lundi 23 octobre 2017

Marcel Gauchet : «L’idée que le passé peut être remodelé à volonté est une idée totalitaire»

L’historien et philosophe déplore que nous soyons passés du roman national à la fable multiculturaliste, troquant une fiction pour une autre, là où l’histoire devrait chercher la vérité.

ARG HISTOIRE GAUCHETL’histoire est devenue un champ de bataille. De la polémique autour du livre de Patrick Boucheron à la volonté affichée par certains d’effacer les personnages controversés de notre passé, la querelle historique, spécialité française, continue de plus belle. L’historien et philosophe Marcel Gauchet analyse le nouveau rôle de l’histoire dans des sociétés mondialisées. Il déplore que nous soyons passés du roman national à la fable multiculturaliste, troquant une fiction pour une autre, là où l’histoire devrait chercher la vérité. Il met en lumière les paradoxes d’une époque à la fois obsédée par la mémoire et désireuse de remodeler le passé au nom d’un «ethnocentrisme du présent». Mettant en garde contre les dérives d’une histoire pénitentielle et moralisante, il plaide pour un nouvel enseignement qui aide à comprendre le monde de plus en plus complexe dans lequel nous vivons.

LE FIGARO. – Durant la présidentielle, les quatre principaux candidats ont évoqué le «récit» ou «roman» national. Pourquoi le retour de cette question sur la scène politique?

Marcel GAUCHET. – Une remarque préalable: la notion de «roman» est pour le moins malheureuse. Toute histoire revêt la forme d’un récit, mais ce récit a la particularité de chercher à être vrai. La préoccupation qui ramène la question sur le devant de la scène me semble double. Elle naît d’abord d’une inquiétude devant le fait que l’enseignement scolaire de l’histoire «n’imprime plus». Les élèves l’oublient aussitôt qu’ils l’ont appris. D’où une certaine anxiété devant la perspective d’une société dont les jeunes générations n’auraient plus de lien avec le passé. Or, l’élément de légitimation historique de la conscience collective a en France une importance très grande. Car, depuis la Révolution française, le débat politique s’est organisé sur fond de bataille historique. Au-delà, il y a une inquiétude plus diffuse, qui n’a pas trouvé son langage, …

Source : Lefigaro.fr  (pour les abonnés seulement)


 

Version pdf de l'article disponible sur demande auprès de la délégation régionale (je n'ai pas pu télécharger le fichier sur le site)

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 P.G.

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dimanche 22 octobre 2017

Pourquoi l’ingérence est réactionnaire

Notre époque est fertile en tours de passe-passe idéologiques. L’un des pires - hélas - est d’avoir fait passer l’ingérence pour une idée progressiste.

ARG OTAN INGERENCELes interventions occidentales se réclament des « droits de l’homme » pour liquider - ou déstabiliser - des gouvernements qui déplaisent aux pays de l’OTAN. Elles invoquent volontiers la « démocratie » pour bafouer la souveraineté des autres Etats. On voit même des capitalistes fournir des armes à de prétendus « révolutionnaires » arabes sous les applaudissements d’organisations de gauche occidentales ravies d’apporter une caution progressiste aux opérations de la CIA.

Cette supercherie n’est possible qu’au prix d’une refoulement considérable, celui du sens véritable de la « démocratie ».

Il y a 2 500 ans, un certain Aristote disait que « la délibération entre citoyens ne peut concerner que les affaires qui sont les nôtres, et non celles des Scythes ».

Ce robuste bon sens ayant été mis au placard, la modernité post-communiste a accouché d’un étrange « devoir d’ingérence » autorisant les représentants du Bien à terrasser les suppôts du Mal en s’affranchissant des frontières. Caution morale apportée à l’intervention chez les autres, le devoir d’ingérence désigne en réalité le droit à l’écrasement du voisin lorsqu’il vous déplaît.

Formulé au début des années 1990, ce prétendu « devoir » entendait dénoncer « la théorie archaïque de la souveraineté des Etats, sacralisée en protection des massacres » (Kouchner). Archaïque, la « souveraineté des Etats » ? Pas exactement. En réalité, il s’agit de la souveraineté de certains Etats, dont le seul tort est de s’opposer à l’hégémonie occidentale. En épousant les intérêts de l’Etat profond US, la doctrine du devoir d’ingérence sert surtout à faire tourner les rotatives du mensonge pour justifier de nouveaux massacres. Le devoir d’ingérence, c’est le mariage réussi des glandes lacrymales et des frappes chirurgicales. Il réalise une sorte de miracle, où les indignations humanitaires coïncident comme par enchantement avec les plans impérialistes.

Peu importe le droit des peuples à régler leurs propres affaires, puisqu’au nom de la « démocratie » et du « progrès » la souveraineté nationale passe à la trappe. « Archaïque », on vous dit ! Pour les partisans de l’ingérence, la « volonté générale » fait partie de ces vieilleries abandonnées à la critique rongeuse des souris. Un peuple n’est libre que s’il choisit les lois auxquelles il se soumet, et personne ne peut prendre sa place sinon par la force. Mais la puissance tutélaire sait mieux que cette masse inculte ce qui est bon pour elle. L’ordre politique doit dépendre du consentement des citoyens, et non de l’intervention étrangère ? Confiants dans les vertus pédagogiques des B52, les bienfaiteurs de l’humanité n’en ont cure.

C’est simple : en bafouant la souveraineté nationale, l’ingérence impérialiste nie la souveraineté populaire. Elle efface le droit des peuples à l’autodétermination pour lui substituer l’obligation d’adresser des remerciements à ceux qui décident à leur place. Elle remplace la démocratie d’en-bas (la seule possible) par une « démocratie » d’en-haut imposée « manu militari » par des puissances étrangères. A supposer que l’intention soit bonne (ce qui n’est pas le cas), l’ingérence consiste à traiter les peuples qu’elle prétend secourir en mineurs irresponsables.

Certains répondront que tout le monde pratique l’ingérence, et qu’il n’y a pas lieu d’incriminer les uns plus que les autres. Mais c’est faux. Les USA ayant pratiqué 50 interventions dans des pays étrangers depuis 1945, on peut difficilement professer un tel relativisme. On incrimine la Russie, mais ce pays a 5 bases militaires à l’étranger quand les USA en ont 725, et son budget militaire pèse 8% du budget du Pentagone. Enfin Moscou, à la différence de Washington, ne finance aucune organisation terroriste, ne dénonce aucun traité de désarmement, n’inflige aucun embargo à des populations, ne fait assassiner aucun chef d’Etat et ne menace personne du feu nucléaire.

Au passé comme au présent, l’ingérence est toujours l’arme dont usent des élites cramponnées à leurs privilèges. En 1790, alors que les Jacobins sont encore une force embryonnaire, la presse royaliste presse les têtes couronnées d’intervenir pour mettre fin à la Révolution. Le publiciste anglais Edmund Burke prêche une croisade dont les protagonistes seront « les vengeurs des injures et des outrages infligés à la race humaine ». Les monarchies européennes ont l’obligation morale, dit-il, de « mettre une fois pour toutes hors d’état de nuire une nation agitée et maléfique ». La menace du Duc de Brunswick de « détruire Paris » et l’invasion du territoire de la République par les troupes de la coalition répondront à cet appel.

Assiégée tous azimuts par quatorze puissances étrangères, la jeune République des soviets subira le même sort de 1917 à 1921. Comme la République française en 1793, elle sortira victorieuse d’une guerre impitoyable contre l’ennemi intérieur et extérieur. Ecrasée par la machine de guerre fasciste, la République espagnole du « Frente popular » n’aura pas cette chance. A leur tour, les Vietnamiens et les Cubains devront se battre durement pour repousser un impérialisme qui liquida de nombreux gouvernements progressistes, de Mossadegh et Lumumba à Soekarno, Goulart et Allende. Arme privilégiée des classes dominantes, l’ingérence n’a jamais servi les peuples.

C’est pourquoi les progressistes ont de bonnes raisons de la condamner. Ils devraient écouter Robespierre, qui fulminait contre « la manie de rendre une nation libre et heureuse malgré elle », rappelait que « Paris n’est pas la capitale du monde » et que « personne n’aime les missionnaires armés ». C’est lui, représentant l’aile gauche de la bourgeoisie révolutionnaire, qui affirme que l’Europe ne sera pas soumise par « les exploits guerriers », mais par « la sagesse de nos lois ». Lui, l’anti-esclavagiste, le partisan du suffrage universel et des lois contre l’indigence, et non ces Girondins affairistes - chers à Michel Onfray - qui rêvaient de s’en mettre plein les poches en soumettant les pays voisins.

Parce qu’elle consiste à s’assoir sur la volonté des peuples, l’ingérence est réactionnaire.  Aucune philosophie des circonstances atténuantes, aucune religion des droits de l’homme ne la fera paraître plus reluisante en l’aspergeant d’eau bénite. On ne peut se prévaloir de l’universalisme que pour se l’appliquer à soi-même, et non pour donner des leçons aux autres. Il n’y a rien à attendre de la droite, car elle finit toujours par obéir aux puissances d’argent. Mais ce qui reste de la « gauche » occidentale gagnerait à méditer les enseignements de l’histoire. « Le prolétariat victorieux, disait Engels, ne peut imposer le bonheur à aucun peuple étranger sans miner sa propre victoire », et Lénine affirmait contre ses camarades marxistes « le droit des nations à disposer d’elles-mêmes » en toutes circonstances.

Dont acte.

Article original sur la page facebook de Bruno Guigue

https://www.levilainpetitcanard.be/articles/actu/pourquoi-ingerence-est-reac_458435712

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dimanche 15 octobre 2017

Les services publics, un modèle de société

Auteur: Jacques Cotta

Alors que le ministre de « l’Action et des comptes publics » va lancer les « états généraux de la fonction publique » dans les semaines qui viennent, dans le but de « consulter les syndicats » pour revoir « le statut des fonctionnaires », « les salaires » et « l’externalisation des missions », Emmanuel Macron a personnellement donné le ton.

ARG SERVICES PUBLICS

En plein débat sur les ordonnances destinées à détruire le code du travail, le président de la république et le gouvernement mettait sur l’ouvrage le dossier de la SNCF et des cheminots. Les termes ne sont pas nouveaux. « Implication », « politique du résultat », « évaluation », « reconnaissance du mérite contre les avantages acquis », « individualisation du revenu », « privilèges » ... Derrière la façade « réformatrice », c’est la liquidation qui est à l’ordre du jour, liquidation du statut, de la fonction, des postes. Dans les quinquennats précédents, les présidents Sarkozy et Hollande ont respectivement mis en œuvre la RGPP et la LOLF censées diminuer le nombre de fonctionnaires et imposer au détriment du service rendu une politique du chiffre et du rendement. Avec les dernières primaires, leurs adeptes se sont lâchés. François Fillon préconisait la suppression de 800 000 postes, puis 500 000, nombre auquel se ralliait Bruno Le Maire. Et Macron 120 000. Mais la question n’est pas comptable.

Il s’agit d’abord de la possibilité pour l’état d’assurer un minimum de liens, de vie aux citoyens en tous lieux du territoire. Il s’agit de respecter les principes qui nous fondent d’égalité, de solidarité, de liberté, de fraternité et de laïcité.

Moins d’écoles, moins d’hôpitaux, moins de postes, moins de trains, moins de… représentent autant de difficultés insurmontables pour ceux qui en ont le plus besoin. Mais il y a plus grave. Derrière cette politique constante alignée sur les diktats de l’union européenne, c’est une conception de la vie qui s’affirme, celle du chacun pour soi et du tous contre tous, celle qui ne peut profiter qu’aux fortunés au détriment du plus grand nombre. Dans deux de mes livres « Qui veut la peau des services publics[1] » et « Un CDD sinon rien[2] », je reviens sur ces enjeux qui tracent une frontière indépassable et qui donnent l’importance des mobilisations pour la défense et l’extension des services publics. Un peu d’histoire notamment pour venir au secours du bien commun. En voici ici quelques extraits.

