.

Dès lors, on voit que cette déclaration de Merseberg, loin de constituer un pas dans la résolution progressive de la crise politique de l’UE, ne fait que l’amplifier.

Emmanuel Macron, le grand perdant?

Une explosion programmée ?

Europe_dematee-70a91

Cette déclaration est cependant restée un projet mort-né. Douze pays de l’UE se sont déclarés opposés tant à cette déclaration qu’aux ambitions du Président français qui entendait faire évoluer vers un statut plus « fédéral » tant l’UE que la zone Euro[5]. Après l’envoi d’une lettre très ferme du ministre des Finances néerlandais Wopke Hoekstra au président de l’Eurozone Mario Centeno pour afficher publiquement sa désapprobation, ce sont onze autres pays qui ont décidé de signer cette lettre[6].

D’ailleurs, la réunion de l’Eurogroupe du 21 juin devait décider de la mise en place d’une taxe sur les transactions financières pour subventionner une partie des propositions contenues dans la déclaration de Merseberg. De fait, l’idée d’un « budget fédéral » est morte. Or, toute la construction française, à laquelle l’Allemagne avait été associée non sans réticences ni arrières pensées pour cette dernière, reposait sur cette idée. Par ailleurs, Mme Angela Merkel n’est clairement plus en état de défendre en Allemagne même un tel projet, si tant est qu’elle l’ait réellement voulu…

Vers un nouvel épisode de la crise de l’Euro ?

euro-coule

Les tensions vont rapidement réapparaître au sein de la Zone Euro. Car, il y a une réalité qui s’imposera, encore et toujours, par-delà les discours. La mise en place de l’Euro a entrainé une accentuation des divergences au sein des pays membres de l’UEM[7]. Ces divergences se sont aggravées considérablement depuis une dizaine d’années[8]. Les travaux du FMI[9], mais aussi une récente étude de l’OFCE[10], en témoignent. Cette divergence, sauf mécanismes budgétaires de redistribution du surplus commercial de l’Allemagne, conduira l’Euro à exploser. Tel est d’ailleurs la conclusion des auteurs de l’étude de l’OFCE, une conclusion récemment partagée par Joseph Stiglitz, prix Nobel d’économie[11].

euro démolition

Face à de telles perspectives de crise, les dirigeants politiques sont sommés d’anticiper ou alors ils sont condamnés à périr. Emmanuel Macron pourrait prendre acte de la crise que ravage l’Union Européenne et de celle qui va emporter l’Euro et proposer une dissolution ordonnée de ce dernier. Sur ce point, il aurait certainement le soutien tant de l’Italie que de certains pays de l’Europe du Nord. Cette dissolution ordonnée est la solution de loin la meilleure. Une sortie de l’Italie de l’Euro, alors que la France se cramponnerait à l’Allemagne et à l’Euro, aurait des conséquences épouvantables sur l’économie française, et l’on peut estimer entre 500 000 et 800 000 chômeurs de plus dans les deux ans qui suivraient. Les déficits exploseraient, et le gouvernement serait contraint de baisser dramatiquement les dépenses publiques, entraînant un chômage supplémentaire (qualifié de « chômage de deuxième tour » dans les analyses économiques) qui pourrait s’élever à 200 000 – 400 000 chômeurs de plus. A la fin des fins, la France serait obligée de quitter l’Euro mais non sans avoir été au préalable dévastée par une crise économique d’une ampleur inédite.

25 novembre 2011 Nicolas Cytrynowicz Strasbourg photos IMGP9495

On peut cependant craindre qu’Emmanuel Macron soit trop imprégné d’idéologie européiste comme de théologie économique, se gargarisant tous les jours d’un discours vide de sens, pour être capable de prendre les décisions qui s’imposent. Ces décisions seront quant à elles sans doute prises par le gouvernement italien qui, lui, a une véritable stratégie d’alliance à l’échelle européenne, et une compréhension de la nature irrémédiable de la crise de l’UE.

Par ses décisions, il a déjà porté la discorde au cœur de ses adversaires, provoquant une coagulation d’un « front conservateur » au sein des pays de l’UE, la reconnaissance de mesures non-contraignantes (sur la question des migrants), la reconnaissance du bilatéralisme au sein de l’UE et une crise politique en Allemagne même.

[1] http://www.lefigaro.fr/international/2018/06/29/01003-20180629ARTFIG00012-union-europeenne-un-accord-trouve-sur-les-migrations.php

[2] Voir la déclaration faite à Rome le 26 juin par Emmanuel Macron où il indique que le navire de l’ONG Lifeline : “a coupé le signal et elle est intervenue en contravention de toutes les règles et des garde-côtes libyens” rejoignant ainsi certaines des critiques du gouvernement italien sur le rôle des ONG en Méditerranée. Il a ajouté : “On ne peut pas accepter durablement cette situation car au nom de l’humanitaire cela veut dire qu’il n’y plus aucun contrôle. A la fin on fait le jeu des passeurs en réduisant le coût du passage pour les passeurs. C’est d’un cynisme terrible“. Voir AFP via https://actu.orange.fr/france/lifeline-la-france-accueillera-une-partie-des-migrants-mais-macron-critique-l-ong-CNT0000014pSvn.html

[3] http://www.consilium.europa.eu/media/35943/28-euco-final-conclusions-fr.pdf

[4] https://www.france-allemagne.fr/Europe-Declaration-commune-de-la-France-et-de-l-Allemagne-19-juin-2018.html

[5] https://francais.rt.com/economie/51866-12-pays-europeens-s-opposent-a-un-futur-budget-de-la-zone-euro

[6] Soit la Belgique, le Luxembourg, l’Autriche, le Danemark, la Suède, l’Irlande, Malte, la Finlande, l’Estonie, la Lituanie et la Lettonie.

[7] Voir Sapir J., « La Crise de l’Euro : erreurs et impasses de l’Européisme » in Perspectives Républicaines, n°2, Juin 2006, pp. 69-84 et Sapir J., « Krizis evrozony i perspektivy evro », [La crise de la zone Euro et les perspectives de l’Euro] in Problemy Prognozirovanija, n° 3 (126), 2011, pp. 3-18.

[8] iAGS, 2014, « The independent Annual Growth Survey 2015: A Diverging Europe on the Edge », téléchargeable à l’adresse http://www.iags-project.org/documents/iags_report2015.pdf

[9] Voir http://www.imf.org/en/Publications/Policy-Papers/Issues/2017/07/27/2017-external-sector-report et http://www.imf.org/en/Publications/Policy-Papers/Issues/2016/12/31/2016-External-Sector-Report-PP5057

[10] Villemot S., Ducoudré B., Timbeau X., « TAUX DE CHANGE D’ÉQUILIBRE ET AMPLEUR DES DÉSAJUSTEMENTS INTERNES À LA ZONE EURO », Revue de l’OFCE, 156 (2018), pp. 1-32.

[11] https://www.project-syndicate.org/commentary/next-euro-crisis-italy-by-joseph-e–stiglitz-2018-06

https://www.les-crises.fr/russeurope-en-exil-ue-le-debut-de-la-fin-par-jacques-sapir/

Posté par UPR Creuse à 08:10 - - Permalien [#]
Tags : , , , ,

mardi 26 juin 2018

Brèves d'antipresse

FAKE NEWS | En Russie, on massacre les chiens errants… pakistanais!

BREVES CHIENS RUSSES FAKE

S’agissant de compromettre la «Russie de Poutine», toutes les ficelles sont bonnes. En l’occurrence, c’est l’AFP qui diffuse une rumeur sur l’«assassinat» massif des chiens errants dans les rues des villes-hôtes du Mondial de foot. Et l’image qui accompagne l’article a de quoi révolter: un véritable carnage de pauvres bêtes — au Pakistan!

N’ayant aucune preuve visuelle à se mettre sous la dent, l’agence de presse de grand chemin s’est servie d’une photo Reuters prise à Karachi en 2016 en se gardant bien de la sourcer. Seule la mention «representational image» (et les véhicules très asiatiques dans la rue) permet de deviner la supercherie.

f6eebce5-34cf-4adb-a65c-6c94c3091924

8c08de16-9c2f-4587-8701-bdcd460c1317

 

 

 

 

 

 

(Merci à Yelena Delville )

https://scontent.fgva1-1.fna.fbcdn.net/v/t1.0-9/35884302_1724113861019789_7832581971946504192_n.jpg?_nc_cat=0&oh=351fade2aa7d9321f614733e31c519ed&oe=5BA8398F

http://log.antipresse.net/link/fake-news-en-russie-on-massacre-les-chiens-errants-pakistanais?mc_cid=89e1c96d47&mc_eid=3a5e263339

RUSSIE | Nouveau Soljénitsyne ou petit copieur?

