vendredi 25 mai 2018

Alain Badiou : « à bas les privatisations »

Je suggère, au cas où vous approuveriez ce texte, au moins dans ses grandes lignes, que vous le diffusiez, lui ou toute variante conforme à vos appréciations, en tous lieux et mouvements qui vous paraissent concernés
par le mot d’ordre :

« à bas les privatisations ».

Merci en tout cas de votre attention.

ALAIN BADIOU

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Sur ce site, nous allons publier ce texte, mais en exprimant notre désapprobation!  P.G.


TRIBUNE LIBRE /

POUR UNE « CONVERGENCE » DOTÉE D’UN CONTENU

Depuis quelques longues semaines, divers mouvements, accompagnés d’occupations et de blocages, animent le monde étudiant, cependant que des grèves tenaces paralysent en partie le secteur des transports. Tout cela est à vrai dire au relais dans notre pays de mouvements antérieurs, avec occupations de places, qui ont eu lieu dans les dernières années, et qui mettaient en cause la "loi travail ». Mais tout cela peut aussi s’inscrire, à échelle historique, dans ce qu’a ouvert le « printemps arabe »,[1]  lequel vit en particulier des saisies populaires de lieux publics aussi massives que durables.

Force est de constater que pour le moment, aucun de ces mouvements n’a entraîné de modification positive de la situation, pas même de la situation subjective, plutôt marquée, un peu partout, par de sensibles progrès des fascismes identitaires, qu’ils soient nationalistes, religieux, ou les deux en même temps. [2] Le plus fort mouvement de tous, la mobilisation égyptienne, n’a produit que le retour au pouvoir des militaires sous une forme encore plus agressive. Les occupations de place en Turquie ont consolidé la mainmise d’Erdogan sur le pays. Mais on peut aussi voir ici même qu’après Nuit debout et la loi travail, la France a hérité du gouvernement stipendié et ouvertement antipopulaire de Macron.

L’analyse générale de toutes ces « mobilisations » met très vite en évidence la faiblesse de leur unité apparente, et leur absence de mots d’ordre positifs. « Moubarak dégage » peut rassembler des foules, mais qui ne sont nullement d’accord sur la force politique qui doit remplacer Moubarak. « Faire la fête à Macron » ne dit rien de ce qu’un nouveau pouvoir devrait faire dans les conditions du moment.

On parle de « convergence des luttes ». Mais sur quoi convergent-elles ? L’hostilité aux réformes menées au pas de charge par le gouvernement Macron désigne bien un adversaire commun, mais aucunement une conviction affirmative commune. Et mettre à l’ordre du jour cette difficulté diviserait aussitôt le mouvement, chose considérée – à mon avis à tort – comme dangereuse. Le résultat est que la seule idée avancée pour que les luttes convergent est… le mot d’ordre purement tactique, et en réalité vide, de « convergence des luttes ». Cette tautologie est forcément inactive.

Je voudrais ici contribuer à la recherche d’un point d’unité plus réel, d’un mot d’ordre en prise sur la situation, qui sans doute introduirait une division politique dans les mouvements dispersés actuels, mais produirait un corps de combat autrement actif et durable.

Un mot d’ordre unificateur doit proposer un contenu positif effectivement commun aux forces qu’il s’agit d’unifier. Or, qu’y a-t-il de commun entre le mouvement étudiant, la grève à la SNCF, et les mouvements divers dans les institutions du service public, comme les hôpitaux ou la poste ? Le point commun est que tous sont affectés par les projets, en cours de réalisation ou à venir, de privatisation générale de tout le domaine qui relève encore de l’espace public. Certes, ces projets et réalisations ne datent pas d’aujourd’hui, et la gauche comme la droite y ont, dès 1983, activement participé. Mais aujourd’hui, la généralisation de tout cela est le cœur de l’action de Macron. [3]Les étudiants peuvent voir que l’installation d’une sélection à l’entrée des Universités est la porte d’entrée pour un système inégalitaire d’universités privées ; les cheminots peuvent voir que sous couvert d’ouverture à la concurrence, on prépare dans l’ombre et le mensonge un dépeçage de la SNCF au profit de compagnies privées ; les employés des hôpitaux publics peuvent voir qu’après la privatisation des services annexes et l’installation de cliniques privées dans les hôpitaux publics, la privatisation de l’ensemble hospitalier est à l’ordre du jour. Les postiers peuvent envisager qu’après la privatisation du téléphone et compte tenu de la puissance privée des compagnies qui régentent Internet, on brade le courrier ordinaire en en faisant comme ailleurs une annexe des supermarchés ou des épiceries. Et tout le reste à l’avenant.

OUTIL GOPE SILENCE

Le mot d’ordre unificateur qui s’impose est : Non aux privatisations, quelles qu’elles soient. Non seulement à celles que veut Macron, mais à celles qui se sont constamment suivies depuis les années quatre-vingt, et qui ont préparé le démantèlement de tout ce qui se présente comme un service public.

On dira que ce mot d’ordre est lui aussi négatif. Mais ce n’est qu’une apparence : il ouvre aussitôt à la question de savoir ce qui va venir à la place des services privatisés, et quelle sera la doctrine générale qui gouvernera ce changement. Le mot de « nationalisation » est à cet égard étroit et inopportun. La « nation » n’a rien à voir dans cette affaire. [4] C’est la dimension collective de l’appropriation qui compte, au regard de l’appropriation privée. La formule positive du mot d’ordre pourrait être : Appropriation collective et désintéressée de tout ce qui relève du bien public. Prioritairement : enseignement, santé, transports autres que familiaux, ports, aéroports, autoroutes, routes et chemins, moyens de communication (poste, téléphone et réseaux internet), énergie et eau potable.

Rappelons au passage que Marx, dans la définition très précise qu’il donne du communiste, ce qui veut dire du militant au service du bien public, lui attribue trois capacités quand il participe à un mouvement contre « l’ordre politique et social existant »  : il veille à ce qu’aucun intérêt strictement national et chauvin ne vienne dominer la destination universelle de l’action (internationalisme) [5] ; il prend soin de l’ensemble du mouvement et des étapes à venir, et non pas seulement des buts tactiques immédiats (vision stratégique) ; et il situe l’action au regard de la question fondamentale de la propriété. Marx ajoute que ceci doit être fait « quel que soit le degré auquel est parvenu cette question » (communisme réel).

Aujourd’hui, pour nous, le « degré » en question est fixé par la vague continue de privatisations. C’est avec ce critère en tête que, dans tous les mouvements actuels, nous devons agir et faire des propositions.

Ma proposition est la suivante : Nous connaissons l’existence historique d’un « ministère de l’économie, des finances et de la privatisation ». Nous savons aussi qu’existe un « comité de privatisation », défini comme l’organe technique qui assiste le Gouvernement « dans l’élaboration, la mise en œuvre et le suivi de la politique des entreprises publiques » [6]. Il est tout de même frappant que les « penseurs » de la politique des entreprises publiques soient réunis dans un « comité de privatisation » !

 

Je propose qu’une manifestation, faisant converger tous ceux qui, dans tous les secteurs concernés, ont des raisons fortes de s’opposer aux privatisations, se dirige vers le ministère des finances et y proclame ses impératifs :

 

  • La disparition générale, dans tout ce qui concerne la « politique des entreprises publiques », du mot « privatisation », la dissolution de tout organisme afférent, et l’arrêt immédiat de tous les projets relevant d’une privatisation.

  • Le réexamen de toutes les « privatisations » opérées depuis la deuxième moitié des années quatre-vingt.

  • La création d’un comité de vigilance sur cette question, travaillant notamment sur les diverses formes possibles de l’appropriation collective.

.
Merci en tout cas de votre attention

 

ALAIN BADIOU

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[1] Ce qu'on a appelé "printemps arabes" fut bien souvent une opération de déstabilisation typique de la stratégie du "regime change" orchestrée par les Etats- Unis et leurs alliés. Pas étonnant que l'auteur reprenne l'expression, puisqu'on connait maintenant le rôle de certains courants de gauche dite "radicale" pour orienter et manipuler le mécontentement populaire dans le sens de certains intérêts géopolitiques, ou tout simplement vers de fausses alternatives.

[2]"un peu partout, par de sensibles progrès des fascismes identitaires, qu’ils soient nationalistes, religieux, ou les deux en même temps": quel rapport avec les mouvements sociaux? Qui est responsable de la montée des "extrêmes" ou du développement du fondamentalisme musulman?

[3] " la généralisation de tout cela est le cœur de l’action de Macron": peut- on parler de généralisation alors que cette politique est la même depuis des décennies? Et pourquoi l'auteur ne mentionne- t-il pas la cohérence de ces politiques dans l'ensemble de l'Union européenne, parce qu'inscrites dans le marbre des traités? La logique de privatisations des services publics est inscrite dans l'article 106...depuis les traités de Maastricht et de Lisbonne (1992/2008)...

[4] On comprend mieux où l'auteur veut en venir avec la formule "Le mot de « nationalisation » est à cet égard étroit et inopportun. La « nation » n’a rien à voir dans cette affaire.": empêcher la seule vraie solution pour mettre fin à ces politiques imposées par une domination étrangère: la sortie de l'Union européenne et de l'euro (le FREXIT). Nous avons donc bien affaire selon moi  à une énième manipulation en vue de détourner les luttes sociales d'une possible victoire.

[5] (Le militant communiste) "il veille à ce qu’aucun intérêt strictement national et chauvin ne vienne dominer la destination universelle de l’action (internationalisme)": en quoi la défense des services publics relève- t-elle d'un intérêt "strictement national et chauvin"? Ici, l'utilisation quasi- religieuse d'une formule à des fins de manipulation rappelle bien des heures sombres, de mon point de vue...

[6] "Nous savons aussi qu’existe un « comité de privatisation », défini comme l’organe technique qui assiste le Gouvernement « dans l’élaboration, la mise en œuvre et le suivi de la politique des entreprises publiques": ce comité a un autre nom: la Commission européenne! Mais il ne faut pas le dire...

Extrait de sa fiche wikipedia (ça vaut ce que ça vaut, mais pour ceux qui ne connaissent pas...):

Militant politique, Badiou a été l’un des dirigeants du maoïsme français (militant à l'Union des communistes de France marxiste-léniniste), comme d'autres normaliens célèbres (Benny Lévy, Guy Lardreau, le linguiste Jean-Claude Milner, les lacaniens Jacques-Alain et Gérard Miller, qui, eux, militaient à la Gauche prolétarienne, etc.). Il ne renie ensuite rien ou presque de cet héritage. Alain Badiou considère que les phénomènes comme le goulag et la Révolution culturelle ne doivent pas conduire, concernant le communisme, à « jeter le bébé avec l'eau du bain ». Il affirme aussi qu'« aujourd'hui, la démocratie n'est rien d'autre qu'un outil de propagande du capitalisme ».

Revenant sur ces années d'engagement politique au sein de l'UCFml, le philosophe et écrivain Bernard Sichère, qui fut l'un de ses membres, la décrit comme « une organisation sectaire », note la discipline (le « style militaire ») qu'y faisait alors régner Alain Badiou convaincu, selon lui, de détenir seul la vérité. Il critique sévèrement « un homme qui aime dominer les autres », « son incapacité à la moindre mise en cause de sa personne et de sa pensée » et ironise sur la radicalité de son discours qui serait celle d'un « révolutionnaire en chambre ».

En janvier 1979, au moment de la guerre entre le Cambodge et le Viêt Nam, et alors que le monde entier découvre l'ampleur des crimes de Pol Pot et de ses Khmers rouges, il proteste dans une tribune publiée dans Le Monde contre l'« invasion du Cambodge par cent vingt mille Vietnamiens » et prend la défense de Pol Pot et des Khmers rouges (...).

P.G.

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mercredi 23 mai 2018

Pourquoi la gauche devrait se rallier au Brexit

TRIBUNE LIBRE / Source : Jacobin, 29-04-2018

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Les partisans du maintien dans l’UE prétendent que Brexit sera une apocalypse économique. Mais il donne aussi l’occasion d’une rupture radicale avec le néolibéralisme.