*

*     *

 

L’origine du statut est éclairante à deux titres au moins. Au lendemain de la seconde guerre mondiale, le statut des fonctionnaires se veut un garde-fou démocratique contre les dérives inscrites dans l’histoire de France. Il est en effet issu d’une volonté politique du conseil national de la résistance contre l’attitude d’une partie de la haute fonction publique, notamment du conseil d’état et de la magistrature, qui durant la période d’occupation s’est soumise aux ordres collaborationnistes de Vichy[3]. Ensuite, contrairement à l’idée reçue, les syndicats[4] sont alors opposés au statut au profit de conventions collectives, car ils craignent d’être mis sous domination de l’état. La spécificité du statut impose en effet par voie législative et réglementaire les conditions de rémunération, d’emploi et de promotion des fonctionnaires. Le fonctionnaire, contrairement au fonctionnement théorique du privé, n’est pas dans le cadre d’un contrat révisable, négociable, mais soumis aux aléas du politique qui peut changer la loi. Les avantages de la fonction ne constituent pas pour le fonctionnaire des droits acquis. Le statut des fonctionnaires n’accorde par définition aucun des privilèges si chers au monde de l’entreprise. Derrière les condamnations qui visent les fonctionnaires et leur statut, c’est la fonction publique en tant que telle, les services publics, qui sont visés, c’est en définitive l’Etat comme outil collectif incarnant la défense du Bien commun susceptible d’imposer des contraintes, même de façon mesurée, aux intérêts privés.

La remise en cause du statut des fonctionnaires est aussi une remise en cause directe de nos principes républicains d’où sont issus les fameux « privilèges » si souvent dénoncés. D’abord le principe d’égalité fondé sur la déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789[5] qui indique que « tous les citoyens étant égaux… sont également admissibles à toutes dignités, places et emplois publics, selon leurs capacités, et sans autre distinction que celles de leurs vertus et de leurs talents ».

C’est le concours qui permet à chaque citoyen d’accéder à la fonction publique, et non les accointances, le « piston », le favoritisme, ou tout simplement la « tête du client ».

Ensuite le principe d’indépendance du fonctionnaire qui signifie que les fonctionnaires ne sont pas tenus de faire acte d’allégeance au pouvoir en place, mais de « servir avec loyauté ».

Ils doivent être protégés des pressions du pouvoir politique, comme des pressions des administrés. C’est pourquoi ils ont la sécurité de l’emploi, les garanties statutaires, le principe de la carrière, la séparation du grade et de l’emploi qui permettent d’assurer cette indépendance. Là encore, point de privilège, mais seulement les conditions indispensables à la fonction. Enfin le principe de responsabilité, lui aussi issu de la déclaration des droits de l’homme et du citoyen[6] qui indique que « la société a droit de demander des comptes à tout agent public de son administration ».

(….)

Ainsi, c’est la force potentielle des six millions de fonctionnaires et travailleurs sous statut des entreprises publiques qui inquiète. Ils représentent plus du quart de la population active et constituent un môle de résistance à la logique dévastatrice d’une économie de marché ouverte régie par la loi de « la concurrence libre et non faussée ». C’est en cela que le statut de fonctionnaire qui unifie encore des millions de salariés au service de l’intérêt général et non des intérêts particuliers est insupportable aux « libéraux » qui font de la concurrence et de la sélection leur obsession.

Le statut de la fonction publique doit d’autant plus disparaitre aux yeux des partisans de la déréglementation tous azimuts qu’il constitue un verrou sur la voie du démantèlement de la « république sociale[7] » inscrite dans l’article 1 de notre constitution[8]

En en faisant une cible, ils cherchent en fait une « revanche » sur l’histoire, un retour en arrière qui tire un trait sur les périodes de grandes conquêtes sociales, 1936, les années d’après-guerre, et aussi la période des années 1980 durant lesquelles sous l’impulsion d’Anicet Le Pors, la fonction publique a trouvé un nouveau souffle.

Au lendemain de la victoire de l’union de la Gauche et de l’élection de François Mitterrand à la présidence de la république, les lois de décentralisation dites « lois Deferre » donnent aux collectivités territoriales une série de missions relevant de l’état et entrainent donc un transfert important de fonctionnaires vers les départements[9]. C’est ainsi qu’en réponse à cette situation nouvelle, le statut de 1946 est conforté, étendu, renforcé, en couvrant l’ensemble des agents publics que l’on pouvait considérer comme des fonctionnaires, c'est-à-dire les personnels de l’état, des collectivités territoriales, et des services hospitaliers. La mobilité entre la fonction publique d’état et la fonction publique territoriale est posée comme une garantie fondamentale. Le droit de grève est inscrit explicitement. Les organisations syndicales sont désignées comme négociatrices auprès des pouvoirs publics et des droits syndicaux sont étendus[10]. C’est aussi cela que les opposants au statut veulent remettre en cause.*

(…)

Concernant la rémunération des fonctionnaires, le gouvernement veut en accentuer « l’individualisation », afin de tenir compte « du mérite, de l’implication, de l’expérience, des résultats », ce qui nécessite une « évaluation » des fonctionnaires sur des critères imposés qui ne correspondent souvent plus à l’intérêt général mais à des impératifs politiques ou économiques qui lui sont étrangers. Comment évaluer le mérite d’un policier ? D’un juge ? D’un enseignant ? Par des statistiques ? Par le nombre de PV ? le nombre d’incarcération ou au contraire de mises en liberté ? Par le pourcentage de reçus au baccalauréat ?  Mais que dire de la mission, des contenus, de l’éthique qui préside normalement à la fonction ?

(…)

De façon générale, la remise en cause du statut à travers « l’individualisation des rémunérations » conduit à transformer les fonctionnaires en « auto-entrepreneurs » obnubilés par le chiffre, par l’obtention de résultats individuels. D’ailleurs, tout logiquement, le chef de l’état préconise la possibilité pour les « nouveaux entrants » dans la fonction publique « de choisir entre le statut de fonctionnaire ou un contrat de droit privé négocié de gré à gré ». La « culture du concours » et « la notation » sont critiquées. Enfin il est proposé de donner la possibilité à tous les fonctionnaires de « quitter la fonction publique contre un pécule » et de faciliter « la mobilité dans le secteur privé ». Les notions d’impartialité et d’imperméabilité aux intérêts privés garanties normalement par le statut disparaissent. Le signal est donné avec l’accord de la CFDT, de la CFTC et de l’UNSA d’un déroulement de carrière dans la fonction publique qui s’apparente plus à la gestion de l’emploi qui existe dans le secteur privé qu’à celle qui est régi par l’existence du statut.

Ouvertement, le chef de l’état demande que « les corps » de la fonction publique soient relativisés[11]. Derrière les termes administratifs qui semblent compliqués, il s’agit là d’une attaque directe, explicite, contre le statut des fonctionnaires. En France en effet, la fonction publique d'État, c'est-à-dire l'ensemble des fonctionnaires travaillant dans les administrations et organismes publics à caractère administratif de l'État, est divisée en corps correspondant à des statuts, attributions et grilles de paie précis. Ces corps sont eux-mêmes divisés en grades ou classes. S’il existe de nombreux corps, souvent mis en avant pour expliquer les difficultés de moderniser la fonction publique, seuls quelques dizaines concernent la grande majorité des fonctionnaires[12].  Chaque corps possède un statut particulier qui permet son fonctionnement, chaque statut particulier étant rattaché au statut général de la fonction publique. La relativisation d’abord, la suppression ensuite des différents statuts particuliers aboutirait à l’explosion du statut général et de la fonction publique telle que nous la connaissons et en bénéficions.

(...)

Evidemment, toutes les atteintes au statut détruisent les valeurs intrinsèques de l’engagement des agents publics, leur fonctionnement en réseau et en équipe, et diminuent la confiance dans les fondements de la République.

(…) Avec la diminution des moyens, les citoyens dans leur ensemble sont les premières victimes de l’atteinte au statut de la fonction publique qui en dénature ou en impuissante les missions.

(…)

Ainsi, la remise en cause du statut général de la fonction publique, la fusion des corps et la destruction des statuts particuliers, la réforme générale des politiques publiques annoncent des temps difficiles pour les fonctionnaires bien sûr, mais aussi et surtout pour la collectivité. D’autant que dans cette voie, l’imagination est sans limite… 

 

Jacques Cotta

Le 8 octobre 2017

 


[1] Editions Gawsewitch- 2011

[2] Idem - 2012.

[3] Lorsque les hauts fonctionnaires du conseil d’état travaillaient sur « les lois juives » ceux de la magistrature prêtaient serment au maréchal Pétain.

[4] Les syndicats ne sont reconnus qu’à partir de 1946.

[5] Article 6 de la déclaration des droits de l’homme et du citoyen.

[6] Article 15 de la déclaration des droits de l’homme et du citoyen.

[7] La République sociale peut être définie par la couverture des salariés à travers des accords d’entreprises ou de branches dans le privé, les conventions collectives, le statut dans le public, par l’existence des trois versants de la fonction publique, la fonction publique d’état, territoriale et hospitalière, et la protection sociale collective.

[8] La France est une république indivisible, laïque, démocratique et sociale.

[9] Les premiers services impactés par ces transferts sont les préfectures et les directions départementales des affaires sanitaires et sociales. Suivront ensuite d’autres directions, dont les directions départementales de l’équipement.

[10] Notamment il s’agit des décharges d’activité de service, d’attribution de locaux syndicaux, de tenue de réunions syndicales.

[11] A Nantes, le chef de l’état exprime le souhait de voir « organiser davantage le dialogue social dans l’administration autour du service plutôt que des corps ». En d’autre terme il s’agit d’une remise en cause explicite du statut.

[12] Par exemple il existe le corps des instituteurs, ou encore le corps des professeurs des universités, ou encore le corps des ingénieurs de travaux de l’équipement, etc…

http://la-sociale.viabloga.com/news/les-services-publics-un-modele-de-societe


 

*Le seul passage sur lequel je suis personnellement en désaccord: pour moi, la "réforme Deferre", s'il est parfaitement exact qu'elle étend le statut de 1946, est le premier pas vers un démantèlement généralisé du système issu du CNR. C'est aussi le début de la "régionalisation", engrenage qui nous conduira progressivement au démantèlement de l'Etat- Nation, voulu par les intérêts euro- atlantistes. Mais le débat est ouvert, bien sûr.

OUTIL LOGO FREXIT LIMOUSINPour le reste,je ne peux que saluer cet article hautement pédagogique en ces temps de triomphe idéologique d'une vision "anglo- saxonne" de la société, sous l'impulsion de la la logique des traités européens: compétition, concurrence, individualisme, déconstruction, narcissisme, performance, profitabilité, management, j'en passe...

La fonction publique "à la française" est l'anomalie à abattre pour tous ceux qui défendent en priorité des intérêts privés ou catégoriels, au détriment de l'intérêt général. L'inversion des normes et des valeurs fait passer le statut de la fonction publique pour un "privilège", grâce à une propagande médiatique sans précédent, alors que c'est exactement l'inverse, car contrairement aux vrais privilèges du moment (les féodalités financières, par exemple), il implique un devoir pour chaque agent de sercice de toute la société.

Si des réformes doivent être réalisées, c'est bien dans le sens d'une amélioration de ce service rendu, et non dans sa destruction.

P.G.

mardi 10 octobre 2017

L'avenir de l'Europe se joue à Barcelone

Rarement l'Histoire a été aussi imprévisible qu'en cette veille de (non)-déclaration d'indépendance de la Catalogne.

ARG ESP CAT DRAPEAUXLe sort de l'Espagne et de l'Union européenne se joue sur la décision qu'annoncera le soir du 10 octobre 2017 le président de la Généralité, Carles Puigdemont, parfaitement inconnu il y a trois ans et devenu le chef de file des jusquauboutistes catalans.

Pour l'anthropologue Emmanuel Todd, la revendication identitaire catalane peut s'expliquer par une société anciennement organisée autour de la famille-souche : les garçons demeurent sous l'autorité du père de famille et l'aîné se réserve l'héritage. Ces principes d'autorité et d'inégalité débouchent dans le domaine politique sur de fortes revendications identitaires, comme en Suisse alémanique et en Écosse, autres pays de famille-souche.

 

Où l'on voit que la Catalogne n'est pas l'Écosse

Justement, le contraste est saisissant entre le déroulement du référendum du 1er octobre 2017 en Catalogne et celui du 18 septembre 2014 en Écosse, qui s'est déroulé dans le calme et le respect du droit et a abouti de justesse au rejet de l'indépendance.

C'est que le gouvernement de Londres est l'héritier d'une tradition libérale indéfectible et nul ne doute que si le référendum écossais avait été favorable à l'indépendance, il aurait accepté celle-ci sans ciller. Rien de tel avec le gouvernement de Madrid, héritier d'une tentation centralisatrice aussi ancienne. [1]

En 1707, c'est de de façon concertée que l'Écosse et l'Angleterre ont uni leurs destins au sein d'un Royaume-Uni de Grande-Bretagne. Sept ans plus tard, c'est à l'issue d'un siège éprouvant que les Barcelonais ont renoncé à leurs velléités autonomistes. 