Mikhaïl Chichkine est un écrivain russe à succès, qui s’est distingué par plusieurs prix littéraires et a reçu le passeport à croix blanche après avoir publié une histoire politico-littéraire fort bien documentée de La Suisse russe, qui lui a valu le prix du Canton de Zürich en 2000. Il aurait pu se joindre au défilé du souvenir le 9 mai dans les rues de Moscou, en arborant le portrait de son père vétéran de la dernière guerre et celui de son oncle qui n’est jamais revenu du front. Mais il a préféré, depuis la campagne bâloise où il s’est établi avec sa nouvelle famille, lancer un appel au boycott de la Coupe mondiale de foot, appel qui a été repris dans plusieurs journaux et qu’il a relayé jusqu’au Conseil fédéral.

Selon lui lui, «le sport est devenu pour la Russie le troisième stade de la guerre» après la guerre froide et la guerre chaude. Dans ses nombreuses interviews, il se qualifie d’exilé. La Suisse aurait-elle donné refuge à un nouveau Soljénitsyne, que la dictature poutinienne aurait mis en fuite? Il dit pourtant être venu vivre à Zürich en 1995 par amour pour sa femme suissesse. Il a continué de publier librement et avec succès dans son pays, où il est retourné vivre avec sa troisième épouse d’origine russe. Il est aussi soumis dans son pays à une très forte critique, en raison de ses prises de position sur le conflit ukrainien et l’annexion de la Crimée, raison pour laquelle il est revenu s’établir en Suisse et n’est plus retourné à Moscou depuis quatre ans.

Mais un autre motif pourrait expliquer pourquoi Chichkine s’est détourné de son pays. Wikipedia nous révèle que «depuis des années, Chichkine est accusé de plagiat. À la suite de publications de la Literaturnaia _Gazeta, la célébrité des plagiats de Chichkine est devenue proverbiale à travers le monde russophone, puis a été attestée par les universités russes, par exemple dans les séminaires de Sergueï Essine, ex-recteur de l'Institut Littéraire Gorki (Moscou). Or, après l'analyse des plagiats de Chichkine survenue à la radio la plus écoutée de Russie, l'Écho de Moscou, de nombreuses facultés de philologie ont pris le cas des romans de Chichkine comme exemple de plagiats médiatisés à examiner.»

Meilleur plagiaire contemporain de la littérature russe, voici un titre de gloire plus facile à porter dans la discrète campagne bâloise que sur la Place Pouchkine.

http://log.antipresse.net/post/russie-nouveau-soljenitsyne-ou-petit-copieur?mc_cid=89e1c96d47&mc_eid=3a5e263339

FRANCE | Vive la laïcité… et l’Aïd El Fitr!

Le colonel Grégory Vinot n’est assurément pas du même calibre que son défunt collègue Arnaud Beltrame! Cette année, il est allé au devant de la soumission générale en adressant des compliments au personnel de religion musulmane à l’occasion de l’Aïd el Fitr.

Cette entorse évidemment intéressée aux principes de la laïcité lui a valu une mise au point du président national de l’UNPRG (Union Nationale des Personnels et Retraités de la Gendarmerie) qui aura été fort peu relayée par les médias de grand chemin. La voici:

OBLIGATION DE NEUTRALITE

Dans un message adressé le 15 Juin à l’ensemble des unités et conclu par « à tous, Aïd Moubarak, le Commandant de Groupement de Gendarmerie départementale des Alpes Maritimes a souhaité à l’occasion de la fin du ramadan, une « excellente fête de l’Aïd el Firt » à ses subordonnés et leurs familles de confession musulmane.

Pour l’UNPRG qui trouve ce message surprenant, ce Colonel a oublié qu’il est tenu au devoir de réserve mais surtout à une obligation de neutralité laïque, afin de respecter l’égalité des opinions religieuses et philosophiques de l’ensemble des personnels placés sous son autorité.

Devant de telles initiatives singulières, la direction générale de la gendarmerie devrait entamer une réflexion sur la création d’un poste de référent déontologue.

Henri Martinez

Président national de l’UNPRG (Union Nationale des Personnels et Retraités de la Gendarmerie)

http://log.antipresse.net/post/france-vive-la-laicite-et-laid-el-fitr?mc_cid=89e1c96d47&mc_eid=3a5e263339

BREVES ANTIPRESSE

597e24c0488c7b97118b4567

Posté par UPR Creuse à 04:15 - - Permalien [#]
Tags : , , , , , , ,

vendredi 22 juin 2018

Infos confidentielles transmises à Solère : l'ex-ministre Urvoas mis en examen par la Cour de justice de la République

BASE 14 995X225

Vous vous souvenez du ministre Urvoas, l'auteur de la loi scélérate sur la fin de l'égalité stricte du temps de parole des candidats pendant la dernière élection présidentielle? Voici des nouvelles de ce grand démocrate.   P.G.

ACT URVOAS JUSTICE

L'ex-garde des Sceaux, Jean-Jacques Urvoas, aurait transmis au député Thierry Solère des documents confidentiels sur une enquête en cours le concernant. Il a été mis en examen ce mercredi 20 juin, devenant possiblement le dernier ministre jugé par une Cour de justice de la République que Macron souhaite supprimer.

Revoilà un ex-ministre dans le collimateur de la justice. Selon Le Monde, Jean-Jacques Urvoas, garde des Sceaux entre 2015 et mai 2017, a été mis en examen ce 20 juin par la commission d'instruction de la Cour de justice de la République. Les magistrats reprochent à l'ancien élu du Finistère d'avoir transmis au député LREM Thierry Solère des informations confidentielles sur une enquête le concernant.

urvoas-solere

Lors d'une perquisition au domicile de l'élu des Hauts-de-Seine, en juin 2017, les policiers ont en effet mis la main sur une synthèse de la direction des affaires criminelles et des grâces du ministère de la Justice sur une enquête préliminaire ouverte pour "fraude fiscale", "blanchiment", "corruption", "trafic d'influence" et "recel d'abus de biens sociaux" à l'encontre de Thierry Solère. Selon les enquêtes, l'ex-ministre de la Justice aurait transmis ce document par le biais de la messagerie cryptée Telegram. Prudent... Sauf que le macroniste a oublié d'effacer ces missives.

urvoas-71b2f-758x558

C'est la Cour de justice de la République qui est compétente dans cette affaire car Jean-Jacques Urvoas était ministre à l'époque des faits. Il devrait être jugé par un collège de douze personnalités, trois juges professionnels et douze parlementaires... dont son ex-collègue au gouvernement, Laurence Rossignol, aujourd'hui sénatrice de l'Oise. Vraiment petit, ce monde politique. A noter qu'Emmanuel Macron aimerait supprimer cette juridiction d'exception : il a inclu cette réforme à son projet de loi constitutionnelle, actuellement discuté à l'Assemblée nationale.

https://www.marianne.net/politique/infos-confidentielles-transmises-solere-l-ex-ministre-urvoas-mis-en-examen-par-la-cour-de?_ope=eyJndWlkIjoiYWMyOWU1Y2FmYjA3MWM5ODc0NzFmNzZlMmM0NTQwMTgifQ==

Posté par UPR Creuse à 08:06 - - Permalien [#]
Tags : , , , , , , ,

Ces journalistes russophobes que plus personne ne croit

Publié le 20 juin 2018 sous le titre Pity The Russophobe Journos Who No One Believes

TL JOURNALISTES RUSSOPHOBES

Traduction : Dominique Muselet

Le reportage « occidental » sur la Coupe du Monde en Russie est un flux continu d’attaques contre la Russie. Il y a quelques remarques positives sur l’excellente atmosphère et la parfaite organisation. Mais il n’y a aucun article qui ne se fasse pas l’écho de la ligne officielle de la propagande anti-russe.

Alec Luhn est le « correspondant de Russie pour The @Telegraph ». Shaun Walker est le correspondant du British Guardian, « il couvre l’Europe centrale et orientale pour The Guardian ». Cette semaine, ils étaient tous les deux à Volgograd, l’ancien Stalingrad, pour rendre compte du match de la Coupe du Monde entre l’Angleterre et la Tunisie.

