mercredi 20 juin 2018

« Livraisons Amazon le dimanche, il faut démanteler cette entreprise !! »

TRIBUNE LIBRE / par | 18 Juin 2018

TL SANNAT AMAZON

Mes chères impertinentes, mes chers impertinents,

Vous souvenez-vous du débat enflammé il y a quelques années autour du travail dominical ?
Vous rendez-vous compte que ce débat n’existe plus depuis des mois ?
Plus personne n’en parle… Silence assourdissant.

Au même moment, Amazon annonce que désormais, le groupe livre le dimanche aussi dans 11 villes de France métropolitaine à Paris, Lyon, Marseille, Toulouse, Lille, Nice, Grenoble, Toulon, Montpellier, Aix-en-Provence et Reims et leurs environs.

« La livraison le dimanche avait été lancée il y a deux ans dans quatre villes, et fonctionnait uniquement le dimanche soir. Désormais, en plus d’être disponibles dans d’autres villes, les livraisons peuvent avoir lieu dès 9 heures du matin. Cette livraison est gratuite pour les abonnés Prime, et entre 7,99 et 9,99 euros pour les autres clients. »

La guerre de l’ouverture le dimanche a été perdue par les commerces !

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Il faut savoir que tout ce débat autour de l’ouverture dominicale des magasins avait pour enjeu l’achat dit « impulsif » créneau sur lequel les magasins traditionnels misaient pour contrer les nouveaux acteurs du e-commerce à savoir avant tout l’immense Amazon.

Depuis, la loi a été considérablement assouplie, et les ouvertures des magasins le dimanche sont possibles mais, plus grave pour les commerçants traditionnels, Amazon, désormais, livre le dimanche aussi dans les plus grandes villes de France, et nul doute que cela sera progressivement étendu à tout le territoire national.

La logistique du groupe américain est remarquable et repose sur un recours massif à ce que l’on appelle les « louageurs » dans le jargon du transport. Les « louageurs » sont des indépendants, des micro-entrepreneurs qui ont leur camionnette. Ils facturent à la pièce et au colis livré. C’est eux que vous voyez courir. S’ils courent, c’est parce qu’ils ne sont pas salariés. Pas d’efficacité, pas de salaire ! Ce n’est pas le salaire de la peur, ce n’est plus le salariat. C’est le précariat.

Il n’y a aucune règle de temps de travail pour un indépendant. Le travail dominical des livreurs Amazon ne subit donc aucune entrave légale ou presque.

D’ailleurs, cette pression a déjà poussé La Poste / Chronopost à s’aligner en proposant la livraison le dimanche de 9h à 13h dans quatorze villes de France en plus de Paris et sa proche banlieue.

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Je ne reviendrai pas sur les ravages sociaux, et familiaux, d’une telle marchandisation à outrance de la société.

Il va falloir démanteler Amazon et Trump a raison !

Je ne suis pas un communiste viscéral. Je considère que la propriété privée et les moyens privés de production sont la base du capitalisme, seul système viable, car répondant aux besoins innés de liberté et de créativité de l’espèce humaine.

Dire cela ne signifie pas pour autant que nous devons laisser faire la loi du plus fort, ou la jungle économique se développer.

Il y a un évident besoin, une nécessité à la régulation.

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Depuis des lustres, il existe des lois antitrusts, et d’ailleurs elles trouvent leurs origines aux États-Unis, pays pas franchement socialiste !

« Une loi antitrust est une loi visant à limiter ou réduire la concentration économique. On peut aussi la définir comme une loi qui s’oppose à l’entrave de la libre concurrence pratiquée par des groupements de producteurs visant à bénéficier d’un monopole. »

Il n’est pas possible de laisser Amazon ravager tout l’écosystème commercial mondial, car ici nous parlons de ravages mondiaux, pas uniquement en France ou encore aux États-Unis. Si nous laissons faire Amazon, alors ce groupe sera le seul commerçant qui restera dans 20 ans. Il n’y aura pas d’autres alternatives.
Certains diront, oui mais c’est punir le bon élève. Si Amazon peut réussir, c’est parce qu’ils sont les meilleurs, et les médiocres qui n’y arrivent pas, c’est normal qu’ils disparaissent.

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Cet argument n’est vrai que jusqu’au moment où une entreprise connaît un tel succès, une telle réussite, qu’elle en menace la société dans son ensemble.

Amazon menace l’emploi de milliers de petits commerçants et notre tissu de commerces traditionnels (en France comme ailleurs).

Amazon menace, par son poids, tous les fabricants et fournisseurs qui en seront dépendants.