Rien ne reflète mieux la confusion mentale de la gauche européenne dominante que sa position sur le Brexit. Chaque semaine on voit apparaître un nouveau chapitre de l’effrayante histoire du Brexit : le retrait de l’UE sera une catastrophe économique pour le Royaume-Uni ; des dizaines de milliers d’emplois seront perdus ; les droits de l’homme seront massacrés ; les principes de protection du justiciable, de liberté d’expression et de droit du travail seront tous menacés. En résumé, le Brexit transformera la Grande-Bretagne en une dystopie, un État en déliquescence – ou pire, un paria international – coupé du monde civilisé. Dans ce contexte, on comprend aisément pourquoi le leader du Parti travailliste Jeremy Corbyn est souvent critiqué pour sa réticence à adopter un programme pro-maintien dans l’UE.

L’hystérie anti-Brexit de la gauche, cependant, repose sur un mélange de mauvaise économie, de mauvaise compréhension de l’Union européenne et de manque d’imagination politique. Non seulement il n’y a aucune raison de penser que le Brexit serait une apocalypse économique, mais, plus important encore, l’abandon de l’UE offre à la gauche britannique – et plus généralement à la gauche européenne – une occasion unique de montrer qu’une rupture radicale est possible avec le néolibéralisme et avec les institutions qui le soutiennent.

Modéliser la dystopie

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Pour comprendre pourquoi la position anti-Brexit de la plupart des progressistes européens est infondée, et même nuisible, il faut commencer par examiner le mythe le plus répandu lié au Brexit : l’idée qu’il conduira à un apocalypse économique. Pour de nombreux critiques, il s’agit d’une affaire entendue, prouvée tout simplement en citant un rapport très médiatisé qui a fuité du Département pour la sortie de l’Union européenne (DExEU) du gouvernement britannique. Le document conclut que, quelle que soit la forme prise par le Brexit, qu’il s’agisse de rester dans le marché unique, d’un accord de libre-échange ou de l’absence d’accord, il y aurait un coût pour le Royaume-Uni en termes de PIB. Les estimations pour les quinze prochaines années vont d’une baisse de 2 % du PIB et 700 000 emplois à une baisse de 8 % du PIB et 2,8 millions d’emplois.

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Cette argumentation figure dans un article récent du commentateur anti-Brexit Will Denayer, pour qui le fait que le rapport ait été produit par un « gouvernement pro-Brexit » est une preuve de sa fiabilité. Toutefois, il ne reconnaît pas que ces prévisions souffrent d’un biais néolibéral qui est intégré dans les modèles de prévision eux-mêmes. Les modèles mathématiques utilisés par le gouvernement britannique sont très complexes et abstraits, et leurs résultats sont sensibles au calibrage numérique des relations dans les modèles et aux hypothèses faites sur, par exemple, les effets des progrès technologiques. Les modèles sont notoirement peu fiables et facilement manipulables pour atteindre n’importe quel résultat désiré. Le gouvernement britannique a refusé de publier les aspects techniques de leur modélisation, ce qui suggère qu’ils ne veulent pas que des analystes indépendants examinent les hypothèses de leur « boîte noire ».

Les préjugés néolibéraux intégrés à ces modèles comprennent l’affirmation selon laquelle les marchés se régulent automatiquement et que leur efficience est optimale quand ils ne sont pas entravés par l’intervention publique ; que le « libre-échange » est sans ambiguïté positif ; que la capacité de financement public est restreinte ; que les facteurs liés à l’offre sont beaucoup plus importants que ceux liés à la demande ; et que les individus fondent leurs décisions sur des « attentes rationnelles » au vu des variables économiques, entre autres. Bon nombre des hypothèses clés utilisées pour construire ces simulations n’ont aucun rapport avec la réalité. En termes simples, les modèles de prévision – à l’instar de la macroéconomie en général – reposent sur une série de mythes interdépendants. Paul Romer, qui a obtenu son doctorat en économie dans les années 1980 à l’Université de Chicago, le temple de l’économie néolibérale, a récemment lancé une attaque cinglante contre sa propre profession dans un article intitulé The Trouble With Macroeconomics, [Le problème avec la macroéconomie]. Romer décrit les approches de modélisation standard utilisées par les économistes traditionnels – qu’il appelle « post-réelles » – comme le point final d’une régression intellectuelle de trois décennies.

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Il n’est donc pas surprenant que ces modèles aient échoué à prédire la crise financière et la Grande Récession, et qu’ils ne parviennent pas aujourd’hui à produire des prévisions fiables sur quoi que ce soit. Le Brexit en est un exemple évident. Dans les mois qui ont précédé le référendum, le monde a été noyé sous les avertissements – du FMI, de l’OCDE et d’autres bastions de l’économie contemporaine – affirmant qu’un vote en faveur de la sortie de l’UE au référendum aurait des conséquences apocalyptiques immédiates pour le Royaume-Uni, qu’il provoquerait un effondrement financier et plongerait le pays dans une profonde récession. La prévision la plus embarrassante sur « l’impact économique immédiat pour le Royaume-Uni d’un vote pour quitter l’UE » a été publiée par le gouvernement conservateur. L’objectif de « l’étude » en question, publiée en mai 2016 par le Trésor britannique, était de quantifier « l’impact… sur la période immédiate de deux ans suivant un vote en faveur du Brexit ».

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Dans les deux ans suivant un tel vote, le Trésor a prédit que le PIB chuterait de 3,6 à 6 % et que le nombre de chômeurs augmenterait de 820 000. Les prévisions de « l’étude » de mai 2016 semblaient terribles et visaient clairement à avoir le maximum d’impact sur le vote qui allait se tenir un mois plus tard. Quelques semaines avant le référendum, le chancelier de l’époque, George Osborne, a cité le rapport pour avertir que « un vote en faveur du Brexit représenterait un choc immédiat et profond pour notre économie » et que « le choc entraînerait notre économie en récession et conduirait à une augmentation du chômage d’environ 500 000 personnes ».

Néanmoins, la majorité des électeurs ont opté pour le Brexit. Ce faisant, ils ont prouvé, une fois de plus, que les économistes avaient tort, car aucun des scénarios catastrophes prédits avant le référendum ne s’est produit. Larry Elliott, rédacteur de la rubrique économie du Guardian, a écrit : « L’Armageddon post-Brexit était une perspective terrifiante – mais cela ne s’est tout simplement pas produit ». Alors que près de deux ans se sont écoulés depuis le référendum, les données économiques provenant du Royaume-Uni tournent en dérision ces avertissements pessimistes – et en particulier le rapport gouvernemental susmentionné. Les données de l’Office for National Statistics (ONS) montrent que fin 2017, le PIB britannique était déjà plus élevé de 3,2 % par rapport à son niveau au moment du vote – bien loin de la profonde récession à laquelle on nous avait préparés.

Source: Office of National Statistics [Bureau des statistiques nationales] et calculs de l’auteur.

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En fait, entre juin 2016 et janvier 2018, le taux de chômage a chuté de 4,9 % à 4,3 %, tandis que le nombre de chômeurs a baissé de 187 000, atteignant son plancher depuis quarante-trois ans. Le nombre des inactifs – qui ne travaillent pas et qui ne cherchent pas d’emploi – a connu sa baisse la plus massive depuis près de cinq ans et demi. Voilà pour ce qui est des innombrables travailleurs qui étaient censés perdre leur emploi suite au vote sur le Brexit.

Les données sur l’industrie britannique, au cours des deux dernières années, sont particulièrement embarrassantes pour ces prophètes de malheur professionnels. Malgré l’incertitude concernant les négociations avec l’UE, « l’industrie manufacturière connaît sa plus forte croissance depuis la fin des années 1990 », selon The Economist ainsi que selon la Fédération Britannique des Industries (EEF). Cela s’explique en grande partie par une demande croissante à l’exportation, dynamisée par la baisse de la livre sterling et l’amélioration de la situation économique mondiale. Selon un rapport de l’aéroport de Heathrow et du Centre for Economics and Business Research (CEBR), les exportations britanniques atteignent leur sommet depuis 2000. Comme The Economist l’a publié récemment : « Les industriels britanniques, après une longue période de souffrance, bénéficient d’un boom qui n’arrive qu’une fois en une génération », car les changements consécutifs au Brexit engendrent un « rééquilibrage » bien nécessaire de la croissance, depuis les services financiers vers l’industrie manufacturière. Cela stimule également l’investissement. La dépense totale d’investissement au Royaume-Uni – publics plus privés – a crû en 2017 plus que dans aucun autre pays du G7 : +4% par rapport à l’année précédente.

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Les prédictions selon lesquelles une victoire du vote pro-Brexit broierait l’économie britannique suite à un effondrement du cours de la livre sterling se sont révélées tout aussi infondées : oui, la livre sterling a effectivement perdu du terrain par rapport aux autres grandes monnaies depuis le référendum, mais non seulement cela n’a pas détruit l’économie britannique – bien au contraire, en fait, comme nous l’avons vu – mais son cours est à nouveau à la hausse depuis début 2017.

Le Saint marché unique

Donc, puisque rien n’est venu confirmer que le Brexit pouvait déclencher un effondrement économique, qu’est-ce qui se cache derrière la certitude aveugle des commentateurs de l’actualité ? Un élément important de l’idéologie qui sous-tend l’ensemble du débat sur le Brexit est l’idée que la Grande-Bretagne a tiré d’énormes avantages économiques de son adhésion à l’UE (ou CEE comme on l’appelait en 1973). Cette affirmation est-elle étayée ? Comme le montre une étude récente du Centre for Business Research (CBR) de l’Université de Cambridge (voir graphique ci-dessous), « La croissance du PIB britannique par habitant après 1973 n’a pas été supérieure à celle des décennies précédentes. En fait, le PIB par habitant a augmenté bien plus lentement après l’adhésion qu’au cours de la décennie précédant l’adhésion ».

Source : Centre de recherche sur le commerce, Université de Cambridge.

Les chercheurs concluent que « rien ne prouve que l’adhésion à l’UE a amélioré le taux de croissance économique au Royaume-Uni ». L’établissement du sacro-saint marché unique, en 1992, n’a pas changé les choses – ni pour le Royaume-Uni ni pour l’UE dans son ensemble. Même lorsque nous nous limitons à évaluer le succès du marché unique sur la base de paramètres économiques généraux – productivité et PIB par habitant – il y a très peu de raisons de penser qu’il a tenu les promesses de ses partisans ou les prévisions officielles. Le graphique suivant fournit une comparaison à long terme entre l’UE-15 et les États-Unis en termes de PIB par heure travaillée (une mesure de la productivité du travail) et de PIB par habitant.

Source: US Conference Board [Fédération patronale des USA, NdT], Total Economy Database.

Les données montrent clairement que non seulement le marché unique (à partir de la ligne verte) n’a pas réussi à améliorer les économies de l’UE15 par rapport aux États-Unis, mais qu’il semble même les avoir pénalisées.

Plus intéressant encore, la création du marché unique n’a même pas stimulé les échanges au sein de l’UE. Le graphique suivant montre le pourcentage que représentent les exportations entra pays de l’UE et l’UEM [l’Union monétaire européenne, qui se développe dans la zone euro] rapportées aux exportations totales de l’UE et de l’UEM. Après avoir connu une hausse régulière tout au long des années 1980, cette proportion a effectivement stagné entre la création du marché unique au milieu des années 1990 et le milieu des années 2000, puis a suivi une tendance à la baisse (avec une légère reprise après 2014). Une note de Bruegel ajoute que « la zone euro a suivi à peu près le même schéma que l’Union européenne dans son ensemble, ce qui donne à penser que la monnaie commune n’a peut-être pas eu l’effet escompté sur le commerce entre membres de la zone euro ».

Fonds monétaire International, Direction des statistiques du Commerce

Il en va de même pour la part des exportations britanniques vers l’UE et l’UEM, qui stagne depuis la création du marché unique et décline même depuis le début des années 2000 (retour au niveau du milieu des années 1970), les marchés d’exportation hors UE croissant beaucoup plus rapidement que celle vers l’UE et la zone euro.

Fonds monétaire International, Direction des statistiques du Commerce et calculs de l’auteur

Comme le notent les chercheurs de l’Université de Cambridge, cela suggère « un bénéfice négligeable, pour le Royaume-Uni, à être membre de l’UE ». En outre, cela montre que la Grande-Bretagne diversifie ses exportations depuis un certain temps et qu’elle dépend beaucoup moins de l’UE aujourd’hui qu’il y a vingt ou trente ans. Une autre observation tirée de la base de données de la Direction des Statistiques du Commerce du FMI est que, alors que les exportations mondiales ont quintuplé depuis 1991 et que celles des économies avancées ont été multipliées par 3,91, les exportations de l’UE et de l’UEM n’ont augmenté que d’un facteur 3,7 et 3,4 respectivement.