Lundi, Alec Luhn a parlé de l’excellent accueil que les fans anglais ont reçu :

« Tout a été magnifique, » a dit Adam Haimes, 29 ans, géologue et supporter de Plymouth Argyle, en prenant un pot dans la fan zone, sur la rive ouest de la puissante Volga. « Je n’ai eu absolument aucun problème. Toutes sortes de Russes sont venus nous voir. Ils sont très amicaux et veulent juste prendre un verre avec nous. Je ne m’y attendais pas, mais ils sont vraiment charmants. »

maxresdefault

On ne peut bien évidemment pas laisser passer cette image positive de la Russie. Donc Luhn se dépêche de mentionner : la « menace de violence », la « tentative d’assassinat de l’espion russe Sergei Skripal », les « tensions exacerbées », les « Ultras russes » et les « voyous locaux de Volgograd ».

Mardi soir, Shaun Walker a écrit un article pour le Guardian sur le même modèle:

Ceux qui sont venus sont presque tous satisfaits de ce qu’ils ont vécu jusqu’à présent. Dans un bar central de Volgograd aux premières heures de mardi, Craig et Tommy, deux fans de Sunderland, apprenaient des mots russes avec des gens du pays et disaient qu’ils avaient passé trois jours « fantastiques » à Volgograd, qu’ils s’étaient liés avec les gens du pays et avaient fait des visites guidées sur l’histoire militaire.

« On en a marre que les gens parlent de problèmes. Si vous êtes respectueux, il n’y a pas de problèmes », a dit Tommy.

russophobie 1

Si Tommy lisait l’article de Walker, il s’insurgerait encore plus. L’article rabâche tous les arguments habituels de la propagande : « Tension sans précédent », « forte critique à l’égard des autorités russes », « empoisonnement de Sergei Skripal », « Jeux olympiques de 1936 en Allemagne nazie » et « sécurité des fans LGBT ».

Après avoir fait leur devoir avec leurs articles de propagande routinière, Luhn et Walker ont rejoint les fans anglais dans un pub local.

Alec Luhn @ASLuhn – 00:02 UTC – 19 juin 2018

Harat’s Pub, Volgograd, 3 heures du matin. Une centaine de fans britanniques ivres, des Tunisiens et des Russes qui viennent de chanter quelque chose à propos de « Jugend SS ». Et il paraît que tout va bien ?  

Shaun Walker @shaunwalker7 – 00:32 UTC – 19 juin 2018

3h30 du matin, l’aube se lève sur ce pub à Volgograd – Anglais, Tunisiens, fans russes, tous ivres et joyeux. Zéro sécurité ou police, c’est étonnant. J’ai entendu un groupe de trois Russes chanter une chanson « Hitler Jugend, SS ». Sinon, tout est très paisible et amical.

harats pub

Les tweets de Shaun Walker et Alec Luhn montrent des photos d’un Harat’s Pub, une franchise irlandaise, à Volgograd. Sur sa page Facebook, le pub a publié une vidéo Euronews de la fête d’après-match, dans laquelle on voit des fans anglais heureux boire beaucoup de bière. Il n’y a rien de remarquable. Mais Alec Luhn voit des Russes chanter « jugend SS » et une demi-heure plus tard Walker « entend un groupe de trois Russes chanter une chanson « Hitler Jugend, SS ».

Vraiment ?

Il est difficile de croire que tous les Russes de Volgograd/Stalingrad chantent des chansons nazies. Stalingrad a été le théâtre de l’une des batailles les plus sanglantes de la Seconde Guerre mondiale, où les armées d’Hitler n’ont été stoppées qu’au prix d’immenses sacrifices russes. Et de plus, c’est quoi, s’il vous plaît, cette chanson « Hitler Jugend, SS »? Moi qui suis Allemand, je n’ai jamais entendu parler d’une chanson qui mentionne les deux ou qui soit même chantée par les deux organisations. La Hitler Jugend (jeunesse hitlérienne) était un mouvement de jeunes du parti sur le modèle des Boy Scouts of America. Le SS (Schutzstaffel = escadron de protection) était un gang de combattants de rue nazis qui ont ensuite été transformés en une armée brutale. Le répertoire de la Hitler Jugend contient surtout des chants de randonnée traditionnels, tandis que les chants SS typiques étaient des marches militaristes.

euro_2016__les_hooligans_russes_en_quete_de_reputation_

A ce jour, le tweet de Walker a reçu 249 réponses. Les personnes qui ont répondu doutent que l’incident se soit produit tel quel. Ils demandent des preuves. Pourquoi ces journalistes peuvent-ils poster des photos du pub, mais pas de photos de l’incident qu’ils décrivent ? Cette fois Shaun Walker ne peut pas nous refaire le coup du  « Oh dommage que je n’ai pas apporté mon appareil photo ! ». Alors, qu’en est-il ?

Le lendemain matin, Shaun Walker a retweetté ses affirmations originales en se plaignant des réponses qu’il a reçues :

Shaun Walker @shaunwalker7 – 9:28 UTC – 19 juin 2018

Shaun Walker Retweeted Shaun Walker Retweeted Shaun Walker

Volgograd a été sympa et amical et a accueilli royalement la Coupe du monde, comme je l’ai tweeté/écrit ces deux derniers jours. Le chant dont j’ai parlé était le fait de trois personnes, une seule fois, à 3 heures du matin. Et à Volgograd, le denier endroit où on aurait cru ça possible! J’ai pensé que cela valait la peine d’être mentionné. Quant aux réponses que j’ai reçues, je préfère ne pas en parler.

theguardian

Le chef du bureau moscovite du Guardian a fait chorus et également retweeté les allégations de Walker les propageant de plus en plus :

Andrew Roth @Andrew__Roth – 14:37 UTC – 19 juin 2018

Andrew Roth Retweeted Shaun Walker

Absurdes les réponses à cet incident que de multiples correspondants ont vu. Ils ont juste voulu souligner une anomalie au cœur de ce qui ressemblait à une belle soirée de football. C’est juste une histoire de contexte ! Auraient-ils dû passer l’incident sous silence?

Si deux scribouillards britanniques disent avoir entendu quelque chose, que chacun décrit différemment, alors ce doit être vrai. « Des preuves ? On n’a pas besoin de prouver ce qu’on dit. Vous n’avez qu’à nous faire confiance. »

Ce matin, un blogueur russe a posté des preuves (traduction automatique du russe) :

Borisenko @amdn_blog – 7:58 UTC – 20 juin 2018

Vous vous souvenez hier, on a beaucoup parlé du journaliste anglais qui a parlé dans un article des soi-disant Russes qui chantaient des chansons nazies dans un bar à Volgograd ? Ils les ont trouvés. Mais ils n’étaient pas russes, mais…. Britanniques. Et rien que pour ça, il faut les battre ces english. Ici c’est Volgograd ! Stalingrad !

B979043890Z

La vidéo montre trois Anglais ivres dans un pub ‘irlandais’ avec un menu écrit en lettres cyrilliques et des drapeaux de la Coupe du Monde suspendus au plafond. Les gars chantent une phrase sur le fait de mettre quelqu’un à Auschwitz, font le salut hitlérien et crient « Sieg Heil » ! Le pub où la vidéo a été prise ne semble pas être le Harat’s où étaient Walker et Luhn. Mais n’empêche, la preuve est faîte !

Le fait est que le Guardian et le Telegraph sont bourrés de propagande anti-russe. Il n’y a pas un seul article sur la Russie ou Poutine qui ne soit pas sarcastique ou alarmant ou qui ne se fasse pas l’écho d’accusations contre la Russie dont la fausseté est démontrée depuis longtemps. Le complexe militaro-industriel a donné l’ordre de condamner la Russie et les médias mainstream « occidentaux » obéissent.

5a9693f88fe56f3dd311367b

Les deux scribouillards ont cité des fans anglais qui regrettent la fausse image de la Russie qu’ils avaient en arrivant. Comment pourrait-il en être autrement étant donné le flux constant d’ordures russophobes que les médias britanniques produisent ? Un correspondant britannique en Russie ne devrait-il se donner la peine d’y réfléchir un peu ?

Mais les deux scribouillards préfèrent aller boire des bières et ensuite envoyer des histoires anti-russes fallacieuses, tard dans la nuit, à leurs 100 000 followers sans fournir aucune preuve. Puis ils se plaignent qu’on leur en fasse le reproche.