Ces velléités vont ressurgir au XXe siècle avec la victoire électorale de la Lliga regionalista en 1901 et  la création d'une Généralité de Catalogne autonome en 1932. Pendant la guerre civile (1936-1939), les Catalans seront à la pointe du combat contre les nationalistes de Franco mais leurs anarchistes, « organisées » au sein du POUM, vont donner du fil à retordre aux brigades staliniennes engagées aux côtés des républicains espagnols. [2]

On peut heureusement douter d'une répétition de l'Histoire. Les indépendantistes et les légalistes d'aujourd'hui ne sont pas prêts à mourir pour leurs idées. Ils ont trop à perdre et l'enjeu n'en vaut pas la peine. Reste que la crise peut coûter très cher tout à la fois à la Catalogne, à l'Espagne et à l'Union européenne. L'annonce par la plus puissante banque catalane, la Caixa, de son départ pour Palma de Majorque donne un aperçu du désordre à venir. 

Comment en est-on arrivé là ? Comment la région la plus riche d'Espagne et l'une des plus prospères d'Europe a-t-elle pu tout d'un coup se ruer vers une indépendance à très hauts risques ?

La rançon d'une excessive rigueur

La chronologie est très éclairante :

Le 11 janvier 1980, la jeune démocratie espagnole a accordé une large autonomie à la Catalogne ainsi qu'à la Galice et au Pays basque. Ces autonomies se sont consolidées au fil des décennies, jusqu'au Statut de 2006, accordé à la Catalogne par le gouvernement socialiste de Luis Zapatero. L'Espagne vivait alors dans l'euphorie du crédit bon marché grâce à des taux d'intérêt alignés sur ceux de l'Allemagne. 

Miracle de la zone euro et de la monnaie unique instituée en 1999/2002 : malgré leurs faiblesses structurelles, l'Espagne et les autres États méditerranéens pouvaient emprunter à des taux très bas sur les marchés financiers car les investisseurs faisaient confiance à l'Allemagne et aux solides États de l'ancienne zone mark pour soutenir le taux de change de l'euro.

Mais en 2007, dans l'année qui suit le Statut d'autonomie de la Catalogne, patatras ! des firmes de prêt immobilier font faillite aux États-Unis. C'est la crise des « subprimes ». Tandis que les États-Unis et le reste du monde vont rapidement la surmonter, la zone euro la subit de plein fouet et manque d'y succomber. C'est que les difficultés des banques européennes mettent à nu l'anomalie congénitale de la monnaie unique.

Auparavant, les pays ayant une forte propension à consommer en étaient retenus par leur monnaie (celle-ci voyait sa valeur glisser jusqu'à ce que les exportations rééquilibrent les importations). Même chose en sens inverse pour les pays ayant une forte propension à exporter plutôt que consommer (l'Allemagne en premier lieu).

Désormais, avec la monnaie unique et la suppression du régulateur monétaire, les déséquilibres commerciaux explosent et s'installent dans la durée. Pour compenser la monnaie perdue en paiement des importations et préserver la paix sociale, les gouvernements n'ont d'autre recours que de s'endetter à l'étranger (c'est une façon de rapatrier cette monnaie).

Aveugles sur cette évidence qui contrevient à leurs croyances et à leurs envies, les gouvernants se convainquent que les déficits publics sont la cause de leurs maux. [3] Ils ne voient pas qu'ils sont simplement la conséquence d'un système monétaire anormal, ainsi que nous l'avons exposé et ainsi que s'obstinent à le répéter différents économistes de haut rang (Joseph Stiglitz, Paul Krugman...).

Revenons-en à l'Espagne : 

Déstabilisé par la crise, le gouvernement de Madrid met en place une très sévère politique de rigueur, tout comme les gouvernements d'Athènes, de Lisbonne, de Rome et de Paris. Il augmente la pression fiscale et coupe dans les dépenses (dans les années 1930, on appelait cela « déflation »). Il s'en prend aussi à l'autonomie fiscale accordée aux Catalans et obtient son abrogation par la Cour constitutionnelle en 2010. Dès lors, les impôts des riches Catalans peuvent être en partie réorientés vers les régions en souffrance. En 2016, on évalue ce transfert entre dix et seize milliards d'euros sur un PIB catalan de 224 milliards.

Et c'est ainsi qu'a ressurgi avec une vigueur renouvelée le spectre indépendantiste. Aux vieilles revendications culturelles et linguistiques, largement satisfaites, s'est ajoutée la revendication d'autonomie fiscale jusqu'à provoquer le référendum de ce 1er octobre 2017.

Entre insoumission et résignation

La Catalogne n'a pas été la seule à manifester son insoumission face au nouvel ordre européen. En 2013, en Bretagne, la révolte fiscale des Bonnets rouges a un moment ébranlé le gouvernement français, lui aussi soucieux de satisfaire les injonctions comptables de Bruxelles, Francfort et Berlin. Un peu plus tard, saignée à blanc par une troïka financière, la Grèce s'est révoltée mais craignant plus que tout d'être expulsée de l'Union européenne et renvoyée à un médiocre statut d'État balkanique ou oriental, elle s'est finalement inclinée. Plutôt mourir avec l'euro que vivre sans.

En France, les citoyens et les partis politiques, par lassitude, s'accommodent du système monétaire et de ses conséquences. [4] La révolte est désormais silencieuse et non moins brutale. C'est par dizaines de milliers que les jeunes Français diplômés quittent chaque année le pays pour des cieux plus cléments. L'Allemagne ? Que nenni. (...). Ce mouvement a pris une telle ampleur que, selon le démographe Hervé le Bras, le solde migratoire de la France serait désormais quasi nul !

Parions que l'Union européenne résorbera le choc catalan comme les autres. Elle en tirera la leçon qu'à tout prendre, de grands États dociles valent mieux que des régions insoumises. Elle sortira de l'épreuve simplement un peu plus affaiblie et un peu moins démocratique comme à chaque fois, jusqu'à décourager ses plus chauds partisans, comme le journaliste Jean Quatremer. Mais qu'importe pourvu que vive la monnaie unique.

Rappelons que tous les acquis européens (Parlement européen, zone Schengen, Erasmus, Arianespace, Airbus...) sont antérieurs à 1988.[5] Depuis cette date, l'Union européenne n'a rien réalisé d'autre que la monnaie unique, la déréglementation (on se souvient de la crise de la « vache folle » causée il y a vingt ans par l'assouplissement d'une norme sous la pression des industriels) et l'ouverture des marchés à la mondialisation (CETA). Toute son énergie est consacrée à ces tâches. Il est hélas normal qu'elle y réussisse. 

Joseph Savès
https://www.herodote.net/L_avenir_de_l_Europe_se_joue_a_Barcelone-article-1677.php

OUTIL LOGO FREXIT LIMOUSIN[1] "le gouvernement de Madrid, héritier d'une tentation centralisatrice aussi ancienne": la formule me semble maladroite à ce stade, c'est faire peu de cas des "tentations centralisatrices" de l'Angleterre, autrement redoutables à certains moments, sans même parler du rôle de la "City"...Demandez aux Irlandais ce qu'ils en pensent!

[2] 1° erreur historique: les anarchistes catalans n'étaient pas organisés au sein du POUM, mais de la CNT- FAI...
[3]"les gouvernants se convainquent que les déficits publics sont la cause de leurs maux": c'est surtout la Commission européenne qui les contraint à réduire ces déficits (la fameuse "règle d'or" des 3%)! L'auteur le reconnaît un peu plus loin: "le gouvernement français, lui aussi soucieux de satisfaire les injonctions comptables de Bruxelles, Francfort et Berlin".
[4]"En France, les citoyens et les partis politiques, par lassitude, s'accommodent du système monétaire et de ses conséquences": par lassitude ou soumission?
[5] 2° erreur historique: Airbus, Ariane et même l'Espace Schengen n'ont rien à voir avec la construction européenne. Voir les conférences de François Asselineau...
Conclusion: ce qui m'a semblé intéressant dans cet article est la thèse selon laquelle la monnaie "unique" détruit également et nécessairement la cohésion interne des états- membres.
P.G.

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dimanche 8 octobre 2017

Histoire mondiale de la France: guerre au « roman national » !

Sortie en fanfare, soutien massif des médias, passages répétés de ses coordinateurs à la télévision et à la radio. Rien n'a manqué à cette Histoire mondiale de la France pour devenir un succès éditorial.

ARG HISSTOIRE DE FRANCE LIVRE

On annonce cinquante mille exemplaires vendus en quelques semaines. C'est exceptionnel pour un ouvrage collectif écrit par des universitaires pour la plupart inconnus du grand public.

La raison tient moins à la qualité de l'ouvrage qu'à son caractère militant et politique, en pleine campagne des présidentielles...

<em>Histoire mondiale de la France</em>

Publiée sous la direction de Patrick Boucheron, spécialiste du Moyen Âge italien et professeur au collège de France, l'Histoire mondiale de la France (Seuil, 2016) rassemble en huit cent pages les contributions de cent vingt-deux historiens.

Cela donne au total cent quarante-six chroniques de quatre page chacune. Elles traitent chacune d'un aspect de l'Histoire de France à travers une date de convenance, rarement l'une des dates que l'on a apprises à l'école. Ainsi, plutôt que de nous raconter la victoire de Charles Martel sur les Arabes près de Poitiers en 732, on nous présente un partage de butin par des pillards musulmans quelque part près de Perpignan en 719.

C'est le choix du directeur de publication qui a souhaité rompre avec l'histoire traditionnelle, que l'on a coutume d'appeler « roman national » et que lui appelle avec une moue de mépris « légendaire national ».

Le titre de l'ouvrage veut souligner que notre pays a toujours vécu en résonance avec le reste du monde. Est-ce vraiment une révélation ?

Du style gothique ou « français » à la laïcité et la séparation des Églises et de l'État, en passant par L'Esprit des Lois, la Déclaration des Droits de l'Homme et du CitoyenLa Démocratie en Amérique de Tocqueville et Les Misérables de Victor Hugo, la France a apporté à l'humanité des richesses immenses. Et parmi les héros du fameux « roman national » (saint Louis, Jeanne d'Arc, Jacques Cartier, Napoléon, Marie Curie...), en est-il un ou une qui ne soit pas l'expression en bien ou en mal de cette ouverture sur le monde ? Au demeurant, toutes les grandes nations ne sont-elles pas dans cette même ouverture, l’Angleterre comme l’Espagne, la Suède comme l'Italie, les Pays-Bas etc etc ?

Patrick Boucheron, professeur au Collège de France (DR)Pourtant, tous les exemples ci-dessus sont absents de L'Histoire « mondiale » de la France. Ce n'est pas un hasard.

Dès l'introduction, Patrick Boucheron annonce la couleur : son livre part d'une ambition politique, « mobiliser une conception pluraliste de l'histoire contre l'étrécissement identitaire qui domine aujourd'hui le débat. Par principe, elle refuse de céder aux crispations réactionnaires l'objet "histoire de France" et de leur concéder le monopole des narrations entraînantes ».

On l'aura compris. L'éminent professeur veut damer le pion aux Éric Zemmour, Stéphane Bern, Franck Ferrand, Max Gallo, Dimitri Casali et autre Laurant Deutsch, coupables de n'être pas issus de l'Université et de réaliser des ventes astronomiques avec des ouvrages qui s'inscrivent dans une tradition séculaire. Ces auteurs à succès se voient reprocher une orientation droitière, voire monarchiste. Intolérable dans la France du XXIe siècle, qui se veut ouverte et accueillante à l'Autre - à tous les autres.

Polémiques et enjeux

Dans un débat avec Patrick Boucheron, l'historien Patrice Guéniffey, connu pour ses travaux sur la Révolution, reproche à son entreprise de ne pas faire sens : « C'est une Histoire émiettée faite de fragments que rien ne relie. Elle est à l'image de la France souhaitée par Boucheron et ses pareils : en morceaux. Au lieu d'aider à l'intégration, elle contribue à la séparation des communautés. Elle nourrit le sentiment de la désaffiliation et le ressentiment qui en est le produit. »

En filigrane de cette polémique, de l'aveu des deux historiens, il y a la question migratoire : est-il encore possible d'intégrer en masse des populations d'autres continents ? Si oui, est-ce en leur faisant aimer le « récit national » ou au contraire en déconstruisant ledit récit ?