Ces résultats sont cohérents avec d’autres études qui montrent que la libéralisation des tarifs douaniers, en elle-même, ne favorise pas la croissance, ni même le commerce. En fait, le contraire est souvent vrai : comme l’a montré l’économiste de Cambridge Ha-Joon Chang, tous les pays riches d’aujourd’hui ont développé leur économie à l’abri de mesures protectionnistes. Cela jette de sérieux doutes quant à l’affirmation largement répandue selon laquelle quitter le marché unique signifierait nécessairement « une productivité plus faible et un niveau de vie plus bas ». Il révèle également comme totalement « invraisemblable », selon les mots des chercheurs de Cambridge, l’affirmation du Trésor selon laquelle la Grande-Bretagne a connu une augmentation de 76 % de ses échanges commerciaux en raison de l’adhésion à l’UE, tendance qui pourrait s’inverser en quittant l’UE. Les économistes de Cambridge concluent que les tarifs douaniers moyens sont déjà si bas pour les pays non membres de l’UE qui cherchent à commercer au sein de l’UE que, même dans le cas d’un « Brexit dur », les pertes commerciales seraient vraisemblablement limitées et temporaires.

La gauche et la libéralisation

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Cela rend encore plus ridicule le soutien de la gauche contemporaine en faveur du « libre-échange ». Nous devrions frémir à l’idée que les historiens du futur se feront des aberrations telles que la campagne du Parti Travailliste en faveur du marché unique, celle de ses alliés Yanis Varoufakis avec son groupe DiEM25. Surtout si l’on considère que même les économistes orthodoxes, comme Dani Rodrik, disent maintenant explicitement que la libéralisation du commerce « cause plus de problèmes qu’elle n’en résout », qu’elle est l’une des causes profondes des réactions anti-establishment qui se développent en Occident, et que le moment est venu de « mettre des grains de sable dans les roues de la mondialisation ». En ce sens, on s’attendrait à ce que la gauche voie dans le Brexit une opportunité parfaite de « réécrire[les] règles multilatérales », comme le conseille Rodrik, au lieu de s’accrocher bec et ongles à un système en faillite.

En outre, on oublie souvent dans le débat sur Brexit que le marché unique dépasse largement la simple libéralisation du commerce. L’un des principes fondamentaux du marché unique était la déréglementation des marchés financiers et l’abolition du contrôle des capitaux, non seulement entre les membres de l’UE, mais aussi entre les membres de l’UE et d’autres pays. Comme nous le soutenons dans notre récent livre, Reclaiming the State [Réhabiliter l’État, NdT], cet aspect du marché unique reflète le nouveau consensus qui avait émergé, même au sein de la gauche, dans les années 1970 et 1980. Selon ce consensus, l’internationalisation économique et financière – ce que nous appelons aujourd’hui « mondialisation » – a rendu l’État de plus en plus impuissant face aux « forces du marché ». Dans cette lecture, les pays n’avaient donc pas d’autre choix que d’abandonner les stratégies économiques nationales et tous les instruments traditionnels d’intervention dans l’économie, et d’espérer, au mieux, des formes transnationales ou supranationales de gouvernance économique.

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Il en est résulté une dépolitisation progressive de la gestion de l’économie, qui a été un élément essentiel du projet néolibéral, en visant, d’une part, à établir des barrières étanches entre les politiques macroéconomiques et les aspirations de la population et, d’autre part, à éliminer les obstacles aux flux de capitaux. Le marché unique a joué un rôle crucial dans la néolibéralisation de l’Europe, ouvrant la voie au traité de Maastricht, qui a fait pénétrer le néolibéralisme au sein même de l’Union européenne. Ce faisant, il a établi de facto un ordre constitutionnel supranational qu’aucun gouvernement, seul, n’est en mesure de changer. En ce sens, il est impossible de séparer le marché unique de tous les autres aspects négatifs de l’Union européenne. L’UE est de nature structurellement néolibérale, antidémocratique et néocoloniale. Elle est politiquement dominée par son membre le plus important et les politiques qu’elle a menées ont eu des effets sociaux et économiques désastreux.

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Alors pourquoi la gauche de gouvernement a-t-elle tant de mal à accepter le Brexit ? Les raisons, comme nous l’avons noté, sont nombreuses et liées les unes aux autres : la croyance fausse, à gauche, selon laquelle l’ouverture et le commerce apportent la prospérité ; son acceptation des mythes économiques dominants, en particulier en ce qui concerne les déficits et les dettes publiques ; son incapacité à comprendre la véritable nature du marché unique et de l’Union européenne en général ; l’illusion que l’UE peut être « démocratisée » et réformée dans une direction progressiste ; l’idée, erronée, que la souveraineté nationale n’est plus pertinente dans une économie internationale de plus en plus complexe et interdépendante, et que le seul espoir d’obtenir un changement significatif est que les pays “mettent en commun” leur souveraineté et la transfèrent à des institutions supranationales.

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L’une des raisons essentielles du ralliement de la gauche à la panique anti-Brexit a été la diversion qui a opportunément permis de ne pas s’atteler à un problème plus substantiel : le système économique qui sous-tend l’Occident en général est en grave déclin. Une autre étude de la CBR de l’Université de Cambridge a révélé que l’impact du Brexit serait probablement beaucoup plus limité que prévu par le gouvernement « même dans l’hypothèse où le Royaume-Uni n’obtiendrait pas d’accord de libre-échange ni d’accès privilégié au marché unique de l’UE » – c’est-à-dire même dans le cas d’un « Brexit dur ». Dans l’ensemble, les chercheurs de Cambridge ont trouvé :

Les perspectives économiques sont en demi-teinte plutôt que sombres, mais cela aurait été le cas, à notre avis, même sans Brexit. La réalité, plus profonde, est la poursuite d’une croissance faible, tant de la production que de la productivité qui a marqué le Royaume-Uni et d’autres économies occidentales depuis la crise bancaire. La croissance lente du crédit bancaire, dans un contexte d’endettement déjà élevé et d’austérité du secteur public, empêche la demande globale de croître significativement.

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En d’autres termes, le Royaume-Uni continue d’être confronté à de graves problèmes économiques – demande intérieure insuffisante, bulle de la dette privée, infrastructures sur le déclin et désindustrialisation – qui n’ont rien à voir avec Brexit, mais qui résultent plutôt des politiques économiques néolibérales menées par les gouvernements britanniques successifs au cours des dernières décennies, y compris le gouvernement conservateur actuel.

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Ces idées néolibérales sont ancrées tellement profondément qu’elles ne pourront être remises en question que par une révolution démocratique dans la politique britannique – mais là encore, le débat sur le Brexit a bridé tout progrès, et révélé une profonde défiance à l’égard de la démocratie. Ceci est illustré par les affirmations selon lesquelles, sans la « protection » du marché unique, le Royaume-Uni sombrerait dans un cauchemar dystopique, où il aurait à faire face à « des aliments génétiquement modifiés, du poulet au chlore et à la privatisation des secteurs protégés comme les soins de santé » et où, comme l’écrit Denayer, les droits de l’homme seraient réduits à la portion congrue, et les « principes de procès équitables, de liberté d’expression et de normes de travail décentes » seraient compromis. S’il est vrai que, dans certains domaines, les précédents gouvernements britanniques, de droite, ont été contrariés – dans le bon sens – par l’UE dans leurs tentatives de déréglementation et de marchandisation, l’idée que le peuple britannique est incapable de défendre ses droits en l’absence d’une certaine forme de “contrainte extérieure” est condescendante et réactionnaire.

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Tout comme les déboires économiques actuels de la Grande-Bretagne ont beaucoup plus à voir avec les politiques économiques nationales qu’avec le résultat du référendum, l’avenir du pays dépendra largement des politiques nationales suivies par les futurs gouvernements britanniques, et non du résultat des négociations du Royaume-Uni avec l’UE. Comme l’écrit John Weeks, professeur émérite à l’Université de Londres : « La douloureuse vérité est que la grande majorité des ménages britanniques seront mieux lotis hors de l’Union européenne avec un gouvernement travailliste dirigé par Jeremy Corbyn que dans l’Union européenne sous le joug d’un gouvernement conservateur dirigé par n’importe qui. »

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En effet : un gouvernement socialiste démocratique dirigé par Corbyn est la meilleure option pour la majorité des citoyens britanniques et pour l’économie du pays. D’où une conclusion évidente : pour un gouvernement travailliste dirigé par M. Corbyn, ne pas être membre de l’Union européenne « résout plus de problèmes qu’il n’en crée », comme le fait remarquer M. Weeks. Il fait référence au fait que de nombreux aspects du programme de Corbyn – tels que la renationalisation des services postaux, des chemins de fer et des entreprises du secteur de l’énergie, ainsi que le soutien au développement de certaines entreprises – ou d’autres politiques qu’un futur gouvernement travailliste pourrait décider de mettre en œuvre, comme l’adoption de contrôles des capitaux, seraient difficiles à mettre en œuvre en vertu du droit communautaire et seraient presque certainement contestées par la Commission européenne et la Cour de justice des Communautés européennes. Après tout, l’UE a été créée avec l’intention précise d’interdire définitivement des politiques aussi « radicales ».

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C’est pourquoi Corbyn doit résister aux multiples pressions – d’abord et avant tout au sein de son propre parti – qui l’incitent à soutenir un « Brexit doux ». Au contraire, il doit trouver tisser autour du Brexit une histoire radicalement progressiste et émancipatrice. Une fenêtre de tir unique s’est ouverte pour la gauche britannique – et la gauche européenne en général – pour montrer qu’une rupture radicale avec le néolibéralisme, et avec les institutions qui le soutiennent, est possible. Mais elle ne restera pas ouverte éternellement.

Thomas Fazi est écrivain, journaliste, traducteur et chercheur. Il est le coauteur de Reclaiming the State : A Progressive Vision of Sovereignty for a Post-Neoliberal World [Réhabiliter l’État : une vision progressiste de la souveraineté pour un monde post-néolibéral] (Pluto Press ; 2017).

William Mitchell est le co-auteur de Reclaiming the State : A Progressive Vision of Sovereignty for a Post-Neoliberal World (Pluto Press ; 2017). Il est professeur d’économie et directeur du Centre of Full Employment and Equity [Centre de plein emploi et d’équité] à l’Université de Newcastle, en Australie.

Source : Jacobin, Thomas Fazi & William Mitchell, 29-04-2018

Traduit par les lecteurs du site www.les-crises.fr. Traduction librement reproductible en intégralité, en citant la source.

https://www.les-crises.fr/pourquoi-la-gauche-devrait-se-rallier-au-brexit/

mardi 22 mai 2018

Le socialisme autogestionnaire, l’héritage oublié de 1968 ?

TRIBUNE LIBRE / Par le 11 mai 2018

HIST MAI68 AUTOGESTION

Les premiers perçoivent mai 68 comme une révolution culturelle, à l’origine d’une libération des mœurs, qui aurait permis le triomphe du néolibéralisme dans la décennie qui suit. Les seconds préfèrent voir dans les événements la plus grande grève générale qui a débouché, dans la continuité de 1936, sur des conquêtes sociales pour les travailleurs. Les uns comme les autres semblent pourtant oublier que le « moment 68 » fut également celui d’une critique radicale du capitalisme en rupture avec le marxisme officiel de l’époque.

Bien loin de la faculté de Nanterre, c’est à l’université de Strasbourg qu’une réelle mise en cause du capitalisme voit le jour dès 1966. Sous l’influence de l’Internationale Situationniste (IS) fondée neuf ans plus tôt par Guy Debord, se développe un courant socialiste libertaire anti-étatique dit conseilliste car il considère les conseils ouvriers comme la base de l’insurrection et de la société post-capitaliste. La branche locale de l’UNEF fait publier une brochure intitulée « De la misère en milieu étudiant considérée sous ses aspects économiques, politiques, psychologiques, sexuels et notamment intellectuels et de quelques moyens pour y remédier » qui constitue une critique radicale du capitalisme et de toute forme de bureaucratie. En 1968 cette critique anti-autoritaire du capitalisme se fera dans le langage de l’autogestion.