Ce sont de médiocres propagandistes dont les paroles n’inspirent plus confiance à qui que ce soit. Il faut vraiment avoir pitié de ces pauvres types !

Moon of Alabama

Article original: Pity The Russophobe Journos Who No One Believes

Crédit image: Pixabay

URL: https://arretsurinfo.ch/ces-journalistes-russophobes-que-plus-personne-ne-croit/

Posté par UPR Creuse à 07:41 - - Permalien [#]
Tags : , , , , , ,

Al Jazeera lance AJ+ en France

Les médias diffusés principalement via les réseaux sociaux comme Brut, Konbini et autres Vice se multiplient. Mais certains sont accessibles uniquement via les réseaux sociaux comme AJ+ lancé depuis quelques mois en France. AJ+, comme Al Jazeera, la chaine du Qatar. Le Qatar en conflit ouvert avec ses voisins emmenés par l’Arabie saoudite a compris l’importance du soft power via le sport (le PSG et d’autres clubs) ou l’information (Al Jazeera, AJ+)

Un lien discret avec la maison mère

TL AJ AL JAZEERA

Pour l’internaute moyen, difficile de savoir que AJ+ est la filiale de Al Jazeera. Les identités graphiques et les logos sont différents, il n’y a aucune indication d’un lien entre les deux entités, toutes deux filiales de AJMN, la holding médias de la famille royale qatarie. Le média se présente simplement comme « en ligne pour les générations connectées et ouvertes sur le monde qui traite de façon inclusive les problématiques des sociétés contemporaines ».

Émirat conservateur et combats progressistes

aj+

Pour ceux qui ont voyagé au Qatar comme l’auteur de ces lignes, le caractère « progressiste » de l’émirat est difficile à déceler. Les causes à la mode en Europe, des homosexuels, trans, queers, neutres, bisexuels et autres trisexuels ne font pas partie de la culture qatarie, d’un conservatisme musulman assumé. La lutte contre le racisme est peu à l’ordre du jour dans un pays où une très grande partie de la force de travail et la totalité de la domesticité viennent de l’étranger. Et le féminisme ne semble pas avoir effleuré les qataries.

 

GRIEZMAN

Le visage d’AJ+ est tout autre : écritures inclusives, minorité sexuelles, féminisme de combat, lutte contre le racisme, droits humains, discriminations fondées sur l’accent, le média aurait toute sa place comme sponsor de la Gay pride (pour ceux qui se poseraient la question : non, il n’y a pas de Gay pride au Qatar). A titre anecdotique – coupe du monde de balle au pied oblige – AJ+ s’indigne qu’Antoine Griezman (un des blancs de l’équipe de France, une rareté) ait été choisi pour illustrer une campagne contre le racisme et non pas un joueur noir.

Le pire du P.I.R. et l’ami Tariq

Connaissez vous le PIR ? Il s’agit du Parti des Indigènes de la République, fondé par Houria Bouteljda, une figure à la mode très présente sur les plateaux télévisés et certaines revues féminines. La belle Houria revendique une parole non blanche (imaginez le tollé si un quidam réclamait une « parole non noire »), dénonce l’oppression coloniale, l’islamophobie française (c’est bien connu il y a des centaines d’églises en Arabie Saoudite et au Qatar et aucune mosquée en France). Houria et ses amis sont très présents sur AJ+. De même, AJ+ est très engagé dans la défense de Tariq Ramadan, présenté comme une victime du racisme anti-musulman.

Voile musulman et conflit israélo-palestinien

ajplus-qatar-aj-jazeera

Entre la célébration du « hijab cosplay » où des femmes voilées se déguisent en super-héros et célébrations plus ou moins discrètes des bienfaits du voile pour les filles, la chaine publie plusieurs vidéos quotidiennes sur les violences que subissent les Palestiniens (rappelons que le Qatar est un des fermes soutiens de Frères Musulmans).

Au total AJ+ se présente habilement comme le défenseur des intérêts du Qatar : soutien aux islamistes choyés par l’émirat (Frères musulmans, le mouvement Hamas), défense des minorités à l’extérieur (indifférence polie ou hostilité à l’intérieur), critique implicite ou explicite de l’Arabie Saoudite et… absence d’informations sur le Qatar lui-même. Une ligne politique nette et qui cache ses objectifs sous les oripeaux d’un anti racisme de bazar.

Cet article doit l’essentiel de ses informations à un excellent papier de Hadrien Mathoux publié dans la version en ligne de Marianne le 25 avril 2018.

https://www.ojim.fr/al-jazeera-lance-aj-en-france/?utm_source=newsletter&utm_medium=email&utm_campaign=observatoire_du_journalisme_les_dernieres_publications&utm_term=2018-06-20

"AJ+ français" : quand la propagande du Qatar se cache derrière un progressisme féministe et LGBT

aj-video-thumbnail

Lancé en décembre 2017 en France, ce nouveau média s'adresse aux "générations connectées et ouvertes sur le monde". Mais derrière la façade progressiste, AJ+ est surtout une succursale d'Al-Jazira, la chaîne télé détenue par la famille royale du Qatar. Une allégeance troublante, surtout quand on se penche sur le contenu de ses vidéos…

Vous avez peut-être déjà aperçu leurs contenus en flânant sur votre page Facebook ou votre fil Twitter. Des vidéos léchées, présentées par de jeunes journalistes à destination des jeunes générations. AJ+ a débarqué en France depuis décembre dernier. Uniquement accessible sur les réseaux sociaux, ce média est la version francophone d'un service de vidéos d'actualité qui cartonne dans le monde anglo-saxon : AJ+ en langue anglaise, lancé en septembre 2014, qui compte 929.000 abonnés sur Twitter et près de 11 millions sur sa page Facebook. En français, les chiffres sont bien plus modestes (14.000 followers sur Twitter et 120.000 sur Facebook) mais les vidéos les plus populaires dépassent régulièrement les 500.000 vues.

AJ

Pour le visiteur lambda, impossible de le savoir mais AJ+ est en fait la succursale "réseaux sociaux" de Al-Jazira, chaîne TV d'info en continu de référence du monde arabe. Les deux sont la propriété de "Al Jazeera Media Network", une organisation directement détenue par la famille royale du Qatar. Une filiation dont AJ+ français ne fait jamais mention, nulle part. La chaîne de vidéos se présente simplement comme "un média en ligne pour les générations connectées et ouvertes sur le monde qui traite de façon inclusive les problématiques des sociétés contemporaines". Et son identité graphique prend soin de se distinguer totalement du logo de la chaîne Al-Jazira, qui représente un caractère d'écriture arabe.

p1080562-640x427

Impossible donc, en voyant passer ses contenus, de déceler que AJ+ appartient à un émirat autoritaire et conservateur. Au contraire, le média paraît relayer tous les combats "progressistes" chers aux "générations connectées et ouvertes sur le monde" : droits des femmes, des minorités sexuelles, lutte contre le racisme, etc. Le souci de "l'inclusivité" est partout, l'écriture à point médian étant d'ailleurs omniprésente. Une vision du monde très "liberale", au sens anglo-saxon du terme, qui se fait parfois même "radicale" en épousant des causes plus pointues comme le remplacement du sigle "LGBTQI+" par "LGBTQQIP2SAA", la substitution dans la Constitution des "droits humains" aux "droits de l'homme" ou encore, la lutte contre la glottophobie (discriminations fondées sur les accents). Plus inclusif que Benoît Hamon !

Une fascination pour la notion de races

10002716_285564111605871_867285189_n

Mais quand on s'y attarde, derrière cette façade résolument ouverte et cool transpirent assez rapidement un certain nombre d'obsessions. D'abord pour la notion de race, utilisée comme un critère fondamental de lecture de tout. AJ+ relaie ainsi sans relâche les combats des réseaux sociaux portés par des hashtags tels que #BlackHogwarts, dénonçant le manque de "personnages noir-e-s" dans… la saga Harry Potter. "Sur les 1.207 minutes de la saga Harry Potter, les personnes de couleur ne parlent que 5 minutes et 40 secondes", est allé calculer un tweet cité par AJ+. Qui s'indigne également que "31% des rôles à connotation négative [dans la télévision française soient] tenus par ces personnes non-blanches". AJ+ français lance également des polémiques sur le sujet, comme lorsque le footballeur français Antoine Griezmann est sélectionné par le gouvernement comme tête d'affiche d'une campagne contre les discriminations : "Le ministère des Sports a choisi le footballeur Antoine Griezmann comme ambassadeur pour incarner la lutte contre le racisme dans le foot. Pas Blaise Matuidi. Pas Ousmane Dembélé. Pas Paul Pogba. Antoine Griezmann". Comprendre : Antoine Griezmann ayant la peau blanche, il ne serait pas légitime pour promouvoir la lutte contre le racisme.