Pierre Nora (DR)L'académicien et grand historien Pierre Nora a discerné l'enjeu dans son commentaire de l'ouvrage : « Boucheron a parfaitement vu le retournement qui s'est opéré, en une trentaine d'années, entre le moment où la recherche de l'identité, comme l'apparition des mémoires, s'opérait dans le cadre d'une histoire nationale et celui où l'hégémonie des mémoires des groupes devenait muticulturalisée, tandis que l'attachement à l'identité se faisait défensif. Il en tire une conclusion militante. Pour l'exprimer d'une façon caricaturale mais qui dit les choses comme elles sont, cette conclusion consiste à insinuer qu'entre les habitants de la grotte Chauvet, cette humanité métisse et migrante, et la France des sans-papiers, même combat ! » (*).

Résultat inégal et souvent affligeant

Le résultat est très inégal comme il se doit pour un ouvrage collectif de cette ampleur. Chaque auteur s'exprime avec sa sensibilité et son style, lequel a rarement à voir avec celui de Jules Michelet, le grand ancêtre auquel se réfère curieusement Patrick Boucheron alors que l'approche cocardière et très « roman national » de l'historien romantique s'oppose à celle de nos auteurs New Age.

Parmi les contributions les plus singulières, notons l'article synthétique et lumineux de Jean-Paul Demoule sur l'apparition de l'agriculture en Europe vers 5800 av. J.-C., soit trois mille ans après sa naissance au Moyen-Orient.

Notons aussi celui de... Patrick Boucheron sur l'ordonnance de Villers-Cotterêts en 1539. L'art. 111 de l'ordonnance exige que les arrêts notariaux et judiciaires soient, par souci de clarté, rédigés en « langage maternel français et non autrement ». Foin du latin, que peu de gens comprennent. S'agit-il pour autant de n'employer que le français de cour ? Non, soutient Patrick Boucheron, pour qui le « langage maternel » inclut aussi les langues régionales !

Dans un souci excessif de démonstration, l'article relatif à René Descartes est affligeant. Il ne dit rien de ce qui fait l'intérêt de sa pensée mais s'étend sur ses voyages d'Amsterdam à Stockholm pour conclure qu'il s'agit d'un philosophe avant tout européen, à l'image d'Érasme ! C'est oublier que son Discours de la Méthode (1637) est le premier ouvrage de philosophie écrit en français et non en latin, ce qui n'est pas rien.

Plus contestable encore l'article sur la Terreur révolutionnaire. L'auteur noie le concept dans un flou artistique, ce qui lui permet d'affirmer que tout est Terreur. Aussi bien les discussions de l'époque des Lumières sur le point de savoir si la justice doit être dissuasive ou simplement punitive que les opérations de police des Anglais dans leur colonie d'Irlande !

Laissons la conclusion à Shakespeare : « Beaucoup de bruit pour rien ».

André Larané
https://www.herodote.net/Guerre_au_roman_national_-article-1621.php

Extrait de l'édito de la Revue "Eléments" n°168:
L’idéologie du progrès a joué de ce point de vue (la déconstruction, ndr) un rôle essentiel, car elle véhicule avec elle le rejet méprisant du passé : ce qui est d’hier est nécessairement de moindre valeur que ce qui sera demain. Il faut donc donner tort à ceux dont le souvenir fait injure à ce que nous croyons. Comme à l’époque soviétique quand on retouchait les photos officielles, on réécrit les œuvres du passé, on censure Molière et Shakespeare, on change les noms des rues, on déboulonne les statues (Américains) ou on les fait sauter (djihadistes).

« Du passé, faisons table rase » : toutes les idéologies totalitaires ont formulé le vœu que le monde (re)commence avec elles. Dans cette optique, le passé constitue un constant reproche, un poids dont il faut se libérer. Parallèlement, on incite à ne se souvenir que de ce dont il faudrait se repentir.
(...)
http://www.revue-elements.com/elements-En-marche-vers-l-uberisation.html

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vendredi 6 octobre 2017

Théoriciens de la destruction des Etats- Nations (2)

Deuxième partie de notre exploration des précurseurs, théoriciens de la destruction des Etats- Nations

ARG DESTRUCTION NATIONSNorthcote Parkinson et Freddy Heineken

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Cyril Northcote Parkinson (1909-1993).

Par la suite, un autre haut fonctionnaire de l’empire britannique, l’historien de la marine anglaise Cyril Northcote Parkinson (1909-1993), reprendra à son compte la thèse de Kohr. Si ce dernier voyait d’un bon œil la multiplication des administrations permettant à plein de gens de se penser importants, Parkinson y voyait le contraire, affirmant que les grands états créent d’énormes bureaucraties (sa « loi de Parkinson ») à l’opposé de petites entités sous la coupe de monarques qui eux savent gérer avec peu de personnel.

(...)

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Le magnat néerlandais de la bière Freddy Heineken (1923-2002).

Ensuite, à un moment donné, le parcours de Parkinson a croisé celui du roi de la pub hollandais, le magnat de la bière Freddy Heineken (1923-2002), selon certains en bons termes avec François Mitterrand. Heineken raconte dans une lettre qu’après sa rencontre avec Cyril Northcote Parkinson, il décide d’engager une équipe de géographes hollandais pour redessiner la carte de l’Europe suivant les critères défendus par ce génie.

Quelques semaines après la signature des accords de Maastricht, Heineken publia d’ailleurs un pamphlet Les Etats-Unis d’Europe (une Eurotopia ?) où il préconise la division de l’Europe en 75 régions ou mini-états possédant une taille dite « optimale » d’environ 5 à 7 millions d’habitants, parfaitement fidèle à l’esprit de Kohr.

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La carte Heineken-Wesselink divisant l’Europe dans une myriade de mini-Etats d’environ 5 million d’habitants chaque.

 La carte Heineken-Wesselink

Ce projet provoqua beaucoup de bruit. Heineken s’est même vu dans l’obligation de faire redessiner sa carte après que le gouvernement grec, consterné par la taille inquiétante qu’avait pris la Macédoine sur sa carte, déclara un embargo sur sa bière.... Certains serbes restent eux aussi assez intrigués par la similitude frappante entre la carte de Heineken et les frontières actuelles tracées par les diplomates à la fin de la guerre des Balkans.

Dans son pays natal, la carte d’Heineken a également fait débat, car la Belgique n’y est même pas divisée entre Flamands et Wallons (à l’horizontale), mais la logique d’un retour à des « nations » anciennes imposerait la réunification (à la verticale) du Brabant néerlandais avec le Brabant belge et de la province néerlandaise de la Hollande avec les Flandres belges et les Flandres françaises...

 La globalisation à l’assaut de l’état-nation

Si jusqu’à ce jour des chefs d’états comme De Gaulle, ou d’autres, considéraient ses plans comme des foutaises maléfiques ou comme des simples hypothèses de lycéens attardés, les nouveaux facteurs économiques de la mondialisation font en sort que ce qui semblait loufoque et utopiste hier, risque malheureusement de se réaliser devant nos yeux.

D’abord, dans ses applications sur le terrain, la « mondialisation » a administré des véritables coups de bélier contre les états : les privatisations des grandes entreprises privées et publiques, les fusions acquisitions avec des groupes transnationaux et la politique des délocalisations effacent tout attachement sentimental qu’une population peut avoir avec l’état-nation qu’elle habite.

Ainsi, la Belgique, pour ne pas la nommer, a vu « s’évaporer » des secteurs nationaux entiers : Le groupe français Suez Lyonnaise des Eaux acquiert la totalité de la Société Générale, jadis le plus grand acteur économique du pays (à une époque 60 % de l’activité du pays). Le géant pétrolier anglo-français Total prend le contrôle de Petrofina, ING achète la Banque Brussel Lambert belge, le groupe français Usinor prend le contrôle de la société belge Cockerill Sambre, la banque française Dexia met la main sur le Crédit Communal et le géant français de l’assurance Axa acquiert la Royale Belge. Les forges de Clabecq sont fermées, les délocalisations font disparaître Renault Vilvoorde et la compagnie aérienne belge Sabena dépose le bilan après l’échec de l’alliance avec Swissair. Loin de faire naître des petits pays, et lors de l’occupation nazie, pendant qu’on promet aux crédules une « Flandre autonome » ou une « Wallonie indépendante » la mondialisation financière « évaporise » le plat pays.

Ensuite, jusqu’ici deux questions majeures avaient fortement retenu les candidats à la sécession : celle de frapper sa propre monnaie -une entreprise assez périlleuse, et la nécessité de pouvoir garantir l’accès à un grand marché pour pouvoir vendre ses produits. Cependant, il s’avère qu’aujourd’hui, si les candidats à l’indépendance font partie d’une « zone monétaire », tout devient possible -comme le disait Sarkozy.

 Robert Mundell et les zones monétaires optimales

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L’économiste canadien néo-Keynesien Robert Mundell.

En Europe, il est à remarquer qu’un des « pères de l’Euro » et donc de la banque centrale européenne a été l’économiste canadien néo-Keynesien Robert Mundell, né en 1932, prix Nobel d’économie en 1999, lui aussi sorti de la London School of Economics et actuellement professeur à l’Université Columbia à New York. Parmi les disciples de Mundell, on trouve le directeur actuel de la banque d’Italie Mario Draghi (champion des privatisations imaginées entre copains sur un yacht de luxe du nom de Britannica).

Pendant la gouvernance Berlusconi, Mario Draghi était un des hauts responsables de la banque d’affaires new-yorkaise Goldman Sachs pour l’Europe avant de redevenir le directeur de la banque centrale italienne sous Prodi. L’autre disciple de Mundell est l’ancien PDG de LTCM Alberto Giovannini, dont la firme spéculative, par sa faillite spectaculaire en septembre 1998, a failli conduire tout le système financier mondial à un « Tchernobyl financier ».

En « sciences économiques », Mundell a été avec Marcus Fleming à l’origine de « la théorie des zones monétaires optimales ». Dès 1960, donc trois ans après la création de la CEE et de la publication du livre de Kohr, Mundell affirme que pour que des zones économiques soient « optimales », il est nécessaire que les pays qui les composent n’aient pas de différentiel d’inflation, ne subissent pas de chocs asymétriques mais au contraire connaissent une libre circulation des individus (facteur travail) et des flux financiers (facteur capital).

Vous voyez d’où viennent aussi bien la directive Bolkestein (facteur travail) que les fameux « critères de convergence » purement monétaires (facteur capital) imposés préalablement à l’introduction de l’euro... et totalement contreproductifs du point de vue de l’économie réelle. Comme nous l’avons montré, le fait de faire partie d’une zone monétaire facilite fortement l’éventualité d’une sécession. Le deuxième facteur, implicite dans le premier, reste la question, pour un nouveau pays en rupture de ban, de disposer d’un marché autre qu’un marché domestique ou national. La transformation de l’Europe en une vaste zone de libre échange en osmose avec la mondialisation leur offre un marché Europe intégré dans un marché monde.

 Le cas de la Belgique

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Couverture du livre d’Alberto Alesina et Enrico Spolaore : "La taille des nations"

Ces thèses destructrices sont au cœur de la décomposition de la Belgique. Elles le sont à travers The Size of Nations, un livre provocateur publié en 2003 au MIT par deux économistes italiens de grand renom travaillant aux Etats-Unis : Alberto Alesina, chef de la section économie à Harvard et Enrico Spolaore de l’Université Tufts.

Tous deux ont travaillé pour le FMI et la Commission Européenne et ont des responsabilités au National Bureau for Economic Research(NBER) une institution privée financée exclusivement par les quatre fondations patriciennes directement mécènes de la secte néo-conservatrice américaine (Bradley, Scaife, Olin et Smith Richardson). Notez ici qu’en juin 2005, Alesina s’est rendu avec Mundell en Chine où ce dernier travaille comme conseiller auprès du gouvernement.

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L’économiste Alberto Alesina.

Faisant la synthèse entre Kohr et Mundell, les deux auteurs affirment que les frontières d’une nation ne résultent surtout pas d’un vouloir vivre en commun , essence de toute république, mais d’un simple marchandage pragmatique sur les avantages de la taille et le coût de la gestion d’un territoire hétérogène.En bref, on applique l’analyse coût/bénéfice utilisé (souvent stupidement) en entreprise à la gestion de ce qu’ils pensent être la bête humaine. Après avoir examiné les avantages qu’offre un grand pays (faible coût des services publics par tête, meilleure répartition de la pression fiscale, meilleure défense, etc.) les auteurs s’interrogent sur la richesse. Si un grand pays devrait en théorie être plus riche, ils affirment qu’en réalité « le volume des dépenses dans un pays dépend essentiellement de l’ouverture de ce pays au commerce ».