L’autogestion et l’émancipation, mots-dordre de 1968

La réflexion sur l’autogestion traduit le souci d’une partie du mouvement de 1968 de ne pas se limiter aux revendications sociales mais de dessiner des alternatives en posant la question politique, comme le rappelle Ludivine Bantigny dans son livre 1968, de grands soirs en petits matinsElle exprime l’aspiration à l’autonomie des travailleurs, à une société moins centralisée, plus démocratique, émancipée, ainsi que le souci de la décision prise à la base. La revue Autogestion, fondée en 1966 et dans laquelle on trouve les plumes d’Henri Lefebvre ou René Laurau, s’inscrit dans la tradition de Mikhaïl Bakounine, Charles Fourier et Pierre-Joseph Proudhon. Elle s’ancre également dans des expériences historiques allant de la commune paysanne russe jusqu’aux soviets de 1905 et 1917, les conseils ouvriers de la révolution allemande (1918-1919) et hongroise (1956) ou encore les commissions ouvrières italiennes (1919-1920) et de l’Espagne révolutionnaire (1936-1939). Dans un contexte de crise du communisme et du marxisme officiel, l’autogestion est vue ici comme une alternative contre l’étatisation et la centralisation stalinienne.

L’autogestion ne fait pas consensus et se retrouve surtout chez les représentants de la “deuxième gauche” comme la CFDT et le PSU. Toutefois, les débats ne se réduisent pas au clivage entre la CGT et la CFDT mais portent sur le flou qui entoure la notion d’autogestion. Aux yeux de ses partisans, il s’agit d’un collectif de travail organisé avec une propriété collective des moyens de production qui permettrait à terme de se passer des patrons. Une confusion va pourtant s’opérer avec l’idée de cogestion où les travailleurs participent à la vie de l’entreprise mais dans un système reposant toujours sur des rapports de propriété, d’exploitation et où la course aux profits reste la norme. Le régime gaulliste évoque, de son côté, de plus en plus l’idée de “participation” dans l’entreprise. Ce débat fait évoluer le Mouvement du 22 Mars qui souligne que l’autogestion peut apparaître comme une “mystification”, dès lors que le terme est employé par tout le monde, « de Lapalisse à de Gaulle, de la CFDT aux anarchistes« , chacun lui donnant un sens différent. Est également évoquée l’utilisation de l’“autogestion” par les nouveaux courants du training group et des techniques psychosociologiques visant à développer les performances individuelles pour mieux servir la compétitivité des entreprises… « Autogérer une entreprise capitaliste ? C’est ce que font les entreprises américaines de pointe (Boeing) » fait remarquer un participant à l’occasion d’une rencontre entre des étudiants de différentes universités, des ouvriers de Renault, Peugeot et d’Hispano-Suiza. Dès 1968, les plus fervents partisans de l’autogestion ont déjà conscience des risques d’un dévoiement du concept au profit d’un plan technocratique ou encore d’une auto-exploitation des travailleurs.

Les partisans de l’autogestion, à l’image du syndicat CFDT de Renault Billancourt, sont pourtant catégoriques :  l’autogestion doit permettre un passage progressif du contrôle ouvrier sur l’entreprise à la gestion pleine et entière par les travailleurs eux-mêmes ; elle n’a rien à voir avec la participation gaulliste ou la cogestion telle qu’elle se pratique en Allemagne de l’Ouest (RFA). La seule entreprise qui se livre en 1968 à une réelle expérience autogestionnaire est la CSF-Thomson à Brest. Ludivine Bantigny souligne l’existence de “commissions ouvrières” accueillant aussi bien des ouvriers, des employés que des ingénieurs, initiant une véritable communauté qui met en cause les hiérarchies. L’autogestion implique de s’attaquer véritablement à la nature du pouvoir économique et politique pour que tout soit contrôlé par les travailleurs et d’établir des liens étroits entre les usines autogérées, lesquelles ne sauraient rester isolées.

Pour une organisation non-capitaliste de la vie

Parce qu’elle suspend le temps et offre la possibilité de questionner le monde, la grève générale de 1968 est également l’occasion d’imaginer une société libérée du profit et de proposer “une organisation non capitaliste de la vie”. À Lille, le comité d’action ouvriers-étudiants envisage une transformation des structures de l’échange, par le biais de mutuelles et de coopératives qui échapperaient à l’emprise des intermédiaires : grossistes, agents de bourse, banquiers… Quant au comité de Censier, il imagine la fin de l’économie concurrentielle, qui rendrait alors inutile la publicité. Comme le rappelle l’historienne, " les entreprises de séduction périraient et, de leurs cendres, naîtrait un autre goût de la beauté. L’information sur les produits viendrait des producteurs eux-mêmes, tandis que les consommateurs seraient formés à sa conception comme à sa critique" . Une véritable critique culturelle du capitalisme et de la société de consommation se déploie. Le partage des richesses est vu comme un moyen de ne plus faire reposer la reconnaissance sociale sur la seule possession et, par conséquent, de libérer la créativité des individus ; la réduction du temps de travail doit permettre de dépasser l’opposition entre manuels et intellectuels en proposant d’autres apprentissages moins clivés.

La diminution du temps de travail est également mise en avant, mais est-ce acceptable si cela conduit à consommer moins? En 1968, il ne faut pas oublier que le souvenir des privations et des rationnements, notamment pendant la guerre, reste très présent et que posséder quelques bien hors de l’ordinaire est perçu comme une réelle nouveauté. Cela n’empêche pas une réflexion sur le bien commun, la pensée de l’utile contre la futilité du gadget et de la publicité ou encore l’expérience de la gratuité. Les débats touchent également à la propriété. Si d’aucuns prônent une forme de communisme qui s’inspireraient de la république des Guaranis aux XVIIe et XVIIIe siècles, d’autres estiment que la mise en commun de tous les biens n’est pas une nécessité et qu’une chose est d’avoir un logement, une autre est d’en posséder dix pour en louer neuf : « On peut souhaiter comme statut de la propriété que les biens de consommation restent la propriété des individus ; que les moyens de production soient entre les mains des travailleurs intéressés ; que les richesses naturelles soient à l’ensemble de la collectivité« .

Si les expériences du passé constituent toujours une référence, à l’image de la Commune de Paris incarnant l’idéal d’une démocratie directe et auto-organisée, tous ces projets témoignent d’une volonté de partir des revendications les plus élémentaires, en se détachant des modèles. Les utopies qui s’y développent sont des utopies concrètes, accessibles et qui partent toujours de problèmes présents. Enfin, Ludivine Bantigny souligne la manière dont à mesure que le mot “révolution” se répand, celui-ci se vide de plus en plus de son sens : " La torsion du mot ouvre de nouveaux emplois : n’importe quoi pourra bientôt apparaître “révolutionnaire” dans les slogans publicitaires" .

Les acteurs de 1968 ont conscience de la manière dont le capitalisme possède la capacité de digérer et récupérer les critiques, même les plus déterminées, Hebert Marcuse soulignant que " le succès le plus caractéristique de la société industrielle avancée est justement sa propre capacité à intégrer les opposants" . Quarante ans plus tard, Luc Boltanski et Eve Chiappalo analyseront comment des éléments issus de la critique de l’aliénation de la vie quotidienne par l’alliance du capital et de la bureaucratie seront récupérés au profit d’un " nouvel esprit du capitalisme" . Sans doute faut-il voir dans cette “capacité étonnante de survie” du système, par ingestion de la contestation, la principale leçon de Mai 68.

https://comptoir.org/2018/05/11/le-socialisme-autogestionnaire-lheritage-oublie-de-1968/

lundi 21 mai 2018

Bernard-Henri Lévy repart en guerre contre le Brexit… dans une pièce de théâtre

Opposé à la sortie du Royaume-Uni de l’UE, Bernard-Henri Lévy troquera une énième fois ses habits de philosophe pour celui de comédien. Le 4 juin prochain à Londres, il se produira sur les planches dans une pièce intitulée «Last exit before Brexit».

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A l’invitation de Sophie Wiesenfeld, la fondatrice de Hexagon Society, un mouvement intellectuel qui affirme promouvoir «la production de contenus culturels» pour combattre «l'obscurantisme, le populisme, le racisme et les menaces contre les démocraties», Bernard-Henri Lévy se rendra à Londres le 4 juin prochain pour adapter sa pièce de théâtre Hôtel Europe au Cadogan Hall.

Rebaptisée pour l’occasion Last exit before Brexit, cette représentation lui permettra une nouvelle fois de donner de sa personne afin de militer contre la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne et ainsi convaincre la majorité des Britanniques qu’ils ont glissé le mauvais bulletin dans l'urne lors du référendum du 23 juin 2016.

Le Brexit, une «escroquerie politique et morale» pour Bernard-Henri Lévy

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Cette position, il l’a réitérée le 16 mai pour le magazine Ici Londres. Au cours de l’interview, il a en effet expliqué que le Brexit était «une des manifestations […] de la vague populiste qui déferl[ait] en ce moment sur toute l’Europe», fustigeant au passage Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon, dont il a estimé qu’ils en étaient les vecteurs principaux en France. «Je ne pense pas que l’Europe puisse durablement survivre à un retrait de la Grande-Bretagne», a-t-il par ailleurs estimé.

Enfin, interrogé sur le risque d’un Frexit, il a alors confié ses craintes : «J’espère qu’aucun gouvernement français ne commettra l’erreur folle de David Cameron qui, pour des raisons politiciennes, a déclenché cet effet papillon. Les gens disent : "qu’avez-vous contre ce référendum ? Est-ce que le référendum, ce n’est pas l’essence même de la démocratie ?". Eh bien justement non. C’est un des buts de cette pièce : dénoncer l’énorme escroquerie politique et morale qui veut nous faire croire que demander à un peuple de répondre par "oui" ou "non" à une question aussi énorme, aussi complexe, que son maintien ou non dans l’Europe, serait l’essence de la démocratie.»

https://francais.rt.com/france/50842-bernard-henri-levy-theatre-brexit

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dimanche 20 mai 2018

La culture des massaïs en péril.

Pour encaisser des devises, la Tanzanie joue la carte du tourisme. Quitte à chasser tout un peuple de ses terres ancestrales.

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La nuit tombe vite près de l’équateur. Alors que les masses de nuages qui apparaissent à l’horizon prennent un ton orange tandoori, des enfants font rentrer les chèvres à l’intérieur d’enclos formés d’épineux pour les protéger des léopards. Sur le sentier qui gravit la colline, un vieux Massaï passe, grimpant la côte à grandes enjambées, sans effort. Un tissu rouge l’enveloppe des épaules aux genoux. D’une main, il tient une lance. De l’autre, il pianote sur un téléphone portable. Je peux sentir la fumée des feux du village massaï voisin, sur lesquels les habitants préparent le dîner : soirée ordinaire sur les hauts plateaux d’Afrique de l’Est.

Etrangement, je viens de recevoir un texto me souhaitant la bienvenue aux Emirats arabes unis (EAU). “Nous vous souhaitons un agréable séjour !” peut-on y lire. L’explication se trouve là-bas, juste en haut de la colline, à un endroit que les autochtones appellent “Arabiya”. C’est une sorte de camp touristique constitué d’une imposante résidence, d’une piste d’aviation capable d’accueillir de gros jets, d’une flotte de véhicules tout-terrain et d’une agence de télécommunications à l’enseigne de l’opérateur des Emirats arabes unis. On y trouve également le siège d’Ortelo Business Corporation (OBC), une entreprise peu connue (elle ne fait pas de publicité) qui organise des safaris de luxe. Fondée en 1993 par un ministre de la Défense des EAU proche de la famille royale de Dubaï, elle propose aux cheikhs et aux millionnaires du Golfe de venir faire des séjours agréables dans la nature. Son champ d’action : une région appelée Loliondo, plus vaste que le Hampshire.

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Cette étendue de coteaux et de savane ne constitue que l’une des innombrables terres que le gouvernement tanzanien, avide de dollars, a abandonnées aux investisseurs étrangers. En vertu de la “stratégie de développement” adoptée par le gouvernement, la Tanzanie doit attirer 1 million de touristes depuis 2010 et les dirigeants semblent prêts à tout pour y parvenir. Rappelons qu’un quart du territoire est protégé à des fins de “conservation”. En règle générale, cela signifie qu’on y développe un tourisme du type safari et que les personnes qui vivent sur ces terres se font expulser par le gouvernement.