Dans une vidéo consacrée à "l'appropriation culturelle", la journaliste Yasmina Bennani pose la question : le "twerk" de Miley Cyrus, les kebabs commercialisés par McDonalds, les tresses de Kylie Jenner, "vous trouvez ça cool ou ça vous révolte ?". Deux sources donnent la réponse : Nacira Guénif-Souilamas, professeur de sociologie à Paris-8, qui explique que ces exemples constituent "une spoliation, (...), un abus de pouvoir, (...) une continuation de la colonisation par d'autres moyens". Et Réjane Pacquit, co-fondatrice de Sciences Curls, qui juge "extrêmement violent" de voir des personnes blanches arborer des dreadlocks.

afro-feminisme

Une autre vidéo réalisée par la même Yasmina Bennani traite de la question du "féminisme blanc". "Au sein [du féminisme], censé être universel, une tendance est de plus en plus accusée de ne pas toutes nous inclure, introduit-elle. C’est le féminisme blanc, ou white féminism en anglais". Plus tard dans la vidéo, elle affirme qu'"aujourd'hui, le féminisme blanc (...) est accusé de délaisser les injustices supplémentaires rencontrées par les femmes de couleur". Par qui, en quelles proportions ? On ne le saura pas. Et là encore, la parole n'est accordée qu'à des interlocuteurs très engagés, sans que leur subjectivité soit jamais explicitée ou contrebalancée par des contradicteurs. Fania Noël, militante au collectif afro-féministe Mwasi, dénonce un féminisme "ethnocentrique, libéral et impérialiste", puis on cite Ruth Frankenberg, une universitaire américaine "spécialisée en études de la blanchitude". L'experte du CNRS convoquée est Christine Delphy, qui juge les féministes françaises historiques comme Elisabeth Badinter "complètement allumées. (...), elles sont peut-être féministes mais elles sont aussi racistes". La vidéo s'achève sur la conclusion de journaliste, avancée sous forme de question : "Le féminisme blanc français serait-il islamophobe et raciste ?". La réponse d'AJ+ a en tout cas été fortement suggérée au spectateur…

L'omniprésence des indigènes de la République

DYL-Dj1U0AAemZn

Les "experts" brandis par AJ+ dans ses vidéos partagent très souvent un point commun : ce sont des proches, voire des membres fondateurs du Parti des indigènes de la République (PIR), l'association fondée par Houria Bouteldja, aux obsessions identitaires bien connues et qui dissimule mal des positions homophobes, antisémites ou racistes derrière un prétendu "antiracisme politique". Depuis janvier, AJ+ a ainsi sollicité Christine Delphy et Nacira Guénif-Souilamas mais également Imen Habib, toutes signataires de l'appel du PIR en 2005. Il semble que ces sympathies soient partagées au sein de la rédaction : une des journalistes d'AJ+, Widad Ketfi, a ainsi participé à une conférence sur les "paroles non blanches" le 13 avril 2016. Thème de son intervention : "La blanchité dans les médias".

DRlI4oUVwAAYXQZ

Dans la pensée indigéniste, toute la société occidentale est analysée à l'aune de l'oppression "coloniale" infligée aux "racisés", c'est-à-dire aux non-Blancs. Cette vision se retrouve dans la ligne éditoriale d'AJ+ français où d'innombrables faits divers sont égrenés sans ceesse dans le but transparent d'instiller l'idée que l'islamophobie et le racisme sont omniprésents en France : expulsion d'une migrante enceinte dans un train à Menton, violences contre une femme "agressée car voilée" à Vélizy, "violente interpellation" d'une autre en niqab à Montpellier… Chaque exemple de violence policière supposée ou avérée est ainsi scrupuleusement rapporté voire monté en épingle. Dans une certaine mesure, le média fonctionne comme une sorte de "Fdesouche" à l'envers : à l'instar du site d'extrême droite, il nourrit un fil d'actualité obsessionnel, créant un climat particulier, en l'espèce celui d'un Etat policier, raciste et islamophobe.

Et lorsque AJ+ décide de consacrer une attention plus particulière à un incident, c'est pour en donner une version univoque. Exemple avec le cas d'une femme qui aurait été forcée de quitter la salle de sport de l'Aquaboulevard à Paris car elle portait un turban.

AJ+ décide de mettre en valeur le témoignage de la meilleure amie de la femme en question, ainsi que des tweets mettant en cause le comportement d'Aquaboulevard. Pendant ce temps-là, un article du Parisien met côte à côte cette version et celle du directeur, qui relate qu'"il a été rappelé à la cliente et à son invitée qu’il fallait qu’elle retire son couvre-chef. Elle est quand même allée assister au cours avec son turban. A la fin du cours, nous lui avons fait un second rappel", avant que l'incident ne survienne. Ce témoignage n'est jamais évoqué dans la vidéo d'AJ+.

6373-100237707

Deuxième exemple : celui d'un Montpelliérain expulsé d'un cinéma car il portait un keffieh et un sac à dos. Dans son interview pour AJ+, il dénonce directement un "racisme ordinaire".

Simple témoignage d'un citoyen lambda victime de discrimination ? Pas vraiment : sur son compte Twitter, Abdel-Wahab Ladmia se présente comme un "militant antiraciste décolonial" et retweete abondamment le Parti des indigènes de la République. Sa confrontation filmée avec une membre du personnel du cinéma permet de reconstituer la réalité de la scène : il s'est donc rendu au cinéma, keffieh sur la tête et sac sur le dos, et a très vraisemblablement refusé de voir son sac fouillé, ce qui a entraîné la confrontation qu'il a filmée avec son portable illico dégainé.

Le soutien à Tariq Ramadan

WL9n_

Tout en nourrissant le sentiment que les musulmans sont victimes d'un acharnement au sein de la société française, AJ+ publie un contenu très favorable à… Tariq Ramadan. Alors qu'il est mis en examen pour des accusations de viol, le prédicateur islamiste, qualifié de "professeur" et d'"intellectuel suisse", bénéficie d'une courte vidéo qui met en valeur le combat de ses soutiens, #FreeTariqRamadan.

Qui s'exprime dans ce contenu ? L'épouse de Tariq Ramadan, et trois comptes Twitter anonymes qui le soutiennent. AJ+ n'a visiblement pas été refroidi par le profil de ces comptes, qui pourtant interpellent : le premier, @NasNacera, est empli de messages haineux contre le "lobby judaïste" et moque ceux qui hurlent "au zantisémitisme (sic). Le second, @Jeru_Saleem, témoigne d'une véritable obsession pour le conflit israélo-palestinien. Et le troisième, @marteauamiral, est un compte d'extrême droite qui prône la "réémigration". Pour AJ+, qu'importent ces profils pourvu qu'ils illustrent sa thèse : "Certain-e-s dénoncent le deux poids deux mesures" dans le traitement de l'homme accusé de viol par cinq femmes.

Des partis pris qui ne disent pas leur nom

DeCOQ4xV4AAGswt

Régulièrement, le média fait davantage que relayer des informations : il livre des analyses politiques. En décrétant qu'un sujet fait polémique pour le traiter avec des interlocuteurs militants ne venant que d'un seul camp, AJ+ prend position. Mais là où les médias engagés affichent la couleur, AJ+ se planque. Sur la forme, les vidéos mises en ligne par la chaîne ressemblent comme deux gouttes d'eau aux contenus "pédagos" publiés par des médias comme Brut ou Le Monde, aux prétentions objectives. Et rappelez-vous, officiellement AJ+ n'est qu'"un média qui traite de façon inclusive les problématiques des sociétés contemporaines". Or, dire d'où l'on parle voire assumer son parti pris, c'est ce qui différencie un média engagé… d'un organe de propagande.