De là, évidemment, par pure logique aristotélicienne, découle l’argument qu’un pays « intégré dans le marché mondial possède le monde comme marché » et que, par conséquent écrivent-ils, « l’intégration économique conduit à la désintégration politique ». La chose est dite : la mondialisation (l’intégration économique et financière), conduit, par sa propre nature, à la décomposition des nations. On saisit mieux pourquoi TheSize of Nations est devenu en Belgique le livre de chevet des indépendantistes flamands.

Frans Crols, le directeur flamand de la revue économique influente Trends et indépendantiste de coeur résume assez bien les conclusions du livre :

En 2004 a été publié The Size of Nations d’Alberto Alesina et Enrico Spolaore, deux économistes italiens qui enseignent dans des grandes universités américaines. Spolaore a été chercheur pendant quelques années à l’Université Libre de Bruxelles. La question qui intriguait Alesina et Spolaore était : sur le fédéralisme et la décentralisation il y a des tas d’études et des textes. Sur le phénomène de l’apparition de plus en plus rapide de nouveaux états, aucun manuel n’existe, aucun texte qui puisse les guider. Voilà à quoi essaie de répondre le livre très bien accueilli The Size of Nations. Quelles en sont les conclusions :

  • Il existe plus de nations dans un monde démocratique que dans un monde non-démocratique (la démocratie fait tâche d’huile et le nombre de pays indépendants continuera à s’accroître. [En 1945 : 74 pays indépendant, en 2003 : 193]
  • Le nombre de pays va continuer à croître parce que des grandes zones de libre échange voient le jour comme l’Union Européenne et le Nafta (ALENA : Association de libre échange nord américain). Pour le Québec, rien ne changera avant ou après une séparation avec le Canada car il continuera à faire partie de l’Alena ; pour les Flandres, rien ne changera car, et la Flandre, et la Wallonie continueront de faire partie du marché unique européen et de l’UE ;
  1. Les coûts de l’hétérogénéité d’un pays peuvent devenir tellement élevé que les citoyens d’une sous division plus homogène décident de faire baisser les coûts en érigeant ensemble un low cost country basé sur plus de cohésion, plus de capital social, moins de disputes et moins de pertes de temps. »

Frans Crols est un des auteurs du Manifeste pour une Flandre indépendante en Europe, publié en décembre 2005 par le think-tank flamand In de Warande , qui exige, sur la base d’un argumentaire « purement économique », la dissolution de la Belgique à l’image du divorce de velours qui a dissout la Tchécoslovaquie « à l’amiable » en 1992. Pour ces indépendantistes, il est souhaitable que Flandres et Wallonie deviennent des nations indépendantes, tandis que Bruxelles - aujourd’hui enclave à prédominance francophone dans la région flamande - obtiendrait un statut... du type Washington D.C.

Nous avons documenté ailleurs la nature néo-conservatrice de leur projet qui vise surtout à mettre fin à un des meilleurs systèmes de protection sociale du monde. Si après 1960 le transfert d’argent (à ne pas confondre avec la richesse) s’est inversé entre les Wallons et les Flamands, l’argent a été essentiellement utilisé pour renflouer des grands groupes financiers au détriment des populations.

Retenons simplement ici le fait que, statistiques à l’appui, le manifeste de In de Warande étoffe l’argumentaire de The Size of Nations. Ce manifeste vient-il de simples militants indépendantistes flamands ? Non, le président du think-tank flamand est le banquier Rémi Vermeiren, ancien patron de la KBC Banque & Assurance, grand spécialiste des produits dérivés et administrateur d’une société minière spécialisée dans le cuivre, et ces membres sont des patrons plutôt de droite parfois membres investis dans des partis sécessionnistes.

Point étonnant donc qu’Enrico Spolaore, un des co-auteurs de The Size of Nations fut sollicité en juin 2005 à ouvrir les travaux d’un colloque au parlement flamand. Lors du débat, Bart de Wever, le président du parti indépendantiste Nieuw-Vlaamse Alliantie (ex-Volksunie), affirmait que « le romantisme est important, mais ne convainc pas les jeunes Flamands au XXIe siècle. Nous devons rationaliser notre discours », (c’est-à-dire parler à la cupidité bien moderne...).

Le drame de la Belgique est le fait que De Wever, un historien formé à l’Université de Leuven qui se réclame de l’idéologie du penseur réactionnaire Edmond Burke, fait aujourd’hui partie des négociateurs officiels chargés de former un gouvernement d’une Belgique dont il souhaite la mort... Sa présence à l’enterrement du fondateur de Vlaams Blok Karel Dillen en mai 2007, en présence de Jean-Marie Lepen, mérite également réflexion.

Le 6 septembre 2007, The Economist de Londres, qui avait publié les premiers articles de Northcote Parkinson et très bien accueilli The Size of Nations, constatant cyniquement l’impasse survenue après trois mois d’efforts en vue d’un nouveau gouvernement belge, affirme sans aucune honte dans un article « C’est le moment d’en finir » que :

Le pays est devenu une monstruosité de la nature, un Etat où le pouvoir est tellement sous-délégué que le gouvernement est un vide que l’on tient en horreur. En bref, la Belgique a servi son objectif. Un divorce praline est à l’ordre du jour. Les belges ne devraient pas se sentir tristes. Les pays viennent et s’en vont.

Comme sous l’occupation, les indépendantistes se font des grosses illusions en pensant que le diable va leur offrir une « belle petite république ». Nous leur donnons comme seul conseil de ne pas lire que les premières pages des œuvres de Kohr et d’Alesina, mais aussi les dernières...

http://www.solidariteetprogres.org/kohr-europe-regions

A suivre.

mardi 3 octobre 2017

Entre le gouvernement espagnol et la Catalogne, l’histoire d’une séparation

Le référendum organisé dimanche par les forces indépendantistes catalanes, ainsi que la féroce répression qui s’en est suivie, trouvent leur explication dans la lente dégradation d’un processus qui avait démarré de manière favorable dans les années 2000, avant de se heurter aux refus réitéré de toute forme de concession de la part du gouvernement central. Les revendications catalanes sont alors progressivement passées d’une autonomie négociée, à une volonté d’indépendance pure et simple. Celle-ci ne peut être que renforcée par les événements des derniers jours.

ARG CAATALOGNE ESPAGNE UEL’auteur de cette tribune, Richard Neuville, est militant syndical et politique et co-animateur de l’association Autogestion.

Depuis la Diada – le 11 septembre, jour de la fête nationale de Catalogne – qui a réuni plus d’un million de personnes dans les rues de Barcelone, les interventions du pouvoir central s’enchaînent contre le processus d’autodétermination engagé en Catalogne. Le paroxysme a été atteint dimanche 1er octobre, avec des scènes de répression d’une violence inouïe contre les participants au référendum organisé par les forces indépendantistes. La tension n’avait cependant cessé de monter durant les jours précédents.

Le 13 septembre, le parquet de Catalogne avait ordonné la saisie du matériel de vote (urnes et bulletins), et engagé des procédures judiciaires à l’encontre de 750 maires (sur 948) favorables à l’organisation du scrutin.

Puis le 20 septembre, dans le cadre de l’opération Anubis, la garde civile avait effectué une quarantaine de perquisitions dans les bâtiments du gouvernement catalan et arrêté quatorze hauts responsables – dont le secrétaire général de l’économie et des finances de la région. Ils ne seront libérés que trois jours plus tard. Le même jour, elle saisit dix millions de bulletins de vote dans des imprimeries, et perquisitionne les locaux du parti de gauche Candidatura unitat popular (CUP) [1]. Pour le président catalan, Carles Puigdemont, « l’État espagnol a suspendu de facto le gouvernement autonome de la Catalogne et instauré un état d’urgence ».

Escalade de la répression

Pour dénoncer la « violation de l’état de droit », près de 10 000 personnes descendent le même jour dans les rues de Barcelone en entonnant l’hymne national, Els segadors, et la chanson antifranquiste de Lluis Llach, l’Estaca. Cette mobilisation a été précédée par une manifestation massive à Bilbao suite à l’interdiction d’un meeting d’Ana Gabriel, députée de la CUP, à Vitoria le 16 septembre, et par des meetings de solidarité à Madrid et Gijón le 17 septembre.

Le 22 septembre, le gouvernement Rajoy envoie 5 000 policiers et militaires en Catalogne, logés dans des navires qui accostent dans les ports de Barcelone et de Tarragone. Il remet en cause l’autonomie de la police catalane en la plaçant sous l’autorité directe du colonel de la garde civil, Pérez de los Cobos, et ferme les sites internet officiels relatifs à l’organisation du référendum. Puis le parquet général ordonne la mise sous scellés de 2700 bureaux de vote à partir de vendredi 29 septembre.

Depuis, le gouvernement catalan a réaffirmé à plusieurs reprises sa volonté de maintenir la consultation, et les mobilisations se sont amplifiées. Des rassemblements à l’appel d’Ómnium cultural ont eu lieu dans plus de 500 villages et villes de Catalogne dimanche 24 septembre. L’Assemblée nationale de Catalogne (ANC) a pris en charge la répartition des bulletins de vote dans l’ensemble de la région.

Appels à la grève

La répression a aussi frappé les élus. Lundi 25 septembre, le Tribunal des comptes a condamné Artur Mas, ancien président de la Generalitat (la communauté autonome catalane), et trois ex-conseillers à une amende de 5,25 millions d’euros pour utilisation d’argent public à l’occasion de l’organisation d’une précédente consultation, celle du 9 novembre 2014. Tandis que le procureur général de l’État annonçait que l’incarcération de Carles Puigdemont pour « détournement de fonds publics » était envisagée. De nombreux maires sont convoqués par les procureurs.

Face à l’intransigeance du pouvoir central, la Plateforme Universitats per la República avait appelé à la grève et à l’occupation des universités les 28 et 29 septembre. La Confédération générale du travail (CGT), l’Intersyndicale alternative de Catalogne (IAC) et la Coordination ouvrière syndicale (COS), proche de la CUP, ont déposé un préavis de grève générale à partir du 3 octobre en Catalogne (lire ici). Peu avant la tenue du référendum, la pression du pouvoir central s’était renforcée, le nombre de policiers et de militaires passant à 10 000. Ce qui a visiblement eu pour effet d’amplifier la détermination du peuple catalan à se rendre aux urnes.

Le gouvernement espagnol, dirigé par le Parti populaire (PP) avec le soutien de Ciudadanos et l’assentiment du Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE) a donc choisi l’affrontement direct avec le gouvernement régional et le peuple catalan. En plaçant de fait l’autonomie de la Catalogne sous tutelle et en décrétant un état d’urgence, en réprimant violemment le référendum ce dimanche, il a porté atteinte aux principes démocratiques les plus élémentaires.

Les forces en présence

Au sein des forces politiques catalanes, on peut distinguer trois types de positionnement : les forces politiques et sociales dites « indépendantistes », les organisations conservatrices qui sont pour le maintien de la Constitution de 1978 stricto sensu, et celles qui défendent un état plurinational ou une confédération.

Dans le camp de l’indépendance, le rôle des organisations de la société civile – Assemblée nationale de Catalogne (ANC), Ómnium cultural, et Procés Constituent a Catalunya – est déterminant. Elles regroupent chacune plusieurs dizaines de milliers de membres, l’ANC comptant même 500 assemblées territoriales en Catalogne. Elles ont pris en charge l’organisation des grandes mobilisations qui se sont déroulées depuis 2012 [2]. De son côté, l’association des communes pour l’indépendance représente 80,6 % des municipalités catalanes. 96% d’entre elles s’étaient prononcées en faveur du référendum « pour le droit à décider » en octobre 2014.

Au niveau politique, la coalition « Junts pel Si » (Ensemble pour le Oui), créée avant l’élection régionale de septembre 2015, regroupe la PDeCat (ex-Convergencia, droite libérale), la Gauche républicaine de Catalogne (parti républicain de centre-gauche créé en 1931) et des indépendants (de l’ANC notamment). Ainsi que la CUP, organisation municipaliste, anticapitaliste et indépendantiste, créée en 1986.

Débats au sein de Podemos

Parmi les défenseurs de la constitution de 1978, on trouve des partis nationaux plus traditionnels : le Parti populaire (PP – conservateur et néolibéral), créé en 1989 et issu de l’Alliance populaire constituée par d’anciens franquistes en 1976 ; Le Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE) ; Ciudadanos (parti créé en 2006 et issu de l’association Ciutadans de Catalogne, opposée au catalanisme). De tradition centraliste, ces organisations sont opposées à toutes velléités d’indépendance et, avec des nuances, à toute modification du statut d’autonomie.