Amazon, par son poids et sa taille, son internationalisation, menace l’équilibre fiscal de nations entières.

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Amazon menace également évidemment aussi la démocratie, car Amazon vendra ce qu’ils voudront, ce qui plaira ou pas à Amazon. Un seul distributeur et c’est la soumission.

Cela ne va pas plaire aux actionnaires, cela ne plaira pas aux fonds de pension, et autres « hedge », mais c’est une nécessité.

Cela fait partie intégrante du capitalisme.

La vocation de chaque entreprise est de grossir au plus vite et le maximum. Cela veut dire que le mécanisme de concentration menant aux monopoles est intrinsèque au fonctionnement même du système capitaliste.

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C’est un excès, une maladie du système, et le système sécrète ses propres défenses immunitaires avec les lois anti-monopole.

Les monopoles doivent toujours être interdits, et quand ils se produisent, démantelés, car sinon, ils rendent le système totalement inefficace.*

Vendez les actions Amazon !

Amazon, comme Microsoft, sera démantelé. Et c’est souhaitable. Cela veut dire qu’en tant qu’épargnant ou investisseur, vous n’avez plus intérêt à acheter ou conserver des actions Amazon.

Cela arrivera demain ou dans 10 ans, mais cela arrivera, car le monde entier ne pourra pas tolérer de passer sous la coupe réglée d’une seule multinationale pratiquant de manière massive l’optimisation fiscale.

Il est déjà trop tard, mais tout n’est pas perdu. Préparez-vous !

Charles SANNAT

https://insolentiae.com/livraisons-amazon-le-dimanche-il-faut-demanteler-cette-entreprise-ledito-de-charles-sannat/

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De mon point de vue, certains monopoles doivent être maintenus ou réinstallés, à condition d'être dans la mains de l'Etat, lorsqu'ils  sont nécessaires au bien- être de la sociéte et/ou lorsqu'ils servent à protéger les intérêts stratégiques de la Nation. A ce sujet, voir notre publication: Les enjeux réels de la privatisation de la SNCF . Voir aussi https://russeurope.hypotheses.org/files/2012/09/Sap-NaturalMonop-copie.pdf   P.G.

"Dans la théorie économique, une branche d'activité est en situation de monopole naturel sur un territoire plus ou moins vaste, lorsque les économies d'échelle y sont très fortes. Cette situation se présente le plus souvent lorsque l'activité de la branche est fondée sur l'utilisation d'un réseau au coût très élevé, ce qui tend à donner un avantage déterminant à l’entreprise dominante puis, après disparition des concurrents, conduit à une situation de monopole.

Théoriquement, il serait alors optimal, pour maximiser l'utilité collective, de n’avoir dans cette branche d’activité qu'un seul opérateur agissant de manière altruiste, c'est-à-dire satisfaisant la demande au moindre coût et pratiquant des tarifs égaux à ses coûts marginaux. L'unicité du producteur permet de maximiser les économies d'échelle, tandis que la tarification au coût marginal permet d'une part de proposer aux consommateurs un signal prix pertinent et d'autre part prévient le comportement prévu par la théorie classique pour une entreprise monopolistique cherchant à maximiser son profit : fixation d'un prix supérieur au coût marginal et réduction de l'offre, avec appropriation d'une « rente de monopole ».

Cette analyse économique est utilisée par les pouvoirs publics pour justifier des actions dans la branche d'activité concernée, par le biais du service public, de régulation du secteur, ou de nationalisation d'entreprises. L’évolution de la théorie économique a conduit à la fin du XXe siècle à une modification des actions des pouvoirs publics, et en particulier à des déréglementations et des privatisations, aux États-Unis et au Royaume-Uni à partir des années 1980, dans l’Union européenne à partir des années 1990."

https://fr.wikipedia.org/wiki/Monopole_naturel

dimanche 17 juin 2018

L’ouverture internationale n’est pas facteur de paix [réédition]

COMMUNICATION REEDITION

Extrait d'un article, un des plus importants et visionnaires de Keynes, et qui date de 1933. Le texte original, “National Self-Sufficiency”, a été publié par The Yale Review, vol.22, n˚ 4 (juin 1933), p. 755-769..

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Toute ressemblance avec une situation existante ne serait nullement fortuite.