Illustration, une nouvelle fois, avec cette vidéo consacrée au Conseil des sages de la laïcité créé par le ministère de l'Education nationale.

pir-repu

La journaliste, Chloé Duval, décrète d'emblée que ce Conseil "pose problème", puis donne la parole à deux sources. Le premier interlocuteur, Jérôme Martin, est un membre du "Cercle des enseignant-e-s laïques"... une dénomination qui cache le fait que cette organisation réalise des vidéos sur la laïcité en partenariat avec le très contestable Collectif contre l'islamophobie en France (CCIF). Deuxième source : Asif Arif, présenté comme un "avocat spécialiste des questions de laïcité". Or, comme le souligne une contribution d'un Mariannaute consacrée au personnage, Asif Arif est également l'animateur d'émissions religieuses où l'on n'hésite pas à affirmer qu'il faut "habituer" les jeunes filles "aux bienfaits du voile" et ce, dès l'âge de 7 ans. Sans surprise, donc, nos deux "experts" pourfendent le Conseil des sages de la laïcité, accusé de propager "un athéisme militant, anti-religieux et notamment à l'égard des musulmans en priorité".

La fin de cette séquence, qui se voulait pédagogique, est un festival : on y évoque des "croisades menées au nom d'une laïcité qu'on pourrait qualifier de falsifiée", un acharnement consistant à "systématiquement dire que c'est le foulard islamique, la jupe islamique, le chouchou islamique, le tatouage islamique, qui sont des problèmes prioritaires de l'école de la République". Si l’idée était de produire un éditorial, elle n'est pas assumée. Mais si le but était, sous des airs d'"info", de dénigrer auprès du jeune public la conception républicaine de la laïcité, l'objectif est pleinement atteint…

La promotion du voile

amina_khan

Même si AJ+ ne l'explicite jamais, il devient évident à force de le lire que le média est vecteur d'un engagement politique. Notamment en faveur du port du voile : en janvier dernier, le portrait de Amena Khan, une blogueuse devenue la première femme voilée à être l'égérie de L'Oréal (elle s'est finalement retirée après que ses tweets polémiques sur Israël eurent été exhumés), ressemble moins à un reportage qu'à un spot de publicité pour "la liberté de porter le voile".

Le média financé par le Qatar célébr le "Hijab Cosplay", où des femmes voilées se déguisent en super-héroïnes. Et lorsqu'Emmanuel Macron s'interroge sur le fait que certaines femmes puissent être obligées de porter le voile islamique contre leur volonté, AJ+ décrète que le président "a réussi à énumérer tous les clichés liés au voile en une seule phrase". Une vidéo publiée le 8 mars vient tout de même rappeler qu'en Iran, les femmes luttent pour pouvoir retirer leur voile.

L'obsession pour le conflit israélo-palestinien

Ahmed-Shihab-Eldin-Al-Jazeera-video-Al-Aqsa-s-

Mais là où l'engagement politique d'AJ+ français est le plus visible, c'est lorsqu'il aborde le conflit israélo-palestinien. C'est-à-dire, très souvent : cette thématique, qui s'invite de manière sporadique dans l'actualité française, est une véritable obsession pour le média basé à Doha. Du 1er au 23 avril, il a ainsi consacré pas moins de 14 vidéos complètes à Israël et au sort des Palestiniens, alors qu'il publie entre 2 et 3 vidéos chaque jour. Et il n'est qu'à lire leurs titres pour constater qu'elles relèvent là encore davantage de la propagande que du journalisme : "En silence, Ahed Tamimi endure la torture psychologique de ses matons israéliens" ; "Tirer sur un homme et s'en réjouir : c'est ce que font ces soldats israéliens" ; "À Gaza, 'plus grande prison à ciel ouvert' au monde, les Palestiniennes réclament leur droit au retour".

A l'intérieur des vidéos, toujours les mêmes méthodes. Sous prétexte de dresser un état des lieux du mouvement BDS (Boycott, désinvestissement, sanctions contre l'Etat d'Israël) pour les non-avertis, AJ+ donne la parole à Imen Habib, animatrice de la campagne BDS en France (et signataire de l'appel des Indigènes de la République) ; à Ghislain Poissonnier, "magistrat à la cour de Cassation" mais surtout engagé de longue date dans la cause palestinienne, ce qui n'est jamais précisé ; et à Jean-Guy Greilsamer, militant de l'Union juive française pour la paix (UJFP)... seule association juive radicalement hostile à Israël. Pour expliquer les critiques dont fait l'objet le mouvement BDS, régulièrement accusé de dissimuler un antisémitisme violent, la journaliste Widad Ketfi avance tout simplement : "Parce que [le mouvement BDS] dérange, alors qu'il est non-violent et qu'il s'inspire de la lutte contre l'apartheid en Afrique du Sud". Nelson Mandela est même convoqué en fin de vidéo, tandis que l'on s'étonne de "l'exception" dont bénéficie le "régime d'apartheid israélien"...

59358055c36188c07d8b459a

Quand AJ+ français ne se demande pas "jusqu'à quand Israël va asphyxier Gaza dans l'indifférence générale", "pour punir les Gazaouis d'avoir élu le Hamas lors des élections de 2006", il propose de "comprendre 70 ans de conflit [israélo-palestinien] en moins de 6 minutes". Le résultat est alors à la hauteur des craintes : un exercice de propagande d'où le pluralisme est absent, et où l'expert de référence du conflit est Alain Gresh, un journaliste proche des Frères musulmans et de Tariq Ramadan, en compagnie duquel il a publié un livre d'entretien et donné des conférences. Et voici comment s'ouvre cette explication historique : "Imaginez que l’on débarque chez vous, que l’on s’installe dans votre salon, et que progressivement on grignote un peu plus de votre espace pour vous laisser qu’un tiers de votre chambre ou pire qu’on vous expulse ? Et gare à vous si jamais vous protestez. Et bien c’est ce qui arrive aux Palestinien.ne.s depuis 70 ans". La question finale est tout aussi subtile : "Est-ce que certains Etats ne sont pas au-dessus du droit international ? Et jusqu'où la communauté internationale laissera Israël s’étendre ?".

Quand on sait qu'AJ+ est financé par le Qatar, lequel dépense des millions de dollars pour soutenir le mouvement islamiste du Hamas dans la bande de Gaza, on réalise que les territoires du journalisme sont décidément bien loin.

Derrière le progressisme, le Qatar

aj creativity

C'est qu'au fond, les vidéos produites par AJ+ sont en fait alignées sur les intérêts du Qatar. C'est là toute l'ambiguïté d'Al-Jazira et de ses filiales. La chaîne d'info en continu a été créée de toutes pièces par le Cheikh Hamad Ben Khalifa Al Thani en 1996. "Devenu émir du Qatar après avoir renversé son père, il souhaitait alors montrer qu'il était capable de moderniser son pays", explique à Marianne Mohamed El Oifi, maître de conférences à Sciences Po, spécialiste des médias arabophones. La volonté de libéralisation du nouvel émir l'a conduit à laisser beaucoup d'autonomie à Al-Jazira, qui s'est vite imposée, devenant la chaîne de référence du monde arabe. Le média a également développé une identité particulière : "Al-Jazira ouvre son antenne à toutes les oppositions - sauf à celles du Qatar -, c'est la chaîne de toutes les contestations, de défense des gens marginalisés, le porte-voix des peuples". Une posture qui se traduit notamment par le fait de donner régulièrement la parole aux Frères musulmans et aux islamistes, considérés "comme des acteurs politiques ordinaires".

AJ LGBT 1

Mais cette ligne engendre quelques contradictions embarrassantes. Comment multiplier les vidéos défendant les droits de la communauté LGBT (il faudrait même dire "LGBTQQIP2SAA"), tout en passant sous silence que l'homosexualité est illégale et même passible de peine de mort au Qatar ? Comment défendre avec crédibilité les thèses d'un féminisme parfois radical alors qu'au Qatar, aucune femme ne siège au Parlement et qu'Amnesty International dénonce "les discriminations dans la législation et dans la pratique" qu'elles subissent là-bas ? Comment se faire le porte-voix d'un droit-de-l'hommisme particulièrement revendicatif dès lors que l'on travaille pour une monarchie de droit divin autoritaire prônant la charia, où la flagellation et la peine de mort restent en vigueur ?