Enfin, d’autres formations préconisent un caractère plurinational ou fédéral de l’État espagnol, et une consultation d’autodétermination négociée. Il s’agit, d’une part, des anciennes organisations de la gauche alternative issues du mouvement communiste et de l’écologie politique – Initiative pour la Catalogne / Les Verts (ICV), Gauche unie et alternative (EUiA) – et, d’autre part, des nouvelles formations issues du mouvement des indignés – Podem (variante locale de Podemos), Catalogne en commun (formation d’Ada Colau, Maire de Barcelone), et Equo (parti écologiste créé en 2011).

Ces formations se sont présentées ensemble sous l’étiquette de « Catalogne, Oui c’est possible » (CQSP) lors des élections au parlement de catalogne de 2015. Mais s’agissant de la question nationale et indépendantiste, ce n’est pas un bloc homogène. Il existe des divergences dans chaque formation, notamment au sein de Podemos : Podem s’est positionné pour le référendum, quand Podemos et ses principaux dirigeants y sont fermement opposés.

Le point de rupture de l’année 2010

Il y a notamment un avant et un après la décision du Tribunal constitutionnel du 20 juin 2010, qui récuse les statuts de la communauté autonome négociés entre 2003 et 2006. Ceux-ci avaient été adoptés par le parlement de Catalogne en 2005 (89% des voix), par les Cortes (le parlement national, à Madrid) le 30 mars 2006, et enfin par référendum, le 18 juin de cette même année. Ces négociations visaient à « Garantir à la Communauté la possibilité d’exercer son gouvernement autonome dans des secteurs complets et cohérents de l’action publique, sans que l’État interfère constamment ». Le texte est juridiquement contesté par certaines Communautés autonomes, mais surtout par le Parti populaire. Le 20 juin 2010, le Tribunal constitutionnel l’estime finalement non conforme à la constitution sur plusieurs points, annule 14 articles sur 223, en réinterprète 27.

Cette décision est le premier détonateur du processus des mobilisations indépendantistes de masse. Le 10 juillet 2010, plus d’un million de catalans descendent dans les rues de Barcelone pour la contester. Dès lors, les mobilisations citoyennes se succédent. Parallèlement, au niveau politique, le gouvernement catalan d’Artur Mas crée en juin 2013 le Pacte national pour le droit de décider (PNDD), regroupant des forces politiques et sociales favorables au droit à l’autodétermination de la Catalogne. Le PNDD organise une « consultation » sur l’indépendance en novembre 2014.

Minoritaire à l’issue des élections régionales du 27 septembre 2015 avec 39,59 % des voix et 62 sièges, la coalition Junts pel Si (droite libérale et centre-gauche) signe un pacte avec la CUP (anticapitaliste), qui avait obtenue 8,21 % des voix et 10 sièges, à l’issue d’une négociation d’un peu plus de trois mois. En octobre 2016, le Parlement de Catalogne adopte deux résolutions sur l’organisation d’un référendum d’indépendance.

De la négociation à la rupture consommée

Suite à ces deux textes, un Pacte national pour le référendum (PNR) est créé en décembre 2016, en vue de l’organisation d’un référendum sur l’indépendance de la Catalogne. En février 2017, le PNR adopte un manifeste exprimant ses revendications, et organise une campagne de soutien qui recueille la signature de 500 000 personnes et de 4000 organisations. Devant le refus réitéré du gouvernement espagnol d’ouvrir des négociations sur la tenue du référendum, le gouvernement catalan décide de l’organiser sans son accord. Nous sommes aujourd’hui au terme de ce processus.

Cette décision résulte bel et bien d’une accumulation de forces depuis juillet 2010 dans le camp indépendantiste, et des pressions exercées par la société civile et la CUP sur le gouvernement régional. Le PP, revenu au pouvoir central en 2011 et dont l’héritage franquiste reste prégnant, a annihilé toute négociation en vue d’une consultation, et a été soutenu avec constance par Ciudadanos et plus discrètement par le PSOE.

Dès lors, le processus unilatéral de consultation pour le droit à l’autodétermination engagé semblait inévitable. En une décennie, le processus d’autodétermination de la Catalogne est passé d’une volonté d’autonomie accrue en 2006, à la revendication d’une république indépendante aujourd’hui. Dans ces conditions, il n’est pas sûr que les violences policières du 1er octobre fasse reculer le peuple catalan, bien au contraire.

Richard Neuville, militant syndical et politique et co-animateur de l’association Autogestion

Photo : CC portal gda

Notes

[2La campagne « Marche vers l’indépendance » entre juin et septembre 2012, qui a rassemblé deux millions de personnes, la pétition « pour un vote pour l’indépendance » en 2013 et la consultation de 2014, la chaîne humaine de 400 km entre la Jonquera (Nord) et Alcanar (Sud) le 11 septembre 2013 (1,6 million de personnes), la manifestation en forme de V, la Via Catalana cap a la Independència, à Barcelone (1,8 à 2 millions de personnes) en 2014 et les manifestations de la Diada les années suivantes.

https://www.bastamag.net/Entre-le-gouvernement-espagnol-et-la-Catalogne-l-histoire-d-une-separation


Embarrassant pour des militants "anti- capitalistes" de se trouver en connivence avec des partis "libéraux", de "centre- gauche", voire "de droite" et pro- européens...Cet assemblage hétéroclite va obliger les protagonistes à des compromis inédits, et pourrait faire tomber bien des masques... P.G.

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mardi 26 septembre 2017

TINA et La Grande Transformation

L'autorégulation des marchés est un leurre. Entre deux crises financières, lire ce qu'écrivait Karl Polanyi en 1944 sur le «désencastrement» de l'économie est plus que jamais d'actualité.

ARG THATCHER MACRON TINACANNIBALE LECTEUR

Ce n'est que tardivement que Karl Polanyi (1886-1964) devint économiste. Né à Vienne, il est élevé à Budapest. Diplômé en philosophie en 1908 et en droit en 1912, il est officier dans la cavalerie austro-hongroise durant la Première Guerre mondiale. Il revient ensuite à Budapest et soutient le régime social-démocrate de courte durée, avant d'émigrer en Autriche en 1919 après la prise de pouvoir par la République des conseils de Hongrie, menée par le communiste Béla Kun. Devenu journaliste économique et politique, il quitte Vienne pour Londres en 1933, suite à l'arrivée au pouvoir d'Hitler en Allemagne. Il y devient enseignant pour adultes au sein de la Workers Education Association. Ces années furent le tournant de sa vie: installé dans le berceau du capitalisme, il recueille le récit familial de ses étudiants et forge sa théorie économique. Mais c'est lors d'un voyage aux États-Unis en 1940 que germe l'idée de son œuvre maîtresse, La Grande Transformation. Aux origines politiques et économiques de notre temps, qui paraîtra en 1944. Il faudra attendre près de quarante ans pour que celui-ci soit enfin traduit en français (Gallimard, 1983, dernière édition collection «Tel», 2009).

Avec ce livre, Polanyi va à contre-courant de l'école classique (Adam Smith, David Ricardo...) : si l'idéologie libérale a consacré le principe du «marché autorégulateur», elle a ainsi permis le «désencastrement» de l'économie et de la technique d'avec la société globale. Cette dérégulation se fait au détriment de la société, provoquant un coût social important: n'étant plus sous le contrôle ni de la population, ni des États, les sphères de la production et de la distribution visent uniquement leur propre profit, au détriment du bien commun. D'après Polanyi, ceci ne dure qu'un temps: la Seconde Guerre mondiale consacre, à ses yeux, la fin du libéralisme économique. La «Grande Transformation» découle de cet échec de l'économie libérale et du capitalisme.

L'économie de marché est une invention récente

Il montre, à travers l'histoire des échanges, que l'économie de marché n'a rien de «naturel», ni d'ancien: l'économie n'est pas forcément marchande. L'économie de marché libre n'est pas un trait de la nature humaine, mais une construction sociohistorique récente, obéissant à des lois qui lui sont propres. Au cours de l'Histoire, et jusqu'à la fin du Moyen Âge, l'économie était organisée selon plusieurs modèles non marchands: la réciprocité (don et contre-don), la redistribution (sous la responsabilité d'une autorité dirigeante) et l'autarcie. Production et distribution n'étaient alors pas motivées par le gain. Le basculement décisif vers le capitalisme s'effectue avec l'apparition des premiers métiers à tisser industriels en Angleterre, au XVIIIe siècle. Jusque-là secondaire dans la vie économique, le marché s'est rendu indépendant et «autorégulateur». Dès lors que l'expansion des marchés transforme en «marchandises fictives» la terre (par le loyer), le travail (par les salaires) et la monnaie (par les taux d'intérêt), alors qu'il s'agissait jusque-là de biens non marchands, cette expansion sans contrôle finira par détruire la société dont elle s'est «désencastrée». Pour lui, c'est bien cette expansion non contrôlée des marchés qui est à l'origine de la crise des années 1930 et des deux guerres mondiales. Il apparaît que l'évolution du capitalisme suit un double mouvement: tout d'abord une forte poussée de la marchandisation, suivie de l'apparition de contre-mouvements en quête de protection sociale. Quand le système «craque», les gouvernements mettent en place des politiques interventionnistes: ce fut par exemple le cas avec le New Deal du président américain Roosevelt entre 1933 et 1938, pour lutter contre les effets de la Grande Dépression, notamment en soutenant les couches les plus pauvres de la population et en réformant les marchés financiers. Ces politiques visent à «réencastrer» l'économie dans la société: ce n'est plus l'économie qui doit dominer la société, mais l'inverse.

Du libéralisme au néolibéralisme

On peut considérer que la thèse de Polanyi était erronée: au libéralisme a succédé le néolibéralisme, au capitalisme industriel le capitalisme financier. Avec, depuis les années 1980, un nouveau dieu brandi par les néolibéraux: TINA (There Is No Alternative), fort utile pour justifier les politiques menées par Margaret Thatcher, Tony Blair, et plus récemment Angela Merkel, entre autres. Mais les mêmes symptômes et les mêmes causes semblent produire les mêmes effets qu'il y a un siècle, et en ce sens l'analyse de Polanyi reste tout à fait d'actualité.

Devenu à la fin des années 1980 pensée unique, aussi bien au centre droit qu'au centre gauche, le néolibéralisme «désencastre» l'économie de la société: les «réformes» doivent accroître la «compétitivité», les marchés doivent être «flexibles», et la répartition des biens est de l'histoire ancienne. Devenus les complices du néolibéralisme, les gouvernements et les États se retrouvent piégés: le siège du pouvoir s'est déplacé. Par l'internationalisation des échanges, les multinationales et les banques sont devenues toutes puissantes. Les banques, tiens, parlons-en: lorsque UBS et Crédit Suisse se retrouvent en grande difficulté avec la crise américaine des subprimes, que font-elles? Elles qui clament haut et fort leur rejet de toute intervention de l'État dans leurs petites affaires, elles crient «maman! » et la Confédération [helvétique] vient à leur secours. L'argument? «Too big to Fail». La réponse? TINA, bien sûr. On pourra arguer qu'in fine*, les milliards récupérés ensuite ont été bien supérieurs aux milliards prêtés, mais c'est bien d'une question de principe qu'il s'agit: ceux qui, pour leur seul profit, prennent des risques inconsidérés, contournent les règles et refusent tout contrôle étatique, ne devraient-ils pas assumer pleinement les conséquences de leurs actes?

Le débat de fond oppose toujours d'un côté les libéraux, qui prétendent que les défauts dans le fonctionnement du système proviennent des interventions de l'État, de l'autre leurs adversaires qui affirment au contraire que seules ces mesures de sauvegarde peuvent empêcher le pire.

Pour une nouvelle «Grande Transformation»

Si la crise des années 1930 a débouché sur une resocialisation de l'économie, la question se pose de savoir si les crises que nous traversons depuis une dizaine d'années amèneront une nouvelle «Grande Transformation».

Mêlant l'histoire et l'anthropologie, la démarche de Polanyi était très novatrice pour son temps. Sa pensée converge avec celle de Marcel Mauss, l'anthropologue et grand théoricien du don et du contre-don: la réalité de l'économie est plurielle, masquée par l'analyse utilitariste qui réduit le champ de la pensée économique et entraîne une rupture totale entre l'économique et le vivant. Devenu un classique de l'économie, La Grande Transformation met parfaitement en perspective cette réalité. Et pose les bases de ce que pourrait être une économie prospère, mais encastrée dans la société et sous son indispensable contrôle.

http://www.antipresse.net/


 

Lire et relire aussi les ouvrages de Jean- Claude Michéa, notamment sur la problématique de Mauss. P.G.