Pour télécharger l'article complet, voici le lien : ce texte en pdf ici

L’ouverture internationale n’est pas facteur de paix

D’abord, la question de la paix. Nous sommes aujourd’hui pacifistes avec une telle force de conviction que si les tenants de l’internationalisme économique pouvaient l’emporter sur ce point, ils retrouveraient vite notre appui. Mais il n’est pas évident que concentrer ses efforts sur la conquête de marchés étrangers, introduire dans les structures économiques d’un pays les ressources et l’influence de capitalistes étrangers et dépendre étroitement des politiques des autres pour sa propre vie économique garantisse la paix entre les nations. L’expérience et la prévoyance nous permettraient même d’affirmer le contraire. La protection par un pays de ses intérêts à l’étranger, la conquête de nouveaux marchés, le développement de l’impérialisme économique, sont les éléments incontournables de la politique de tous ceux qui veulent maximiser la spécialisation internationale et la diffusion géographique du capital, où que soit installé celui qui le possède. Si l’on pouvait éviter les fuites de capitaux, les politiques intérieures seraient plus faciles à déterminer. Il y a un véritable divorce entre les propriétaires et les vrais gestionnaires lorsque, par suite de la forme juridique des entreprises, leur capital est réparti entre d’innombrables individus qui achètent des actions aujourd’hui, les revendent demain et n’ont ni la connaissance ni la responsabilité de ce qu’ils ne possèdent que peu de temps. C’est déjà grave à l’intérieur d’un pays, mais les mêmes pratiques étendues à l’échelle internationale deviennent intolérables en période de tension – je ne suis pas responsable de ce que je possède et ceux qui gèrent mon bien n’ont pas de comptes à me rendre. Un calcul financier peut montrer qu’il est avantageux pour moi d’investir quelque part dans le monde où l’efficacité marginale du capital est maximale ou bien le taux d’intérêt le plus élevé. Mais on voit à l’expérience que le fait que le propriétaire soit éloigné de la gestion est préjudiciable aux relations entre les hommes, et que cela provoque tôt ou tard des tensions et des inimitiés qui finissent par réduire à néant les calculs financiers.

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Je me sens donc plus proche de ceux qui souhaitent diminuer l’imbrication des économies nationales que de ceux qui voudraient l’accroître. Les idées, le savoir, la science, l’hospitalité, le voyage, doivent par nature être internationaux. Mais produisons chez nous chaque fois que c’est raisonnablement et pratiquement possible, et surtout faisons en sorte que la finance soit nationale. Cependant, il faudra que ceux qui souhaitent dégager un pays de ses liens le fassent avec prudence et sans précipitation. Il ne s’agit pas d’arracher la plante avec ses racines, mais de l’habituer progressivement à pousser dans une direction différente.

Pour toutes ces raisons, j’ai donc tendance à penser qu’après une période de transition, un degré plus élevé d’autosuffisance nationale et une plus grande indépendance économique entre les nations que celle que nous avons connue en 1914 peuvent servir la cause de la paix, plutôt que l’inverse. De toute façon, l’internationalisme économique n’a pas réussi à éviter la guerre, et si ses défenseurs répondent qu’il n’a pas vraiment eu sa chance, son succès ayant toujours été incomplet, on peut raisonnablement avancer qu’une réussite plus achevée est fort improbable dans les années qui viennent.

(...)

Autres chapitres à lire:

Coûts et avantages du patriotisme économique

Les méfaits de la course à la rentabilité à tout prix

John Maynard Keynes, 1933

https://www.les-crises.fr/de-l-autosuffisance-nationale/

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lundi 28 mai 2018

Vidéos du jour

L’entretien libre : Alain Deneault, par Aude Lancelin

VID LANCELIN DENAULT

Source : Le Média, Aude Lancelin, 30-04-2018

Aude Lancelin reçoit Alain Deneault, philosophe québécois, auteur de “La Médiocratie” et “Le totalitarisme pervers”.

L'ENTRETIEN LIBRE #11 : AUDE LANCELIN / ALAIN DENEAULT

https://www.youtube.com/watch?time_continue=18&v=Zq9cqddCm24

Commentaire recommandé

ZX // 27.05.2018 à 08h41

Les cinq caractéristiques de l’extrême centre de Macron, selon Alain Deneault :
1) Favoriser les multinationales
2) Favoriser les dividendes pour les actionnaires
3) Donner accès aux paradis fiscaux
4) Réduire les services publics
5) Réduire les droits des travailleurs.

Autrement dit si “Macron varie, bien fol est qui s’y fie” (dixit Olivier Berruyer dans une interview sur RT), ce n’est que dans sa communication, pensant, peut-être, qu’il faut toujours dire ce que l’autre veut entendre pour mieux le manipuler. Mais son idéologie, et les actes qui la trahissent, est aussi fixe et immobile que la pierre : tout pour ceux qui ont, ou qui sont, tout, rien pour ceux qui n’ont, ou ne sont, rien. Car pour le “philosophe de l’Élysée” être et avoir c’est la même chose.

https://www.les-crises.fr/video-lentretien-libre-alain-deneault-par-aude-lancelin/

OUTIL GOPE SILENCE

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"Si la République en Marche s'appelait "le Capital en marche", les Républicains "les Capitalistes", les socialistes "les sociaux- capitalistes"..."