AJ LGBT 3

Si la chaîne et ses déclinaisons AJ+ bénéficient d'une certaine liberté éditoriale, celle-ci est en fait liée à plusieurs conditions qui dessinent en creux la stratégie du Qatar. Premièrement, l'impertinence journalistique s'exerce exclusivement en dehors des frontières de l'émirat : la version anglophone d'AJ+ peut par exemple consacrer une vidéo à la répression des homosexuels en Tchétchénie, elle restera toujours silencieuse sur l'homophobie d'Etat qui règne chez son actionnaire. Deuxièmement, si à l'international tous les aspects du discours progressiste peuvent être mobilisés, y compris la défense des minorités, le message de fond reste compatible avec la ligne de Doha : l'islamisme politique est encouragé, en témoigne la présentation très favorable donnée au Hamas dans les vidéos sur la Palestine. Et la géopolitique qatarie est scrupuleusement respectée, comme dans le traitement critique ciblant l'Arabie saoudite, principal rival du Qatar au Moyen-Orient, et son prince héritier Ben Salman. AJ+ multiplie les vidéos mettant en cause le rôle des Saoudiens dans le conflit au Yémen, dont les atrocités sont décrites par le menu. Mohamed Ben Salman, lui, fait l'objet d'un portrait confrontant sa "face A" de modernisateur et sa "face B" obscure d'homme politique autoritaire. La rédaction d'AJ+ français observe en revanche un silence poli mais têtu sur l'actualité d'un pays voisin de l'Arabie saoudite, le Qatar ! Aucun contenu n'a été consacré au pays actionnaire en 2018. C'est sans doute plus prudent, puisque les journalistes sont basés… à Doha.

AJ LGBT 2

Résultat, la façade "éveillé·e·s, impliqué·e·s, créatif·ve·s" (c'est le slogan d'AJ+ français) entretient l'image cool et moderne d'Al-Jazira et, in fine, du Qatar. Une stratégie de soft power bien connue de cette monarchie, dont l'achat du PSG a été l'un des exemples les plus spectaculaires en France, permettant de faire rimer, aux yeux d'un public jeune et non averti, Qatar avec Neymar. Même si ses contenus sont différents de ceux d'Al-Jazira, AJ+ procède bien de la même logique : "AJ+ ne change pas de ligne éditoriale mais d'interlocuteur, expose Mohamed El Oifi. Pour capter un public jeune et radical, elle adapte ses contenus". Pour les contenus en français, la direction est impulsée par la rédactrice en chef Kheira Tami. Cette journaliste polyglotte et expérimentée a parfaitement saisi comment articuler l'idéologie du Qatar avec l'affichage multiculturaliste. Même si les ficelles sont grosses… "AJ+ en France n'a pas atteint sa maturité, il sont encore dans des essais très radicaux dans le but de se créer une base, tempère Mohamed El Oifi. Mais la question de la normalisation va vite se poser : s'ils continuent dans cette voie, ils vont rapidement manquer d'interlocuteurs sérieux. Pour le moment, AJ+ ne forme qu'une fraction marginale de l'opinion publique". L'expérience AJ+ montre en tout cas qu'après Russia Today et Sputnik News, les grandes puissances étrangères adeptes de la propagande ont bien compris l'intérêt de le faire de l'intérieur, en investissant le paysage médiatique français.

https://www.marianne.net/medias/aj-francais-quand-propagande-qatar-cache-derriere-progressisme-feministe-lgbt

BASE 14 995X225

Une enquête intéressante avec un bémol, d'autres influences étrangères semblent moins déranger les auteurs; par ailleurs, si certaines critiques sont scandaleusement utilisées à des fins de propagande et de géopolitique, cela n'enlève pas à celles- ci tout degré de pertinence... Reste que les multiples visages présentés sur cette chaîne en font un cas d'école en matière de manipulation, et un véritable danger pour la cohésion nationale.   P.G.

jeudi 21 juin 2018

Le procès de l’hypermondialisation

TRIBUNE LIBRE / Christian Chavagneux 06/06/2018

tl mondialisation

Une autre mondialisation est en cours. De plus en plus contestée par les populations, elle l’est également, c’est nouveau, par les économistes. Surtout, pour les acteurs économiques eux-mêmes, entrepreneurs et banquiers, elle ne représente plus la panacée. Tout pointe vers une mondialisation plus sobre.

Dans un récent sondage d’OpinionWay pour le Printemps de l’économie 2018, 60 % des Français expriment une mauvaise opinion de la mondialisation. Et 58 % des "CSP+", les plus diplômés, partagent cet avis, de même que la moitié des moins de 35 ans. Les Français ne représentent d’ailleurs pas un cas à part. Selon un sondage réalisé en début d’année pour la Fondation Bertelsmann, 61 % des habitants des pays riches pensent que la mondialisation accroît les inégalités et la moitié estime qu’elle n’est pas bonne pour les salaires. Pour autant, le même sondage montre une opinion déclarant majoritairement que la mondialisation offre des opportunités de croissance et d’emploi et que les investissements étrangers sont les bienvenus.

commerce-international-mondialisation

Ce n’est donc pas tant la mondialisation qui fait l’objet d’un rejet que la constatation de ses effets négatifs*. Benoît Coeuré, de la Banque centrale européenne (BCE), résume bien le sentiment général. Il avance quatre raisons pour lesquelles la globalisation fait peur. Elle est instable : ses crises financières, agricoles, etc., se transmettent de pays en pays. Elle est déloyale : sa concurrence est fondée sur le dumping social et environnemental et sur l’accroissement du pouvoir de monopole de quelques grosses entreprises. Elle est inégalitaire, car elle réduit le pouvoir des salariés et permet aux plus fortunés d’échapper à l’impôt en plaçant plus facilement leurs avoirs à l’étranger, dans les paradis fiscaux. Enfin, elle remet en cause la démocratie dans un monde où l’influence politique des multinationales est grande. De Donald Trump aux Etats-Unis au Brexit du Royaume-Uni, et ailleurs, les dirigeants politiques favorables à moins de mondialisation ont d’ailleurs le vent en poupe.

Face à ces constats, la majorité des économistes, soit par idéologie, soit parce que ceux-ci sont soucieux de ne pas laisser prise aux discours nationalistes [ce qui ne serait pas de l'idéologie? NdR], a souvent choisi de défendre la mondialisation. Ce n’est plus le cas.

Une remise en cause intellectuelle

la-politique-et-la-planete

« Je pense que la mondialisation a contribué à déchirer les tissus sociaux », attaque l’économiste Dani Rodrik. La théorie économique dominante reconnaît que la globalisation a des effets sur la répartition des revenus mais avance qu’ils sont faibles. Faux, rétorque l’Américain Paul Krugman, qui se demande alors : « qu’avons-nous manqué ? ». Réponse : une montée bien plus importante que prévue des importations en provenance des pays émergents avec des effets forts et persistants sur l’emploi dans les pays développés. Si Krugman cite des études américaines, la Banque d’Angleterre montre qu’avec la mondialisation, les régions britanniques qui concentraient une plus grande part d’industrie textile au début des années 1980 ont connu par la suite une plus faible croissance de l’emploi et un retrait plus marqué des personnes du marché du travail. Et l’effet se fait toujours sentir aujourd’hui.

Une étude de la Banque de France estime que sur la période 2001-2007, les importations chinoises en France ont provoqué une perte d’environ 90 000 emplois dans les régions de production manufacturière, soit 13 % du déclin sur la période, ce qui est loin d’être insignifiant. Mais aussi 190 000 en dehors de ce secteur, la baisse de l’emploi induisant une diminution de la demande locale, qui fait largement sentir ses effets sur les secteurs a priori protégés de la concurrence internationale.

Une récente recherche du Fonds monétaire international (FMI) aboutit à trois résultats importants : participer à la mondialisation accroît la richesse d’un pays ; mais plus son niveau d’intégration internationale est élevé plus les gains qu’il tire d’une poursuite de l’intégration diminue ; et les gains de la mondialisation profitent aux plus riches et accroissent les inégalités. Les économistes ont donc rejoint les citoyens pour exprimer leurs doutes face à la mondialisation. Surtout, les acteurs économiques semblent également engagés dans une nouvelle dynamique qui laisse moins de place à la globalisation.

Moins de délocalisations

DigitalFinance

Le recul est frappant dans le domaine de la finance. De l’équivalent d’un peu plus de 20 % du produit intérieur brut (PIB) mondial à leur apogée en 2007, les mouvements de capitaux internationaux n’en représentent plus que 5 % aujourd’hui. Une partie de ce recul tient à la réduction des échanges financiers intra-européens, avec une baisse des prêts entre les banques et une hausse de la détention domestique des dettes publiques. Aujourd’hui, la finance européenne se démondialise.