A quelques kilomètres d’Arabiya, dans les collines, se trouve un autre établissement, d’un genre un peu différent. L’Enashiva Nature Refuge est un complexe avec hôtel et camping, installé sur un domaine de près de 5 000 hectares. Il appartient à une société d’écotourisme américaine, primée pour son travail : Thomson Safaris. Si cette entreprise se vante de sa philanthropie, les Massaïs l’accusent de les avoir privés, eux et leurs troupeaux, des terres où ils venaient chercher de l’eau et des herbages. Thomson Safaris conteste ces accusations : Les gardiens de troupeaux ont toujours eu accès à une source pendant la saison sèche.” Or le plus important, pour ces bergers semi-nomades, c’est de pouvoir déplacer leurs troupeaux sur différentes zones de pâture au fil des saisons. Thomson discute actuellement de ce point avec un comité de sages locaux. Cela fait deux ans que les frontières d’Enashiva sont le théâtre de violentes confrontations, parfois accompagnées de coups de feu, entre les bergers, les gardes de Thomson et la police.

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On assiste ici, dans le nord de la Tanzanie, à ce qui peut être décrit comme la destruction systématique de la culture et des moyens de subsistance de la tribu la plus emblématique d’Afrique. Elégants, intelligents et insoumis, les Massaïs fascinent les aventuriers depuis le milieu du XIXe siècle. Avec leurs pommettes hautes et leur code de guerre chevaleresque, ces nomades forment la toile de fond d’une kyrielle de fictions africaines imaginées par des figures du monde blanc, du romancier Ernest Hemingway au photographe Peter Beard. Mais, aujourd’hui, les Massaïs sont en train de se faire ghettoïser, jugés indésirables au sein des nouveaux Disneyland d’Afrique. Parmi les nombreuses entreprises touristiques étrangères, certaines se font complices du gouvernement, qui distribue à qui mieux mieux les terres sur lesquelles les Massaïs ont vécu pendant des siècles. Selon des ONG, des centaines de fermes massaïs ont été incendiées par la police, en juillet-août dernier, lorsque des bergers, frappés par la sécheresse, ont amené leur bétail sur des terres louées par l’Etat à l’OBC.
“Un Massaï, c’est bien pour les photos des touristes, c’est aussi utile pour porter vos sacs jusqu’au camp, et peut-être pour vous guider et vous aider à voir des animaux”, explique Moringe Ole Parkipuny, un vieux défenseur des droits des Massaïs, qui siège au Parlement tanzanien. “Mais, en fin de compte, les animaux ont bien plus de valeur que les personnes.” S’il faut une preuve de ce sombre constat, elle se trouve dans le nord de la Tanzanie, dans une région qui attire les touristes comme le miel attire les abeilles, le massif du Ngorongoro. Là, le gouvernement expulse les Massaïs par dizaines de milliers pour la sauvegarde de vingt-cinq rhinocéros, l’attraction phare du cratère du Ngorongoro.

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Ololosokwan est le village le plus proche d’Arabiya. A notre arrivée les conversations battent leur plein. D’après la rumeur, l’émir de Dubaï en personne doit arriver au ranch dans les jours qui viennent. Sa venue imminente explique la présence d’un groupe d’hommes arabes à l’air sévère, que certains ont aperçu dans un 4 x 4 dépourvu d’immatriculation, à côté de la cafétéria qui borde la route. Visibles aussi, les bérets rouges de la Full Force, la police spéciale de Tanzanie, que la population redoute. Lorsque des figures éminentes arrivent au camp – si l’on en croit ce qu’on raconte ici –, un tapis est déroulé tout le long du chemin qui sépare la piste d’atterrissage de la résidence.

La zone est fermée aux journalistes et aux ONG. Et l’OBC n’a pas cru bon de répondre à notre demande d’entretien. Les villageois, qui ont été avertis par la police qu’ils auraient des ennuis s’ils parlaient de l’OBC à des étrangers, osent cependant nous parler – discrètement – des “Arabes” et de leur bizarre colonisation du district de Loliondo. Ils racontent que, pendant six mois, chaque année, ils sont contraints d’obéir aux managers arabes, qui leur disent où mener leurs troupeaux, et par quel chemin. Si les villageois se disputent avec l’OBC à propos des terres, la police tanzanienne les punit et les frappe.

Les bergers ont commencé à être expulsés en 1959

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L’été dernier, un Massaï de 29 ans est mort écrasé accidentellement par un véhicule touristique arabe, selon les autorités. Mais les bergers qui se trouvaient avec lui n’en démordent pas : il s’est d’abord fait tirer dessus, et ensuite le véhicule est passé intentionnellement sur son corps. Et ils ne se fient guère au rapport d’autopsie. Cependant, aucune preuve ne permet de valider leurs affirmations.

L’OBC, de son côté, fait valoir ses actions caritatives. En mai 2009, elle a distribué des sacs de maïs dans le cadre d’un programme de lutte contre la famine, à Loliondo. De plus, pour dédommager certains villages des désagréments causés par la chasse, elle a proposé de verser 25 millions de shillings tanzaniens (près de 13 000 euros) à chacun. Le village d’Ololosokwan, lui, a refusé l’argent. “Nous n’avons pas été consultés lorsqu’on a donné aux Arabes cette zone de chasse”, explique Kirando Ole Lukeine, un des anciens. “Le village ne veut rien avoir à faire avec cela. On nous a dit que nous devions obéir au gouvernement. Mais ce n’est qu’une manœuvre de plus pour nous confisquer nos terres.” Conclusion d’un autre aîné : “Nous nous sentons comme des réfugiés dans notre propre pays.”

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La Tanzanie, qui, en 2008, était classée 102e sur 180 sur la liste des pays les moins corrompus du monde, a encaissé 9,3 millions de dollars [6,6 millions d’euros] en 2002 grâce à la vente de permis de chasse. Mais la part qui revient aux communautés des zones qui accueillent les chasseurs est infime. La pauvreté y atteint un des pires niveaux parmi les pays d’Afrique de l’Est.

En Tanzanie, les bergers ont commencé à être expulsés des plaines en 1959, lorsque le gouvernement colonial britannique a transformé l’océan d’herbe du Serengeti – en langue massaï, ce nom signifie “plaine infinie” – en une réserve naturelle interdite aux humains. Le gouvernement a alors passé un accord avec les Massaïs, un accord plutôt honnête comparé à tous ceux qui ont suivi. Les clans ont accepté de quitter la plaine et de s’installer sur les hauts plateaux volcaniques adjacents, célèbres pour le gigantesque cratère du Ngorongoro et ses rhinocéros. Les administrateurs coloniaux avaient expliqué aux Massaïs qu’ils pourraient y vivre perpétuellement, en disposant de l’eau et des herbages à leur guise.

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Après l’indépendance, en 1961, le gouvernement tanzanien a créé de nouveaux parcs naturels, ce qui a entraîné d’autres vagues d’expulsions. En 1973, le gouvernement de Julius Nyerere, qui est revenu sur l’accord conclu entre les Massaïs et les Britanniques, a chassé les bergers du cratère. D’après la conception socialiste qu’avait Julius Nyerere de la propriété terrienne, toute terre devait être productive. Or les bergers, même s’ils produisaient la majorité de la viande de bœuf de la nation, n’étaient pas productifs au sens de l’agriculture moderne. Selon lui, ils étaient “paresseux, ingouvernables et sauvages”. Le gouvernement a donc interdit leur langue (elle est toujours bannie des écoles, ce qui explique entre autres le fort niveau d’analphabétisme chez les Massaïs) et leurs costumes. Julius Nyerere est même allé jusqu’à ordonner aux femmes de porter des sous-vêtements.

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Le peuple qui possède ces terres perçoit très peu de bénéfices du tourisme. Dans la zone de conservation du Ngorongoro, jamais un de ses membres n’a obtenu le moindre emploi dans les services du parc. Les Massaïs ont seulement le droit de vendre des perles et de danser pour les touristes. De nos jours, 70 % de la communauté vit au-dessous du seuil de pauvreté et 15 % des enfants n’atteignent pas l’âge de 5 ans. Et pourtant, plus de 300 000 touristes visitent leur région chaque année, rapportant au parc géré par le gouvernement la bagatelle de 10 millions de dollars [7 millions d’euros].

L’immensité de plaines et de collines d’Ololosokwan et de Loliondo est l’un des endroits les plus isolés sur terre. Il faut par exemple rouler huit heures en 4 x 4 pour atteindre la route goudronnée la plus proche. L’espace semble donc suffisant pour tout le monde. Mais, en réalité, les Massaïs se retrouvent douloureusement pris en étau entre les parcs nationaux et les terrains détenus par des investisseurs étrangers. La concession de Dubaï, dangereuse pour les bêtes pendant les six mois que dure la saison de la chasse, ne se trouve qu’à quelques kilomètres du parc national du Serengeti, où la moindre vache égarée sera automatiquement saisie par les autorités. Sans oublier les terres de Thomson Safaris, que l’entreprise a rebaptisées Enashiva Nature Refuge. En massaï, enashiva signifie “bonheur”. Les autochtones ne peuvent retenir un sourire devant une telle ironie.

 

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Liz McKee, une Britannique responsable de la Tanzanie chez Thomson Safaris, me confie qu’il y aurait des emplois à pourvoir sur le site d’Enashiva, qui devait amorcer ses activités début 2010. Elle me rappelle que les groupes de protection de la nature ne tarissent pas d’éloges envers Thomson et son tourisme éthique. De fait, au début de l’année 2009, la société a été couronnée par le National Geographic comme l’une des dix meilleures entreprises de voyages d’aventure de la planète. Thomson a même sponsorisé une conférence sur le tourisme philanthropique. Liz McKee m’a invité à visiter Enashiva et à interviewer son manager local, Daniel Yamat. Avant de m’y rendre, j’ai demandé à Lesingo Ole Nanyoi, un des bergers des environs, s’il aimerait avoir un travail bien rémunéré dans l’hôtel. “Non”, m’a répondu cet homme grand, à la peau très foncée, solennel et calme. “Ce ne serait pas possible.” La diction de Lesingo est lente et difficile à comprendre. Lors d’affrontements à Enashiva, en avril 2008, lorsque des gardes de sécurité et des policiers ont tenté de confisquer le troupeau de sa famille, il a été touché par une balle de la police, qui lui a brisé la mâchoire. La blessure lui a laissé un enchevêtrement de vilaines cicatrices au menton, et sa mâchoire est encore trop faible pour qu’il puisse mâcher. “La vie d’un Massaï, c’est son troupeau, assure-t-il. Le troupeau nous donne tout ce dont nous avons besoin, notre nourriture, un abri. Arrêter de garder du bétail, c’est mourir !”

Lesingo et d’autres bergers expliquent que des heurts avec les gardes de Thomson, qui ne sont pas armés, éclatent sans cesse.

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Souvent, les gardiens confisquent des vaches pour une journée. Et lorsqu’ils appellent la police en renfort, les bergers se font arrêter et sont obligés de verser des pots-de-vin pour être libérés.

Les trois villages isolés qui bordent Enashiva ont eux aussi leur lot d’histoires à raconter. Deux femmes nous confient qu’elles ont été battues lors d’échauffourées, il y a deux ans. Toutes deux étaient enceintes et ont perdu leur bébé. Un matin, nous partons avec un membre d’une ONG locale, le Women Pastoralists Committee [Comité des femmes éleveuses], pour les interviewer. Mais, à mi-chemin, la personne qui nous accompagne reçoit un appel de son chef sur son téléphone portable, qui lui dit de faire demi-tour : “C’est trop dangereux !” D’après James Lembikas, chef du village de Soitsambu, le respect des limites des terres et la fermeture des chemins de pâturage traditionnels des Massaïs par Thomson ont détruit des vies dans les trois villages adjacents à ses terrains. Jusqu’à 4 000 personnes ont vu leur existence bouleversée. Les enfants ne peuvent plus aller à l’école et un millier de familles ont dû déplacer leurs bêtes vers des herbages excessivement sollicités, près de la limite avec la zone de chasse émirienne.