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Analyse de la crise nucléaire sur la péninsule coréenne

Prise de position du Professeur Hans Köchler, président de l’«International Progress Organization» – Vienne, 30 août 2017

(...)

ARG COREE MISSILEEn rappelant la déclaration des organisations non-gouvernementales du 14 juillet 2003, soutenue par l’International Progress Organization, au sujet du conflit de la Corée et le danger de la prolifération nucléaire, nous confirmons notre position que la politique des sanctions économiques poursuivie par le Conseil de sécurité touche avant tout la population civile sans apporter les résultats politiques désirés. Les mesures punitives constamment renforcées et imposées à la Corée du Nord par le Conseil de sécurité depuis 2006, ont accru les tensions et compliqué les négociations diplomatiques. Après les essais nucléaires et de missiles répétés de la part de la Corée du Nord et les nombreuses grandes manœuvres militaires des Etats-Unis entreprises en commun avec la Corée du Sud – les deux parties accompagnant leurs activités par des prises de position belliqueuses envers l’autre partie –, un incident ou une fausse appréciation pourrait déclencher une confrontation militaire massive – avec des conséquences catastrophiques tant pour les Corées du Nord et du Sud que pour le Japon.

Toute demande de solution négociée – telle que le Conseil de sécurité l’a proposée – n’est crédible que si toutes les parties s’abstiennent de toutes nouvelles provocations et si le Conseil de sécurité s’occupe lui-même du problème principal de la crise: le conflit non résolu et la division du pays suite à la guerre de Corée de 1950 à 1953. Rappelons qu’aussi longtemps qu’il n’y aura pas d’accord de paix, l’accord de cessez-le-feu du 27 juillet 1953 reste en vigueur.

L’analyse de la situation des faits et la concrétisation des propositions de compromis réalistes nécessitent la prise en compte des faits historiques et la compréhension de la succession des évènements ayant mené à la crise actuelle. Selon le paragraphe 13 (d) de l’Accord de cessez-le-feu, signé par le général américain William K. Harrison Jr. (au nom du commandement des Nations Unies) et du général Nam Il (au nom de l’Armée populaire coréenne et des troupes volontaires chinoises), il est interdit d’«introduire» en Corée «des avions de chasse, des véhicules blindés, des armes et des munitions en nombre supplémentaire».

En stationnant dans les années 1958/59 des missiles et des canons à ogives nucléaires en Corée du Sud, les Etats-Unis ont unilatéralement suspendu cette disposition, et donc violé l’accord en vigueur. Cette violation du droit international était au début du programme nord-coréen pour la construction de missiles et d’ogives nucléaires. En 1991, suite à la «Presidential Nuclear Initiative» du président George H. W. Bush, les Etats-Unis ont retiré leurs armes nucléaires tactiques de la péninsule coréenne.

Puis, cela fut suivi par la «Joint Declaration of South and North Korea on the Denuclearization of the Korean Peninsula» [Déclaration commune de la Corée du Sud et du Nord concernant la dénucléarisation de la péninsule coréenne] qui entra en vigueur le 19 février 1992. Selon l’article 1 de cette déclaration, «les Corées du Sud et du Nord s’engagent à ne pas tester, fabriquer, recevoir, posséder, entreposer, utiliser, exploiter des armes nucléaires».

Les dispositions de cette déclaration sont cependant restées lettre morte. Malgré son engagement public, la Corée du Nord a continué secrètement à développer son programme nucléaire. Des tensions accrues et des méfiances des deux côtés ont créé une situation dans laquelle la Corée du Nord, dotée d’armes nucléaires, défie ouvertement la grande puissance nucléaire que sont les Etats-Unis.

Malgré les sanctions toujours plus sévères émises par le Conseil de sécurité depuis le 15 juillet 2006, ce litige persistant échappe entre temps à tout compromis diplomatique et s’est transformé en une logique de la dissuasion. Le fait que des pays tels l’Irak et la Libye soient – après avoir abandonné leurs ambitions nucléaires – devenus les victimes d’une politique du «changement de régime» a rendu la situation sur la péninsule coréenne beaucoup plus difficile. Etant donné que la confiance manque de tous les côtés, la dissuasion nucléaire semble être la seule option pour certains.

Alors que la Corée du Nord, ne se laissant plus impressionner par les résolutions du Conseil de sécurité, continue à développer sa technique nucléaire et ses missiles, les Etats-Unis ont garanti à la Corée du Sud – sur la base de l’Accord pour la défense mutuelle («Mutual Defense Treaty» du 1er octobre 1953) – la «poursuite de la dissuasion élargie assurée par le bouclier de protection nucléaire des Etats-Unis». (Joint Communiqué, 38th Security Consultative Meeting between the United States and South Korea, Washington DC, 20 October 2006)

Dans ces conditions, non définies par des réflexions normatives mais par la politique réelle internationale, une politique de paix crédible doit – aussi fâcheux que cela puisse paraître – prendre en compte les mécanismes de la dissuasion avant que l’ouverture au dialogue puisse être possible. Nous ne devons pas ignorer le fait que les puissances nucléaires principales ayant adhéré au Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires (TNP) n’ont, en dépit de toutes les belles paroles émises dans le domaine du désarmement nucléaire, auquel elles seraient tenues selon l’article VI du traité, pris jusqu’à présent aucune mesure crédible dans ce sens. Ces états n’ont pas non plus adhéré au Traité d’interdiction complète des essais nucléaires (TICEN).

Si l’on veut que la requête adressée à la Corée du Nord d’abandonner ses armes nucléaires soit crédible, des mesures de confiance sur la base de la réciprocité sont incontournables. Aussi longtemps que le sentiment d’incertitude prévaut, aucune négociation sensée – c’est-à-dire factuelle et rationnelle – n’est possible. (Cela a été douloureusement ressenti lors de l’échec du projet de transformer, dans le cadre du TNP, le Proche-Orient en une zone sans armes nucléaires.) Que se soit sur la péninsule coréenne ou dans d’autres régions – le désarmement nucléaire ne peut pas avoir lieu sur une base unilatérale. Il doit être complet et comprendre tant la réduction des capacités nord-coréennes que la fin de la politique du «bouclier de protection nucléaire» des Etats-Unis pour la Corée du Sud. Cela doit finalement mener à la suppression progressive des alliances de sécurité des deux parties et à l’acceptation commune de la neutralité en politique étrangère tant de la Corée du Nord que de la Corée du Sud.

L’«approche globale» préconisée par le Conseil de sécurité doit – outre les mesures coercitives selon le chapitre VII de la Charte de l’ONU – prendre en compte ces aspects politiques plus généraux.

Hans Köchler |  30 août 2017

Article original en allemand: http://i-p-o.org/IPO-nr-Korea-nuclear_crisis-30Aug2017.htm Vienne, 30 août 2017
(Traduction Horizons et débats)

http://arretsurinfo.ch/analyse-de-la-crise-nucleaire-sur-la-peninsule-coreenne/

La Suisse, lieu possible de négociations?

Le 6 septembre, face aux journalistes internationaux, la conseillère fédérale Doris Leuthard a évoqué la Suisse comme lieu de négociations pour les parties en conflit dans la crise nord-coréenne: «Il est grand temps de se mettre à la table de négociation. Les grandes puissances doivent assumer leurs responsabilités.» (www.srf.ch/news/international du 6/9/17)
Dans une interview, l’ancienne conseillère fédérale Micheline Calmy-Rey, ancienne chef du Département fédéral des Affaires étrangères(DFAE) s’est également prononcée, en faveur d’une médiation avec un soutien suisse: nous pourrions jouer un rôle actif comme nous l’avons déjà fait dans le cadre des négociations fructueuses sur le nucléaire avec l’Iran. (Tagesschau srf du 6/9/17)
Etat neutre, la Suisse peut régulièrement, dans la tradition des bons offices, construire des ponts ou désamorcer des conflits en effervescence ou figés entre puissances étrangères.

Source: http://www.zeit-fragen.ch/fr/ausgaben/2017/2223-12-september-2017/zur-nuklearen-krise-auf-der-koreanischen-halbinsel.html

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Nous devrions prendre au sérieux le récent défi sino-russe lancé au dollar

Wall Street et Washington ne trouvent pas ça drôle du tout, mais ils n’ont pas les moyens de l’empêcher. L'article qui suit est un peu long, désolé, mais essentiel pour comprendre les enjeux monétaires, financiers et géopolitiques du moment, à mon avis. Quant aux conséquences de cette nouvelle donne... P.G.


Le système monétaire international de Bretton Woods de 1944 tel qu’il s’est développé jusqu’à ce jour est devenu, pour être honnête, le plus grand obstacle à la paix et à la prospérité mondiale.

ARG DOLLAR GEOPOLITIQUEMaintenant, la Chine, de plus en plus soutenue par la Russie – les deux grandes nations eurasiennes – prend des mesures décisives pour créer une alternative vraiment viable à la tyrannie du dollar américain sur le commerce et les finances mondiales.

Peu avant la fin de la Seconde Guerre mondiale, le gouvernement des États-Unis, conseillé par les principales banques internationales de Wall Street, a rédigé ce que beaucoup considèrent, à tort, comme une nouvelle norme d’étalon-or. En vérité, il s’agissait d’une norme dollar, dans laquelle toutes les autres monnaies membres des pays du Fonds monétaire international fixaient la valeur de leur monnaie par rapport au dollar. À son tour, le dollar américain a été fixé face à l’or à la valeur de 1/35e d’once d’or. À l’époque, Washington et Wall Street pouvaient imposer un tel système car la Réserve fédérale détenait environ 75% de l’or monétaire mondial en raison de la guerre et des développements qui s’en sont suivis. Bretton Woods a établi le dollar comme monnaie de réserve du commerce mondial détenue par les banques centrales.

L’agonie d’un standard dollar défectueux

À la fin des années 1960, avec l’augmentation des déficits du budget fédéral des États-Unis en raison des coûts de la guerre du Vietnam et d’autres dépenses stupides, la norme du dollar a commencé à montrer ses profonds défauts structurels. Une Europe occidentale et un Japon rétablis n’ont plus eu besoin des milliards de dollars américains pour financer leur reconstruction. L’Allemagne et le Japon sont devenus des économies d’exportation de classe mondiale avec une efficacité supérieure à l’industrie américaine du fait de l’obsolescence croissante de l’outil de production basique américain, allant de l’acier aux automobiles et aux infrastructures de base. Washington aurait alors dû dévaluer considérablement le dollar vis à vis de l’or afin de corriger le déséquilibre croissant du commerce mondial. Une telle dévaluation du dollar aurait stimulé les revenus d’exportation manufacturiers des États-Unis et réduit les déséquilibres commerciaux. Cela aurait été un énorme plus pour l’économie américaine réelle. Cependant, pour les banques de Wall Street, cela signifiait des pertes énormes. Donc, à la place, les administrations Johnson et Nixon ont imprimé plus de dollars et ont effectivement exporté l’inflation dans le monde.

Les banques centrales, en particulier la France et l’Allemagne, ont réagi à la surdité de Washington en exigeant de l’or de la Réserve fédérale américaine en échange de leurs réserves en dollars américains à 35 dollars par billet selon l’accord de Bretton Woods de 1944. En août 1971, le rachat de l’or avec des dollars américains gonflés avait atteint un point de crise tel qu’un ancien responsable du Trésor, Paul Volcker, conseilla à Nixon de déchirer les accords de Bretton Woods.

En 1973, Washington autorisa la libre fluctuation de l’or sans le soutien d’un dollar américain sain. À la place, un choc du prix du pétrole, orchestré en octobre 1973, a vu le prix en dollars du pétrole s’envoler de plus de 400% en quelques mois, créant ce que Henry Kissinger appela alors le pétrodollar.

Le monde avait besoin de pétrole pour son économie. Washington, dans un accord de 1975 avec la monarchie saoudienne, s’assurait que l’OPEP arabe refuserait de vendre une goutte de son pétrole au monde pour une monnaie autre que le dollar américain. La valeur du dollar a grimpé contre d’autres devises telles que le mark allemand ou le yen japonais. Les banques de Wall Street étaient inondées de dépôts en pétrodollars. Le casino du dollar était ouvert et fonctionnait, et le reste du monde était rançonné.