Au-delà, le professeur de Cambridge Finbarr Livesey a récemment publié un ouvrage qui résume plusieurs tendances structurelles poussant à un recul de la mondialisation productive. Afin de répondre plus vite à la demande, les entreprises veulent produire de plus en plus localement. En plus de soutenir cette évolution, le développement des imprimantes 3D permet de fabriquer davantage de pièces d’un seul tenant, contribuant à réduire les échanges de produits intermédiaires, ce qui pourrait entraîner une baisse de 20 % du commerce international. La montée des salaires dans les pays émergents conjuguée à l’automatisation des chaînes de production poussent également à de moindres délocalisations. Alors que le secteur automobile est parmi les plus mondialisés, les véhicules Tesla sont fabriqués aux Etats-Unis par des robots.

La fin de la global company ?

001_364

Après avoir longtemps baissé, les coûts de transport stagnent, voire tendent à remonter. Ils représentent désormais une charge bien plus importante que les tarifs douaniers. A cela s’ajoutent les coûts environnementaux. Le transport maritime mondial émet en gros autant de CO2 que l’Allemagne. L’avenir est plutôt au développement d’une économie circulaire (écoconception des produits, réparation, recyclage, etc.) locale.

Stratégies marketing, évolutions techniques et montée des coûts poussent à une moindre mondialisation et même à des relocalisations. Cela ne signifie pas que la mondialisation touche à sa fin. Les entreprises des pays émergents continuent à s’internationaliser. Dans son analyse sur « le retrait de la global company », The Economist souligne que grâce à l’e-commerce, des « multinationalettes » vont voir le jour. Mais le temps de l’hypermondialisation, d’une internationalisation toujours croissante de la production et de la finance, semble appartenir au passé.

https://www.alternatives-economiques.fr/proces-de-lhypermondialisation/00084968

BASE 14 995X225

*"Ce n’est donc pas tant la mondialisation qui fait l’objet d’un rejet que la constatation de ses effets négatifs" : étrange époque où les gens ne font plus le lien entre causes et conséquences, symbolisée par le "en même temps" macronien.

affiche france en marchePar contre, la tendance générale relevée dans cet article montre bien à quel point Macron et ses amis représentent un monde archaïque, contrairement à la "modernité" affichée.   P.G.

Linky: après le reportage d'Envoyé spécial, Enedis et l'Etat doivent sortir du déni...

BASE 14 995X225

Un débat qui préoccupe la société civile et bon nombre d'adhérents et sympathisants de l'UPR. Quelle que soit son opinion sur cette affaire, il n'est pas inutile de connaître les arguments des uns et des autres. Si vous contestez l'argumentaire ci- dessous, vos critiques et contre- articles sont les bienvenus, ils seront publiés afin d'éclairer la connaissance de ce dossier.   P.G.

TL LINKY

TRIBUNE LIBRE / Stéphane Lhomme
Conseiller municipal de Saint-Macaire (33)
Animateur du site web http://refus.linky.gazpar.free.fr

- Près de 700 communes et des centaines de milliers d'habitants refusent les compteurs communicants, chiffres en augmentation continue

- Enedis et ses sous-traitants doivent cesser d'intimider les habitants et d'installer les Linky par la force ou la ruse

- Comme la Belgique ou l'Allemagne, la France doit renoncer à la généralisation des compteurs communicants

linky-envoye-spe

Le reportage d'Envoyé spécial diffusé jeudi 14 juin sur France2 est venu confirmer ce que nous dénonçons depuis deux ans et demi : le distributeur Enedis (filiale d'EDF) et ses sous-traitants utilisent des méthodes inqualifiables pour imposer les compteurs Linky, par les mensonges, l'intimidation voire la force, à d'innombrables habitants qui n'en veulent pas.

Tous les jours, les sociétés privées mandatées par Enedis prétendent que "si vous refusez le compteur Linky, nous allons vous couper l'électricité", ou "nous allons appeler la police", ou "vous devrez payer le compteur" ou encore "vous allez payer des pénalités", etc. Tout ceci est inventé - il n'existe légalement aucune mesure de rétorsion - mais c'est hélas souvent efficace auprès des gens mal informés ou vulnérables, en particulier les personnes âgées.

les-nouveaux-compteurs-linky-sont-en-train-de-s-installer-sur-le-territoire-(photo-dr)-photo-patrick-marchand-1521211813

Mais il y a pire : lorsque ces allégations ne suffisent pas, il arrive que les installateurs insultent et bousculent les habitants. Les incidents de plus en plus inquiétants se multiplient et, au lieu de mettre le holà, la direction d'Enedis... accuse les habitants. Or, faut-il le rappeler, ce sont bien les installateurs de Linky qui débarquent dans les communes, les quartiers, les immeubles, et qui sont donc les fauteurs de troubles.

Le déni d'Enedis et de l'Etat ne concerne pas seulement les méthodes des installateurs mais aussi les différentes raisons pour lesquelles les habitants refusent les compteurs communicants. Il est à ce sujet totalement inadmissible que les citoyens soient traités de "complotistes" ou d'arriérés terrorisés par le "Progrès".

En effet, il ne suffit pas qu'un objet soit nouveau pour qu'il soit bénéfique... même s'il est peint en vert fluo. Et, justement, le Linky pose et cause de nombreux problèmes, dont certains sont très graves, à tel point qu'il s'agit bien là d'une terrible régression par rapport aux compteurs ordinaires.

linky_0

Qui plus est, peu à peu, instances officielles et organismes reconnus viennent confirmer les critiques des citoyens. Ainsi, dans son récent rapport, la Cour des comptes a montré que le programme Linky bénéficiait financièrement à Enedis et absolument pas aux usagers. Ainsi la Commission nationale informatique et libertés (CNIL) a été obligée d'intervenir après que Direct énergie ait commencé à s'accaparer illégalement des données privées collectées dans le cadre du programme Linky.

Ainsi Promotelec (dont fait partie Enedis) a avoué que "lorsque le technicien place Linky chez un particulier et règle le disjoncteur de branchement, il n'est pas chargé de vérifier si l'installation électrique du foyer est en mesure de supporter le niveau de puissance défini" et que "des accidents (feu) peuvent se produire le jour où le particulier fait la demande auprès d'Enedis afin d'augmenter la puissance de son compteur".

EcyxQpkLRhIRaVl-800x450-noPad

Il n'est donc pas étonnant que la presse régionale et locale se fasse continuellement l'écho d'incendies qui se déclenchent après la pose du Linky, parfois le jour même, mais aussi d'innombrables appareils électroménagers détruits, sans oublier les installations qui disjonctent à d'innombrables reprises, les factures qui s'envolent, etc.

A tout cela s'ajoute bien sûr la question des données personnelles et la controverse sanitaire sur les ondes électromagnétiques. L'affaire Direct énergie, déjà évoquée, mais aussi l'affaire Facebook ne doivent laisser aucun doute : malgré les belles promesses et assurances avancées, il est évident que les données captées par les Linky seront tôt ou tard détournées, volées, revendues, etc.

ob_1a70fc_non-oui

Quant à la question des ondes, c'est une controverse scientifique au même titre que celles anciennes ou récentes sur le tabac, la radioactivité ou les pesticides : les uns disent blanc, les autres noir, l'Organisation mondiale de la santé s'interroge. Mais l'expérience et le bon sens apportent la bonne réponse, qu'il s'agisse des données personnelles ou des ondes : la SEULE façon d'être protégé est... de garder les compteurs ordinaires. Il est d'ailleurs notable que ces derniers sont parfaitement efficaces et légaux, ayant été installés... par EDF et Enedis (auparavant ErDF).

Alors que la fronde anti-Linky se développe de façon exponentielle, que les déconvenues et accidents se multiplient, les autorités françaises se doivent de réagir immédiatement et, par exemple, de suivre le récent exemple de la Belgique (et plus ancien de l'Allemagne) : renoncer à la généralisation des compteurs communicants.

linkt_stop

Ce n'est pas seulement une question de finances, de sécurité, de respect de la vie privée : c'est finalement une véritable question de démocratie. Le gouvernement et le Président de la République sont au pied du mur : désormais, ils ne pourront plus dire qu'ils ne savaient pas, ils seront donc clairement responsables et coupables des futurs drames causés par le Linky. Ils doivent donc agir... vite.


Stéphane Lhomme
Conseiller municipal de Saint-Macaire (33)
Animateur du site web http://refus.linky.gazpar.free.fr

Posté par UPR Creuse à 07:21 - - Permalien [#]
Tags : , , , , , ,