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James Lembikas accepte de nous accompagner pour visiter les trois villages délabrés, mais il change d’avis après avoir reçu un coup de téléphone de Daniel Yamat, le manager de Thomson à Enashiva. Nous appelons donc le manager et fixons un rendez-vous au Nature Refuge. Mais Daniel Yamat nous dit d’emblée qu’il ne peut rien nous montrer ni répondre à aucune question. Nous n’avons plus qu’à repartir. Mais voilà que nous sommes arrêtés sur la route, dix minutes plus tard, par la police tanzanienne, qui nous emmène au bureau du commissaire du district. Celui-ci nous prend nos passeports et veut nous faire escorter par un policier armé jusqu’à Arusha, la capitale de la région, afin qu’une enquête soit menée. Son secrétaire nous explique que ces mesures font suite à une plainte déposée par Thomson à propos de nos questions. Deux jours plus tard, à Arusha, un responsable de l’immigration finit par nous rendre nos passeports et nous présenter des excuses. “Ces fonctionnaires, là-bas, ils ne connaissent rien au droit. Tout ce qu’ils font, c’est pour des raisons politiques.”

Des militants massaïs sont régulièrement arrêtés et menacés

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Un journaliste d’Arusha, qui a eu le courage de couvrir les événements liés à l’installation de Thomson et de l’OBC, nous explique que la seule façon de visiter les lieux est de le faire en secret, une fois la nuit tombée. Il nous avertit par ailleurs que des militants massaïs sont régulièrement arrêtés et menacés. Un chef massaï, qui avait protesté contre Thomson auprès du président tanzanien est décédé alors qu’il était entre les mains de la police. Après sa mort, un journaliste néo-zélandais, Trent Keegan, a interviewé en 2008 des victimes massaïs du service d’ordre de Thomson. Quelques jours plus tard, il a lui aussi été assassiné lors d’un simulacre de vol, à Nairobi. Selon ses proches, sa disparition est liée à son travail d’investigation, mais aucune preuve ne permet d’étayer leurs soupçons.

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Lorsque j’évoque notre expulsion du district devant Liz McKee, elle m’assure d’un air catégorique que Thomson ne verse pas d’argent à la police ni aux autorités. “Ça ne rentre pas dans mon budget”, plaisante-t-elle. Et si elle reconnaît que des tensions regrettables existent, elle soutient que les violences ne viennent que du côté adverse. Elle assure aussi que les Massaïs ont lancé des flèches empoisonnées sur des touristes, accusation que Lesingo Ole Nanyoi et d’autres Massaïs contestent fermement. Liz McKee admet que les griefs des Massaïs à propos des terres ont leurs raisons d’être. Mais elle estime que le gouvernement, qui a vendu le ranch à Thomson, est responsable du problème.

(...)

Alex Renton
https://www.courrierinternational.com/article/2010/02/11/vous-ne-partirez-plus-en-safari

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Nos politiques (dont beaucoup sont corrompus en étant au service de la finance et des multinationales) nous vantent la mondialisation, affirmant même que nous serons obligés d'y entrer !

Mai n'est-ce pas plutôt un tsunami dévastateur qui balaie toute la richesse, la beauté et la diversité du monde au profit d'une très très petite minorité ?   S.R.

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samedi 19 mai 2018

Biohacking : Trois vaches viennent de se faire poser un implant d’un nouveau type, et bientôt, ce sera vous ?

Livestock Labs, une start-up américaine, teste actuellement sur 3 vaches d’une ferme de l’Utah un dispositif sous-cutané qui permet de surveiller l’état de santé et l’activité des animaux. Ses créateurs ne comptent pas s’arrêter en si bon chemin, et ils espèrent que les prochains êtres qu’ils pourront “pucer” seront humains.

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EmbediVet se compose d’une puce recouverte d’une résine transparente qui est installée dans le maxillaire inférieur de l’animal. Elle contient des trackers qui utilisent le Bluetooth pour transmettre des informations sur la fréquence de mastication des ruminants, leur température et leurs déplacements autour de la ferme. Le dispositif est alimenté par une pile bouton dont la durée de vie est estimée à trois ans.

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MediVet tracker de Livestock Labs. La partie arrondie est un peu plus grande que le quart

 

 

Des données pour alimenter une intelligence artificielle

Les 3 vaches pionnières de cette technologie fournissent à leur insu des données qui contribueront à créer une intelligence artificielle qui aidera les éleveurs à détecter rapidement et facilement les animaux malades, ou présentant un comportement déviant au sein de très vastes cheptels.  Les capteurs RFID embarqués et autres trackers sont utilisés depuis longtemps dans le bétail, mais généralement, ils ne visent qu’à permettre d’identifier chaque animal.

ImplediVet est implanté au moyen d’une intervention chirurgicale sous anesthésie locale, et Livestock Labs promet que le dispositif est mieux toléré par son  porteur qu’un dispositif “wearable”, tout en étant potentiellement plus puissant pour recueillir des données utiles au fil du temps. La puce doit respecter plusieurs contraintes. Elle doit impérativement rester en place, surtout lorsque les porteurs sont destinés à la consommation humaine, et en dépit du fait que ceux-ci peuvent avoir tendance à se gratter. Hors de question que la vache se retrouve au centre d’un hamburger commandé dans un fastfood…

La question du coût est également sensible dans les secteurs de la production laitière et bovine, où les marges sont faibles.

D’autres cobayes à terme : les humains

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Mais les créateurs de ce système de suivi sous-cutané ne comptent pas s’arrêter en si bon chemin, et ils espèrent que les prochains êtres qu’ils pourront “pucer” seront humains.

Pendant des années, au sein de leur ancienne société, Grindhouse, le CEO (PDG) Tim Cannon et son équipe ont expérimenté plusieurs capteurs, y compris un appareil appelé Circadia, destiné à détecter certaines maladies. Mais ce projet s’est heurté à un obstacle majeur : la réticence généralisée à l’égard des implants corporels non nécessaires sur le plan médical. En conséquence, ce n’était pas rentable. Mais Cannon est certain que ces réserves seront progressivement levées et, qu’un jour, il pourra proposer des capteurs pour les humains.

Les Suédois à l’avant-garde

SUEDE PUCE CANAL

Et ce jour n’est peut-être pas si lointain. Sur les trois dernières années, près de 3 000 Suédois se sont fait implanter une puce de la taille d’un grain de riz sur le dos de la main pour remplacer les cartes d’identification, leurs clés ou les billets de train conventionnels.

Il y a 4 ans, la firme suédoise de biologie participative (ou “biohacking”) Bionyfiken a commencé à organiser des “implant parties” dans plusieurs pays (USA, Royaume-Uni, Allemagne, France, et Mexique), des événements au cours desquels les participants se faisaient “pucer” en masse. Mais les Suédois, très à l’aise avec les technologies numériques, semblent être les citoyens du monde les plus ouverts à ces techniques.

« La prochaine grande plateforme »

Le fondateur de Bionyfiken est d’ailleurs convaincu qu’elles sont l’avenir, et même, la “nouvelle grande plateforme”, comme il l’avait confié à Business Insider en 2015 : « Le corps humain est la nouvelle grande plateforme. Le corps connecté est déjà un phénomène. (…) Qui veut transporter un smartphone encombrant ou une montre intelligente alors qu’il est possible de les avoir dans son ongle ? Je pense que c’est la direction que nous sommes en train de prendre. »

 

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Source :

https://www.embedivet.com/

http://uk.businessinsider.com/heres-why-body-hacking-is-taking-off-2015-7

http://hplusmagazine.com/2013/10/21/grinder-update-tim-cannon-implants-circadia-1-0/

https://www.technologyreview.com/s/611144/cyborg-cows-are-coming-to-a-farm-near-you/

http://www.businessinsider.fr/us/swedish-people-embed-microchips-under-skin-to-replace-id-cards-2018-5

https://fr.express.live/2017/04/05/societes-commencent-a-implanter-puces-electroniques-a-leurs-employes/

https://fr.express.live/2018/05/17/trois-vaches-viennent-de-se-faire-poser-un-implant-dun-nouveau-type-et-bientot-ce-sera

http://www.wikistrike.com/2018/05/trois-vaches-viennent-de-se-faire-poser-un-implant-d-un-nouveau-type-et-bientot-ce-sera-vous.html

https://aphadolie.com/2018/05/18/biohacking-trois-vaches-viennent-de-se-faire-poser-un-implant-dun-nouveau-type-et-bientot-ce-sera-vous/

jeudi 17 mai 2018

Ambassade US à Jérusalem : « Coup de pied dans la fourmilière » ou « machineries infernales » ? (Vidéo)

A l’occasion du 70e anniversaire de la proclamation de l’Etat d’Israël, l’ambassade des Etats-Unis est inaugurée à Jérusalem. Pour RT France, Richard Labévière et Richard Abitbol confrontent leur analyse de la situation dans la région.

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Ce 14 mai 2018, l’inauguration de l’ambassade des Etats-Unis à Jérusalem marque un tournant majeur après des décennies de prudence diplomatique. Comme prévu, l’événement n’a pas manqué d’exacerber les tensions déjà vives dans cette région du monde : pour protester contre l’événement, des milliers de Palestiniens se sont dirigés vers la frontière israélo-palestinienne, dans la région de Gaza, et des dizaines d’entre eux ont perdu la vie sous les tirs israéliens.

Sur le plateau de RT France, le rédacteur en chef du site Proche et Moyen-Orient, Richard Labévière, ainsi que le président de la confédération des juifs de France, Richard Abitbol, ont livré leur analyse de la situation. Des visions totalement opposées qui ont parfois mené à de vifs échanges…

Le déplacement controversé d’une ambassade

Premier à prendre la parole, Richard Abitbol s’est félicité de la décision de Donald Trump qui, selon lui, « crée le conflit pour régler le conflit ». « [Donald Trump] donne un coup de pied dans la fourmilière », a poursuivi le président de la confédération des juifs de France, comparant le locataire de la Maison Blanche à l’ancien conseiller à la sécurité nationale des Etats-Unis, Henry Kissinger, qui selon lui, « attendait le conflit pour traiter le conflit ».

De son côté, Richard Labévière a déploré une décision qu’il estime être à la source de trois « machineries infernales ».

Ainsi, le rédacteur en chef du site Proche et Moyen-Orient a déploré un « piétinement du droit international », « la fin des accords d’Oslo [conclus en 1994] », ainsi qu’« une action de négationnisme historique scandaleuse et inédite dans l’histoire du Proche-Orient ».

Avant Trump… l’administration américaine ?

Les deux invités, chacun à leur tour, n’ont pas manqué d’évoquer le rôle global de l’administration américaine dans l’évolution de la situation au Proche-Orient.

« Ce n’est pas Monsieur Trump qui a décidé de faire que l’ambassade américaine vienne à Jérusalem, c’est une décision de l’administration Clinton, c’est une loi américaine qui doit s’appliquer et qui a été suspendue. », a argué Richard Abitbol.

Quant à Richard Labévière, il a dénoncé l’influence américaine dans la région, n’hésitant pas à évoquer l’implication des « lobbies juifs [américains] pro-israéliens » et des « PAC » [en français, comités d’action politique, organisations privées dont le but est d’infléchir les choix des élus américains]. Il a ainsi déclaré : « La médiation américaine s’est tellement ridiculisée […] Depuis le départ, la question israélo-palestinienne est une question de politique domestique intérieure aux Etats-Unis.»

Quel chemin pour la paix ?

Richard Abitbol s’est montré catégorique : « Il y a aujourd’hui une chance comme jamais pour avoir une paix au Proche-Orient avec une alliance nouvelle entre tous les pays sunnites et Israël. »

Richard Labévière, lui, a considéré qu’« il [fallait] sortir du théologico-politique […] pour laïciser le problème et revenir à une technicité diplomatique ».

Le dossier iranien

En fin de débat, les deux interlocuteurs ont été interrogés sur le récent retrait de Washington de l’accord sur le nucléaire iranien.

A ce sujet, Richard Labévière s’est inquiété d’une « convergence américaine, israélienne et saoudienne pour faire une guerre à l’Iran ». Il a poursuivi en exprimant ses craintes sur un « conflit [qui] pourrait s’élargir au-delà du Moyen-Orient », évoquant le rôle de pays comme la Russie et la Chine.