Dans mon livre, « Gods of Money : Wall Street and the Death of the American Century », je détaillais comment les principales banques internationales de New York telles que Chase, Citibank et Bank of America ont utilisé les pétrodollars pour recycler les bénéfices pétroliers arabes vers les pays importateurs de pétrole en voie de développement au cours des années 1970, semant les graines de la crise de la dette du Tiers Monde. Curieusement, c’est le même Paul Volcker  − un protégé de David Rockefeller et de la Chase Manhattan Bank, propriété de ce dernier − qui, cette fois-ci, en octobre 1979, en tant que président de la Fed, a déclenché la crise de la dette des années 1980 en poussant les taux d’intérêt de la Fed jusqu’au ciel. Il a menti en affirmant qu’il s’agissait de réduire l’inflation. C’était pour sauver le dollar et les banques de Wall Street.

Aujourd’hui, le dollar est un phénomène étrange, pour le dire gentiment. Les États-Unis depuis 1971 sont passés du rôle de nation industrielle de premier plan à un casino de spéculation gigantesque gonflé par la dette.

Avec les taux d’intérêt des Fed Funds entre zéro et un pour cent au cours des neuf dernières années – fait sans précédent dans l’histoire moderne – les principales banques de Wall Street, celles dont les malversations financières et la cupidité criminelle ont créé la crise des subprimes de 2007 et son tsunami financier mondial de 2008, mis sur pied pour construire une nouvelle bulle spéculative. Plutôt que de prêter à des villes rongées par des dettes pour qu’elles réalisent des infrastructures d’urgence ou d’autres voies productives de l’économie réelle, elles ont créé une autre bulle colossale sur le marché boursier. Les grandes entreprises ont utilisé des crédits à bon marché pour racheter leurs propres actions, stimulant ainsi leurs cours dans les échanges de Wall Street, une hausse alimentée par le battage médiatique et le mythe de la « reprise économique ». L’indice boursier S & P-500 a augmenté de 320% depuis la fin de 2008. Je peux vous assurer que l’accroissement de valeur de ces actions de papier ne signifie pas que l’économie américaine réelle a augmenté de 320%.

Les ménages américains gagnent moins, en termes réels chaque année, depuis des décennies. Depuis 1988, le revenu médian des ménages a stagné alors que l’inflation augmentait, provoquant une baisse du revenu réel. Ils doivent emprunter plus que jamais dans toute leur histoire. La dette du gouvernement fédéral est d’un montant de 20 mille milliards de dollars sans contrôle et sans fin prévisible. L’industrie américaine a mis la clé sous la porte et la production a été expédiée à l’étranger, la « sous-traitance » est un euphémisme. La débâcle a laissé derrière elle une immense dette, une « économie de service » pourrie, où des millions de personnes ont deux emplois à temps partiel, et même trois, pour rester à flot.

L’armée américaine des États-Unis et le déploiement d’ONG trompeuses sur toute la planète, pour faciliter le pillage de l’économie mondiale, sont les seuls facteurs qui empêchent le dollar de s’effondrer totalement.

Tant que les sales combines de Washington et les machinations de Wall Street pouvaient créer des crises comme dans la zone euro en 2010 avec la Grèce, les pays excédentaires du commerce mondial comme la Chine, le Japon et la Russie n’avaient pas d’autre alternative pratique que d’acheter plus de dettes du gouvernement des États-Unis – des titres du Trésor – avec la majeure partie de leurs excédents de dollars commerciaux. Washington et Wall Street avaient le sourire. Ils pouvaient imprimer des quantités illimitées de dollars soutenus par rien de plus précieux que les F-16 et les chars Abrams. La Chine, la Russie et d’autres détenteurs d’obligations en dollars ont financé les guerres qui leur étaient destinées, en achetant des dettes américaines. Ils n’avaient alors que peu d’options alternatives viables.

Les alternatives viables émergent

Maintenant, ironiquement, deux des économies étrangères qui ont permis au dollar une prolongation de vie artificielle au-delà de 1989 – la Russie et la Chine – dévoilent prudemment l’alternative la plus redoutée, une monnaie internationale viable et basée sur l’or et, peut-être, plusieurs monnaies similaires qui peuvent remettre en cause le rôle hégémonique injustifié du dollar aujourd’hui.

Depuis plusieurs années, la Fédération de Russie et la République populaire de Chine ont acheté d’énormes volumes d’or, en grande partie pour ajouter aux réserves monétaires de leurs banques centrales qui sinon sont généralement composées de dollars ou d’euros. Jusqu’à récemment, la raison n’en était pas claire du tout.

Depuis plusieurs années, on savait sur les marchés de l’or que les plus grands acheteurs d’or physique étaient les banques centrales de la Chine et de la Russie. Ce qui n’était pas si clair, c’est la profondeur de leur stratégie, au-delà de la simple création de confiance dans leurs monnaies dans le contexte des sanctions économiques croissantes et des menaces belliqueuses de guerre commerciale venant de  Washington.

Maintenant, la raison est claire.

La Chine et la Russie, très probablement associées avec leurs principaux partenaires commerciaux, les pays des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud), ainsi que les pays partenaires eurasiens de l’Organisation de coopération de Shanghai (SCO) sont sur le point de compléter l’architecture de travail d’une nouvelle alternative monétaire à un monde dollar.

Actuellement, en plus des membres fondateurs, la Chine et la Russie, les membres à part entière de l’OCS sont le Kazakhstan, le Kirghizistan, le Tadjikistan, l’Ouzbékistan et, plus récemment, l’Inde et le Pakistan. Il s’agit d’une population de plus de 3 milliards de personnes, soit environ 42% de la population mondiale, se réunissant dans une coopération économique et politique cohérente, planifiée, et pacifique.

Si nous ajoutons aux pays membres de l’OCS les États observateurs officiels – Afghanistan, Biélorussie, Iran et Mongolie – qui ont exprimé le souhait de se joindre officiellement en tant que membres à part entière, un coup d’œil sur la carte du monde montrera le potentiel impressionnant de l’OCS émergente. La Turquie est un partenaire officiel du Dialogue qui explore une possible demande d’adhésion à l’OCS, tout comme le Sri Lanka, l’Arménie, l’Azerbaïdjan, le Cambodge et le Népal. Ceci, tout simplement dit, est énorme.

Les Routes de la soie soutenues par l’or.

Jusqu’à récemment, les groupes de réflexion de Washington et le gouvernement se sont moqués des nouvelles institutions eurasiennes comme l’OCS. Contrairement aux BRICS qui ne sont pas constitués de pays contigus sur un vaste territoire terrestre, le groupe de l’OCS forme une entité géographique appelée Eurasie. Lorsque le président chinois Xi Jinping a proposé la création de ce que l’on appelait la Nouvelle Route de la soie économique, lors d’une réunion au Kazakhstan en 2013, peu d’Occidentaux l’ont pris au sérieux. Le nom officiel aujourd’hui est la Belt, Road Initiative (BRI). Aujourd’hui, le monde commence à prendre au sérieux l’envergure de BRI.

Il est clair que la diplomatie économique de la Chine, de la Russie et de son groupe de pays de l’Union économique eurasienne, concerne en grande partie la réalisation de trains à grande vitesse modernes, de ports, d’infrastructures énergétiques tissant ensemble un vaste marché nouveau qui, en moins d’une décennie au rythme actuel, éclipsera tout potentiel économique dans les pays de l’OCDE et de l’Amérique du Nord en stagnation économique et submergés par la dette.

Ce qui jusqu’à présent était d’une nécessité vitale, mais pas clair, est une stratégie visant à libérer les nations d’Eurasie du dollar et de leur vulnérabilité à d’autres sanctions et guerres financières venant du Trésor américain, suite à leur dépendance au dollar. Cela est maintenant sur le point de se produire.

Au sommet annuel du BRICS, le 5 septembre à Xiamen, le président russe Vladimir Poutine a fait une déclaration simple et très claire au sujet de la vision russe du monde économique actuel. Il a déclaré : « La Russie partage les préoccupations des pays des BRICS concernant l’iniquité de l’architecture financière et économique mondiale, qui ne tient pas compte du poids croissant des économies émergentes. Nous sommes prêts à collaborer avec nos partenaires pour promouvoir les réformes de la réglementation financière internationale et pour surmonter la domination excessive du nombre limité de monnaies de réserve. » À ma connaissance, il n’a jamais été aussi explicite sur les devises. Mettez cela dans le contexte de la dernière architecture financière dévoilée par Pékin, et il devient clair que le monde est sur le point de profiter de nouveaux degrés de liberté économique.

Le marché à terme chinois des options sur le pétrole brut libellées en yuan

Selon un rapport publié par la Revue asiatique du Japan Nikkei, la Chine est sur le point de lancer un contrat à terme sur le pétrole brut libellé en yuan chinois qui sera convertible en or. Ceci, en liaison avec d’autres actions de la Chine au cours des deux dernières années afin de créer, à Shanghai, une alternative viable à Londres et à New York , devient vraiment intéressant.

La Chine est le plus grand importateur de pétrole au monde, lequel est encore pour l’essentiel payé en dollars américains. Si le nouveau contrat à terme sur le pétrole libellé en yuan obtient un large succès, il pourrait devenir l’indice de référence du pétrole brut le plus important en Asie, étant donné que la Chine est le plus grand importateur de pétrole au monde. Cela mettrait en cause les deux contrats de référence pétroliers, dominés par Wall Street, dans les échanges à terme sur le pétrole, North Sea Brent et West Texas Intermediate qui jusqu’à maintenant ont donné à Wall Street d’énormes avantages cachés.

Ce serait un autre levier de manipulation énorme éliminé par la Chine et ses partenaires pétroliers, y compris tout particulièrement la Russie. Suite à l’introduction d’un contrat à terme sur le pétrole à Shanghai, en yuan – monnaie qui a récemment adhéré au groupe très sélect du panier de devises des DTS du FMI – les contrats à terme sur le pétrole, en particulier lorsqu’il sont convertibles en or, pourraient changer l’équilibre géopolitique des pouvoirs en faveur de l’Eurasie, extrêmement loin du monde atlantique.

En avril 2016, la Chine a fait un pas important en devenant le nouveau centre d’échange d’or et le centre mondial du commerce de l’or, l’or physique. La Chine est aujourd’hui le plus grand producteur d’or du monde, bien avant un autre membre du BRICS, l’Afrique du Sud, avec la Russie en numéro deux.

La Chine a maintenant établi un vaste centre de stockage dans la zone de libre échange chinoise Qianhai à côté de Shenzhen, la ville d’environ 18 millions d’habitants immédiatement au nord de Hong Kong sur le delta de la rivière des Perles. Maintenant, la Chine achève la construction d’une installation permanente de bunkers pour stocker l’or, y compris un entrepôt douanier, un centre commercial et des bureaux connexes. La société chinoise d’échange d’or et d’argent basée à Hong Kong, vieille de 105 ans, s’est associée avec l’ICBC, la plus grande banque d’État chinoise et sa plus grande banque d’importation d’or, pour créer le Qianhai Storage Center. On commence à comprendre maintenant pourquoi les ONG trompeuses de Washington, telles que la National Endowment for Democracy, ont tenté, sans succès, de créer une révolution de couleur anti-Pékin, la révolution Umbrella, à Hong Kong à la fin de 2014.

Maintenant, ajouter le nouveau contrat à terme de pétrole, négocié en Chine en yuan, avec le soutien de l’or conduira à un changement spectaculaire chez les principaux membres de l’OPEP, même au Moyen-Orient, qui  préféreront le yuan, indexé à l’or, pour vendre leur pétrole, plutôt que des dollars américains surévalués portant un risque géopolitique comme celui que le Qatar a connu suite à la visite de Trump à Riyad il y a quelques mois. Notamment, le géant pétrolier russe Rosneft vient d’annoncer que la société pétrolière chinoise CEFC China Energy Company Ltd. vient d’acheter les 14% de part de Rosneft au Qatar. Tout commence à s’emboîter dans une stratégie très cohérente.

L’imperium du dollar touche à sa fin et ses patriarches se cachent en réalité derrière un déni, par ailleurs connu sous le nom de présidence Trump. Pendant ce temps, les éléments les plus sains de ce monde visent à construire des alternatives constructives et pacifiques. Ils sont même ouverts à l’idée d’admettre Washington dans le jeu, selon des règles honnêtes.

C’est remarquablement généreux, non ?

Posté par UPR Creuse à 08:49 - - Permalien [#]
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