De son côté, Richard Abitbol a salué la décision de Donald Trump, développant une virulente critique de la République islamique d’Iran : « C’est une décision qui devrait ravir le monde entier, l’Iran n’a pas seulement une politique anti-israélienne, l’Iran est à l’origine de beaucoup d’attentats antisémites […] l’Iran finance des groupes terroristes qui ont généré des attentats antisémites un peu partout dans le monde, l’Iran n’est pas une démocratie ! »

Source :

https://francais.rt.com/entretiens/50678-ambassade-us-jerusalem-coup-pied

https://www.la-croix.com/Monde/Moyen-Orient/marche-sanglante-Gazaouis-2018-05-14-1200938870

Voir notamment :

Censures « françaises » – Richard Labévière

https://aphadolie.com/2018/05/16/ambassade-us-a-jerusalem-coup-de-pied-dans-la-fourmiliere-ou-machineries-infernales-video/

Voir la vidéo:

 

VIDEO DEBAT JERUSALEM

Ambassade US à Jérusalem : Richard Labevière et Richard Abitbol confrontent leur analyse

https://www.youtube.com/watch?time_continue=800&v=H7zDgJM3G6Q

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mercredi 16 mai 2018

FRANCE | Tu dénonces Soros? Tu es antisémite!

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La couverture de Valeurs actuelles fait la polémique cette semaine. On y voit le portrait du vieux requin de la finance sous le titre «Le milliardaire qui complote contre la France». Etrangement, cela vaut au magazine l'accusation d'antisémitisme de la part de juges autorisés. Régis de Castelnau résume avec brio et humour cette nouvelle chasse aux sorcières:

Rubrique : dévoiement.

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«J'ignorais (vraiment) que George Soros était juif. Je savais seulement qu'il était américain, un super riche sans scrupule ayant bâti une immense fortune en spéculant contre les États. Fortune qu'il met désormais au service du projet politique néoconservateur américain. En intervenant avec son pognon partout sur la planète pour mettre le bazar. Donc pour moi, un ennemi.

Je ne lis pas Valeurs Actuelles (faut pas déconner), mais sa couverture que j'avais regardée distraitement ne m'avait pas frappé. Aussi nulle et racoleuse que celles de tous ses concurrents.

– Ah oui mais non, cette couverture est antisémite !

– Ah bon ?

– Ben oui, il y a le mot « milliardaire », qui est un synonyme du mot « juif ». Comme « banquier ». Critiquer un milliardaire ou un banquier, c'est antisémite. Tu ne savais pas ?

– Mais moi, mon banquier il n'est pas juif. Enfin je crois.

– Tu as vérifié ?

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Heureusement, trois preux chevaliers viennent à son secours. Glucksmann (le fils), Plenel et Askolovitch. Et avec la bonne foi qui les caractérise, ils nous disent que publier la photo d'un vieux monsieur et parler de milliardaire en même temps, comment que c'est pas antisémite, protocole des sages de Sion, les heures sombres et tout ça.

En nous prenant pour des jambons. Glucksmann, on sait avec certitude depuis le coup d'État en Ukraine qu'il est un agent américain, c'est de famille. Les deux autres aussi, ça fait longtemps.

Qu'est-ce qui motive cette intervention précipitée au soutien des intérêts de l'oligarque ? Chacun aura son opinion mais cette façon de dévoyer le nécessaire et urgent combat contre l'antisémitisme est simplement dégueulasse.»

(Régis de Castelnau, 11 mai 2018)


 

«Antisémite», «complotiste», «islamophobe» : la une de Valeurs actuelles sur Soros fait réagir

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Valeurs actuelles publie une enquête sur «l'empire du milliardaire George Soros, qui n'hésite pas à employer sa fortune pour influencer la société». Plusieurs personnalités se sont indignées de ce choix de sujet comme de son traitement.

Valeurs actuelles a publié une enquête le 9 mai sur l'homme d'affaires hongrois George Soros, comparé par l'hebdomadaire à un «milliardaire qui complote contre la France». Pour le magazine, «l'empire» de George Soros, «n'hésite pas à employer sa fortune pour influencer la société». Des formules choc qui ont fortement déplu à certains intellectuels français.

Ainsi, l'essayiste Raphaël Glucksmann rappelle dans un tweet l'épisode de la publication au début du XXe siècle des Protocoles des Sages de Sion, un écrit factice supposé prouver une conspiration juive pour conquérir le monde et ayant servi de base à de nombreuses théories antisémites par la suite. Dressant un parallèle entre cet ouvrage et l'hebdomadaire, le philosophe commente : «Le protocole des sages de Sion, version 2018. Le remake hongrois vient d’être traduit en Français.»

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Le directeur de la publication de Mediapart, Edwy Plenel, est également virulent contre Valeurs actuelles : «Quand le complotisme mainstream de l'hebdo islamophobe Valeurs actuelles flirte avec le vieil antisémitisme du milliardaire juif cosmopolite qui financerait l'anti-France.»

L'éditorialiste Claude Askolovitch préfère, pour sa part, l'ironie : «Un milliardaire juif complote contre la France pour l’islamiser [...] Valeurs actuelles connait les classiques.»

Thomas Snégaroff, historien pour France Info, considère, avec la couverture de Valeurs actuelles, «que le vieil antisémitisme n'est pas mort».

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George Soros est une personnalité controversée, notamment dans son pays natal. Il est accusé par les autorités hongroises de s'ingérer dans les affaires du pays en encourageant notamment l'immigration par le biais de financements d'ONG. Milliardaire américano-hongrois à la tête de la fondation Open Society (OSF) intervenant dans la vie politique de nombreux pays, notamment en finançant des ONG pro-UE ou pro-migrants, George Soros s'était alarmé en janvier dernier d'être en train de perdre la bataille idéologique qu'il mène à travers elle. Les ONG financées par George Soros militent, entre autres, pour l'accueil des réfugiés dans les pays occidentaux et la défense des sanctions occidentales contre la Russie.

https://francais.rt.com/france/50532-antisemitisme-complotisme-islamophobie-la-une-de-valeurs-actuelles-sur-george-soros-fait-reagir?mc_cid=3386296fec&mc_eid=3a5e263339

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lundi 14 mai 2018

14 mai 1948 – Proclamation de l’État d’Israël, par David Ben Gourion

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La proclamation de l’État d’Israël, prononcée par David Ben Gourion il y a 70 ans, a conduit à la dépossession des Arabes de Palestine de leur pays et à leur transformation brutale en un peuple de réfugiés.

Expulsion des Arabes palestiniens en 1948

Document : la déclaration d’indépendance de l’État d’Israël (14 mai 1948)

« Eretz-Israël (le Pays d’Israël) est le lieu où naquit le peuple juif. C’est là que se forma son caractère spirituel, religieux et national. C’est là qu’il réalisa son indépendance, créa une culture d’une portée à la fois nationale et universelle et fit don de la Bible au monde entier.

Contraint à l’exil, le peuple juif demeura fidèle au pays d’Israël à travers toutes les dispersions, priant sans cesse pour y revenir, toujours avec l’espoir d’y restaurer sa liberté nationale.

Motivés par cet attachement historique, les juifs s’efforcèrent, au cours des siècles, de retourner au pays de leurs ancêtres pour y reconstituer leur État. Tout au long des dernières décennies, ils s’y rendirent en masse : pionniers, maapilim et défenseurs. Ils y défrichèrent le désert, firent renaître leur langue, bâtirent cités et villages et établirent une communauté en pleine croissance, ayant sa propre vie économique et culturelle. Ils n’aspiraient qu’à la paix encore qu’ils aient toujours été prêts à se défendre. Ils apportèrent les bienfaits du progrès à tous les habitants du pays. Ils nourrirent toujours l’espoir de réaliser leur indépendance nationale.

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En 1897, inspiré par la vision de l’État juif qu’avait eue Theodor Herzl, le premier congrès sioniste proclama le droit du peuple juif à la renaissance nationale dans son propre pays. Ce droit fut reconnu par la déclaration Balfour du 2 novembre 1917 et réaffirmé par le mandat de la Société des Nations qui accordait une reconnaissance internationale formelle des liens du peuple juif avec la terre d’Israël, ainsi que de son droit d’y reconstituer son foyer national.

La Shoah qui anéantit des millions de juifs en Europe, démontra à nouveau l’urgence de remédier à l’absence d’une patrie juive par le rétablissement de l’État juif dans le pays d’Israël, qui ouvrirait ses portes à tous les juifs et conférerait au peuple juif l’égalité des droits au sein de la famille des nations.

Les survivants de la Shoah en Europe, ainsi que des juifs d’autres pays, revendiquant leur droit à une vie de dignité, de liberté et de travail dans la patrie de leurs ancêtres, et sans se laisser effrayer par les obstacles et la difficulté, cherchèrent sans relâche à rentrer au pays d’Israël.

Au cours de la Seconde Guerre mondiale, le peuple juif dans le pays d’Israël contribua pleinement à la lutte menée par les nations éprises de liberté contre le fléau nazi. Les sacrifices de ses soldats et l’effort de guerre de ses travailleurs le qualifiaient pour prendre place à rang d’égalité parmi les peuples qui fondèrent l’Organisation des Nations Unies.

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Le 29 novembre 1947, l’Assemblée générale des Nations Unies adopta une résolution prévoyant la création d’un État juif indépendant dans le pays d’Israël et invita les habitants du pays à prendre les mesures nécessaires pour appliquer ce plan. La reconnaissance par les Nations Unies du droit du peuple juif à établir son État indépendant ne saurait être révoquée.

C’est de plus, le droit naturel du peuple juif d’être une nation comme les autres nations et de devenir maître de son destin dans son propre État souverain.

En conséquence, nous, membres du Conseil national représentant le peuple juif du pays d’Israël et le mouvement sioniste mondial, réunis aujourd’hui, jour de l’expiration du mandat britannique, en assemblée solennelle, et en vertu des droits naturels et historiques du peuple juif, ainsi que de la résolution de l’Assemblée générale des Nations Unies, proclamons la fondation de l’État juif dans le pays d’Israël, qui portera le nom d’État d’Israël.

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Nous déclarons qu’à compter de la fin du mandat, à minuit, dans la nuit du 14 au 15 mai 1948, et jusqu’à ce que des organismes constitutionnels régulièrement élus entrent en fonction, conformément à une Constitution qui devra être adoptée par une Assemblée constituante d’ici le 1er octobre 1948, le présent Conseil agira en tant qu’Assemblée provisoire de l’État et que son propre organe exécutif, l’administration nationale, constituera le gouvernement provisoire de l’État d’Israël.

L’État d’Israël sera ouvert à l’immigration des juifs de tous les pays où ils sont dispersés ; il développera le pays au bénéfice de tous ses habitants; il sera fondé sur les principes de liberté, de justice et de paix enseignés par les prophètes d’Israël ; il assurera une complète égalité de droits sociaux et politiques à tous ses citoyens, sans distinction de croyance, de race ou de sexe ; il garantira la pleine liberté de conscience, de culte, d’éducation et de culture ; il assurera la sauvegarde et l’inviolabilité des Lieux saints et des sanctuaires de toutes les religions et respectera les principes de la Charte des Nations Unies.

L’État d’Israël est prêt à coopérer avec les organismes et représentants des Nations Unies pour l’application de la résolution adoptée par l’Assemblée le 29 novembre 1947 et à prendre toutes les mesures pour réaliser l’union économique de toutes les parties du pays.

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Nous faisons appel aux Nations Unies afin qu’elles aident le peuple juif à édifier son État et qu’elles admettent Israël dans la famille des nations.

Aux prises avec une brutale agression, nous invitons cependant les habitants arabes du pays à préserver les voies de la paix et à jouer leur rôle dans le développement de l’État sur la base d’une citoyenneté égale et complète et d’une juste représentation dans tous les organismes et les institutions de l’État, qu’ils soient provisoires ou permanents.

Nous tendons la main de l’amitié, de la paix et du bon voisinage à tous les États qui nous entourent et à leurs peuples. Nous les invitons à coopérer avec la nation juive indépendante pour le bien commun de tous. L’État d’Israël est prêt à contribuer au progrès de l’ensemble du Moyen-Orient.

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Nous lançons un appel au peuple juif de par le monde à se rallier à nous dans la tâche d’immigration et de mise en valeur, et à nous assister dans le grand combat que nous livrons pour réaliser le rêve poursuivi de génération en génération : la rédemption d’Israël.

Confiants en l’Éternel Tout-Puissant, nous signons cette déclaration sur le sol de la patrie, dans la ville de Tel-Aviv, en cette séance de l’assemblée provisoire de l’État, tenue la veille du shabbat, 5 Iyar 5708, quatorze mai mil neuf cent quarante-huit. »


Source: Ministère israélien des Affaires étrangères.

Image: Crédit Wikimedia Commons

https://arretsurinfo.ch/14-mai-1948-proclamation-de-letat-disrael-par-david-ben-gourion/

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dimanche 13 mai 2018

Démocratie, despotisme et libre-échange : le livre de Savard-Tremblay

TRIBUNE LIBRE / par Jacques Sapir

TL SAPIR LIBRE ECHANGE

Le livre que Simon-Pierre Savard-Tremblay vient d’écrire sur le Despotisme sans frontières[1] est une contribution à l’analyse des ravages de l’idéologie libre-échangiste. Simon-Pierre Savard-Tremblay est économiste, mais il est aussi citoyen, c’est à dire un économiste engagé. Il le montre avec cet ouvrage qui revient sur différentes questions, de l’impact du CETA sur l’économie du Québec à la mise sous tutelle de la politique induite par le libre-échange.

Rappelons que Savard-Tremblay est, en même temps qu’il enseigne la sociologie à l’Université de Montréal, connu comme journaliste dans les médias depuis plusieurs années, et notamment dans le journal Le Devoir. Il est aussi blogueur au Journal de Montréal et chroniqueur à la revue La Vie agricole. Il a reçu, en 2017, le prix du Patriote de l’année de la Société nationale des Québécois et des Québécoises de la Capitale. Il a publié en 2016 un ouvrage L’Etat Succursale qui démontrait la profondeur et la pertinence de ses analyses.

Le libre-échange contre la démocratie

La thèse de l’ouvrage est que le libre-échange induit fondamentalement une mise entre parenthèse des rapports politiques au profit d’une soi-disant « expertise » économique. De ce point de vue, le livre peut être lu comme une illustration de ce qu’écrivait au début des années trente Carl Schmitt. Cette évolution, si frappante depuis les années quatre-vingt, avait été anticipée par un grand juriste et philosophe du droit aux idées profondément réactionnaires, Carl Schmitt[2]. Ce dernier avait prédit que le libéralisme conduirait à la disparition du politique au profit de l’opposition technique/éthique. De fait, il articule une critique de la démocratie libérale qui porte[3].

Pour conduire sa critique de la démocratie, Schmitt entend enfermer les formes politiques présentes et passées dans quatre idéaux-types que sont l’État Législateur, l’État juridictionnel, l’État gouvernemental et l’État administratif. L’État législateur est alors défini comme la forme achevée d’expression de l’idée de normes générales et impersonnelles. Le pouvoir a cessé d’être celui des hommes pour devenir celui des lois, mais les lois ne “règnent” pas, elles s’imposent comme des normes générales. On est bien en présence d’une dépolitisation totale : “ Selon le principe fondamental de la légalité ou conformité à la loi, qui régit toute l’activité de l’État, on arrive en fin de compte à écarter toute maîtrise et tout commandement, car ce n’est que d’une manière impersonnelle que le droit positif entre en vigueur. La légalité de tous les actes d gouvernement forme le critère de l’État Législateur. Un système légal complet érige en dogme le principe de la soumission et de l’obéissance et supprime tout droit d’opposition. En un mot, le droit se manifeste par la loi, et le pouvoir de coercition de l’État trouve sa justification dans la légalité[4].

Simon-Pierre Savard-Tremblay montre alors que l’idéologie de l’extension intégrale du Libre-Echange, ce que l’on peut appeler le « mondialisme », porte à son achèvement la logique analysée par Schmitt. Fondée sur des fraudes langagières[5], mais aussi sur une confusion constante et volontaire entre le protectionnisme et l’autarcie[6], cette idéologie mondialiste répète en boucle l’idée qu’il ne peut y avoir d‘autre solution que dans le cadre du libre-échange, et que ce dernier est la nouvelle forme de citoyenneté[7].

Le despotisme sous le masque de l’Empire du Bien

On retrouve ici un certain nombre de formules qui n’auraient pas déparé chez Carl Schmitt. Schmitt concentre un certain nombre de critiques sur l’État Législateur, car pour lui ce dernier symbolise le point d’aboutissement des régimes de démocratie parlementaire et du libéralisme. Ces critiques révèlent une troisième opposition, qui s’explicite progressivement, celle entre légalité et droit, ou plus précisément entre légalité et légitimité, cette dernière notion renvoyant chez Schmitt à un droit naturel à l’évidence d’ordre transcendantal :…notre époque est fortement dominée par une fiction, celle de la légalité, et cette croyance dans un système de légalité rigoureuse s’oppose manifestement et d’une manière très nette à la légitimité de toute volonté apparente et inspirée par le droit[8]. Schmitt considère ainsi que le parlementarisme libéral crée les conditions pour que la légalité supplante la légitimité, et le pouvoir de la majorité, le droit. Le formalisme qui en découle est, selon lui, la manifestation de cette fiction de la légalité, et il aboutit à ruiner l’État législateur lui-même[9]. Et l’on retrouve cette logique dans le rôle politique des réglementations édictées soit dans les traités, comme le CETA, soit dans des organismes internationaux liés à l’idéologie du libre-échange, comme l’OMC.

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La critique en formalisme, en coupure avec le “monde réel”, constitue alors l’angle d’attaque contre la démocratie que Schmitt va privilégier. Mais, cette coupure avec le « monde réel » se manifeste avec une force toute particulière dans l’idéologie mondialiste ainsi que le montre Simon-Pierre Savard-Tremblay. Cette dernière vise à la mise sous-tutelle de l’Etat, en tant que représentant du politique [10]. Mais, cette mise sous-tutelle est aussi celle de la démocratie. C’est donc ainsi qu’avance l’idée d’un despotisme d’autant plus absolu qu’il se camoufle sous l’idée de l’universel. On voit qu’ici l’idéologie « mondialiste » réalise ce qui était le cauchemar de Carl Schmitt. Car, ce dernier anticipait les évolutions actuelles. Il envisageait les conceptions idéalistes de la démocratie parlementaire où domine l’idée de l’homogénéité et de la bonté des participants. Si tel était le cas, alors la question de la légitimité serait rapidement réglée. La légitimité est en effet importante car dans toute loi il y a à la fois une maxime de droit (un contenu) et un commandement, et ce dernier est un empiétement sur la liberté des individus. Une société où, effectivement, tous les participants seraient homogènes et bons, aurait par nécessité un législateur empreint de l’équité et de l’esprit de raison suffisant pour donner aux lois leur légitimité. Les résultats auxquels aboutit Savard-Tremblay sont en réalité les mêmes que ceux de mon ouvrage de 2002[11].

Retour à l’économie

Il faut cependant revenir à l’économie. Savard-Tremblay est économiste et sociologue. Et c’est donc naturellement qu’il se pose la question des fondements de cette idéologie du libre-échange. Le libre-échange prétend se fonder en théorie. Le modèle de Heckscher-Ohlin-Samuelson[12], qui est considéré comme le « modèle standard » est réputé fonder sa supériorité. Mais, ce modèle a été fortement contesté au sein même de ce monde universitaire, que ce soit à partir du « paradoxe de Leontief[13] » ou du fait de l’irréalité de ses hypothèses. Avec l’émergence de la nouvelle théorie du commerce international de Paul Krugman, on peut considérer que le protectionnisme a retrouvé en partie ses lettres de noblesse[14]. Paul Krugman lui-même a récemment reconnu que la globalisation pouvait bien, malgré tout, être considérée comme coupable[15]. Des phénomènes comme le recours massif à une sous-traitance étrangère n’avaient ainsi pas été prévus et ont considérablement modifié l’approche de la globalisation[16]. La globalisation marchande est bien loin d’avoir promu l’intérêt général ou l’intérêt des plus pauvres. Elle a été au contraire un moyen pour « tirer l’échelle » sur laquelle voulait monter les pays en développement[17].

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Savard-Tremblay montre bien que la mise en œuvre du libre-échange généralisé aboutit à l’appauvrissement du plus grand nombre. Il montre bien comment la logique légale des investissements directs étrangers aboutit alors à démanteler les capacités d’action des Etats, et s’attaque directement au principe de souveraineté [18]. Mais il n’y a rien d’étonnant ici. La loi, dans l’État-législateur libéral acquis au libre-échange, est l’équivalent du contrat parfait et complet du modèle walrasien en économie. Dans un tel modèle, les institutions comme les organisations sont inutiles et nuisibles. Voici donc pourquoi ce modèle de l’État-législateur est en réalité un anti-État, un système antipolitique. Le parallélisme entre pensée économique et pensée juridique ne s’arrête pas là. Il faut alors être conscient de l’importante similitude entre l’État Législateur schmittien et une économie monétaire parfaite. Les caractéristiques du système, en particulier la dépersonnalisation fondamentale de l’action et le rôle des normes, sont ici voisines de celles de l’économie monétaire parfaite décrite par G. Simmel[19]. D’une part la monnaie établit la possibilité de l’échange parfaitement impersonnel, une relation qui abolit la distinction ami/ennemi et fait de l'”étranger” le partenaire idéal [20]. D’autre part la monnaie engendre progressivement un système cohérent de normes qui la mettent au centre des représentations des acteurs, par sa capacité apparente à tout rendre équivalent. La fonction essentielle de la monnaie est ici celle de l’Unité de Compte.

On le voit, le petit livre de Simon-Pierre Savard-Tremblay touche juste. Les passages constants qu’il fait entre la logique économique et la logique politique sont pleinement justifiés. La lecture de cet ouvrage est donc hautement à recommander, que ce soit au Québec, au Canada, ou ici même, en France.

Notes

[1] Savard-Tremblay S-P, Le Despotisme sans frontières, Montréal, VLB éditeur, 2018.

[2] Voir, C. Schmitt, Légalité, Légitimité, traduit de l’allemand par W. Gueydan de Roussel, Librairie générale de Droit et Jurisprudence, Paris, 1936; édition allemande, 1932.

[3] Voire la discussion sur la pertinence actuelle de la pensée de Schmitt in C. Mouffe, “Schmitt’s Challenge”, in C. Mouffe, (ed.), The Challenge of Carl Schmitt, Verso, Londres, 1999, pp. 1-6.

[4] idem, p. 40

[5] Savard-Tremblay S-P, Le Despotisme sans frontières, op.cit., p. 21.

[6] Savard-Tremblay S-P, Le Despotisme sans frontières, op.cit., p. 25.

[7] Savard-Tremblay S-P, Le Despotisme sans frontières, op.cit., p. 30.

[8] C. Schmitt, Légalité, Légitimité, op.cit., p. 46.

[9] Idem, pp. 50-51.

[10] Savard-Tremblay S-P, Le Despotisme sans frontières, op.cit., p. 37.

[11] Sapir J., Les économistes contre la démocratie, Paris, Albin Michel, 2002.

[12] Sous sa forme originelle, ce modèle date de 1933. L’intégration de la démonstration de Samuelson date de 1941. Voir B. Ohlin, Interregional and International Trade, Cambridge, Harvard University Press, 1933 ; W. Stomper, P. Samuelson, « Protection and Real Wages », Review of Economic Studies, n° 9, novembre 1941, p. 58-67.

[13] Voir F. Duchin, « International Trade: Evolution in the Thought and Analysis of Wassily Leontief », 2000, disponible sur www.wassily.leontief.net/PDF/Duchin.pdf, p. 3.

[14] Voir A. MacEwan, Neo-Liberalism or Democracy?: Economic Strategy, Markets and Alternatives For the 21st Century, New York, Zed Books, 1999.

[15] P. Krugman, « A Globalization Puzzle », 21 février 2010, disponible sur krugman.blogs.nytimes.com/2010/02/21/a-globalization-puzzle.

[16] Voir R. Hira, A. Hira, avec un commentaire de L. Dobbs, « Outsourcing America: What’s Behind Our National Crisis and How We Can Reclaim American Jobs », AMACOM/American Management Association, mai 2005; P. C. Roberts, « Jobless in the USA », Newsmax.com, 7 août 2003, www.newsmax.com/archives/articles/2003/8/6/132901.shtml.

[17] Voir H.-J. Chang, Kicking Away the Ladder: Development Strategy in Historical Perspective, Londres, Anthem Press, 2002.

[18] Savard-Tremblay S-P, Le Despotisme sans frontières, op.cit., p. 53 et suivantes.

[19] G. Simmel, Philosophy of Money, Routledge, Londres, 1978; publié originellement sous le titre Philosophie des Geldes, 1900.

[20] Idem, p. 227.

https://www.les-crises.fr/russeurope-en-exil-democratie-despotisme-et-libre-echange-le-livre-de-savard-tremblay-par-jacques-sapir/