Des réflexions intéressantes sur la manipulation des idées, sur le rôle de l'affect contre la Raison.

Malheureusement, il y a toujours un débat absent à gauche, celui qui porte sur le rôle de la "construction européenne" et la possibilité de s'en émanciper. Ce serait pourtant une bonne première étape pour ceux qui aspirent à changer la société...

 

Voir aussi:

Natacha Polony réfléchit sur la violence et la politique (avant sa revue de presse début mai): ça tombe bien, à l'UPR, nous n'avons aucune complaisance envers la violence politique, et nous ne proposons pas d'imposer une autre Europe par la force, ou de "désobéir aux traités", mais d'en sortir pacifiquement et légalement, par l'article 50 du TUE (FREXIT).   P.G.

NATACHA VIDEO

"Mélenchon est Piégé" N. Polony Analyse Parfaitement la Situation entre Macron et Mélenchon

https://www.youtube.com/watch?v=lXglaPiI8Yo

mardi 22 mai 2018

Le socialisme autogestionnaire, l’héritage oublié de 1968 ?

TRIBUNE LIBRE / Par le 11 mai 2018

HIST MAI68 AUTOGESTION

Les premiers perçoivent mai 68 comme une révolution culturelle, à l’origine d’une libération des mœurs, qui aurait permis le triomphe du néolibéralisme dans la décennie qui suit. Les seconds préfèrent voir dans les événements la plus grande grève générale qui a débouché, dans la continuité de 1936, sur des conquêtes sociales pour les travailleurs. Les uns comme les autres semblent pourtant oublier que le « moment 68 » fut également celui d’une critique radicale du capitalisme en rupture avec le marxisme officiel de l’époque.

Bien loin de la faculté de Nanterre, c’est à l’université de Strasbourg qu’une réelle mise en cause du capitalisme voit le jour dès 1966. Sous l’influence de l’Internationale Situationniste (IS) fondée neuf ans plus tôt par Guy Debord, se développe un courant socialiste libertaire anti-étatique dit conseilliste car il considère les conseils ouvriers comme la base de l’insurrection et de la société post-capitaliste. La branche locale de l’UNEF fait publier une brochure intitulée « De la misère en milieu étudiant considérée sous ses aspects économiques, politiques, psychologiques, sexuels et notamment intellectuels et de quelques moyens pour y remédier » qui constitue une critique radicale du capitalisme et de toute forme de bureaucratie. En 1968 cette critique anti-autoritaire du capitalisme se fera dans le langage de l’autogestion.

L’autogestion et l’émancipation, mots-dordre de 1968

La réflexion sur l’autogestion traduit le souci d’une partie du mouvement de 1968 de ne pas se limiter aux revendications sociales mais de dessiner des alternatives en posant la question politique, comme le rappelle Ludivine Bantigny dans son livre 1968, de grands soirs en petits matinsElle exprime l’aspiration à l’autonomie des travailleurs, à une société moins centralisée, plus démocratique, émancipée, ainsi que le souci de la décision prise à la base. La revue Autogestion, fondée en 1966 et dans laquelle on trouve les plumes d’Henri Lefebvre ou René Laurau, s’inscrit dans la tradition de Mikhaïl Bakounine, Charles Fourier et Pierre-Joseph Proudhon. Elle s’ancre également dans des expériences historiques allant de la commune paysanne russe jusqu’aux soviets de 1905 et 1917, les conseils ouvriers de la révolution allemande (1918-1919) et hongroise (1956) ou encore les commissions ouvrières italiennes (1919-1920) et de l’Espagne révolutionnaire (1936-1939). Dans un contexte de crise du communisme et du marxisme officiel, l’autogestion est vue ici comme une alternative contre l’étatisation et la centralisation stalinienne.

L’autogestion ne fait pas consensus et se retrouve surtout chez les représentants de la “deuxième gauche” comme la CFDT et le PSU. Toutefois, les débats ne se réduisent pas au clivage entre la CGT et la CFDT mais portent sur le flou qui entoure la notion d’autogestion. Aux yeux de ses partisans, il s’agit d’un collectif de travail organisé avec une propriété collective des moyens de production qui permettrait à terme de se passer des patrons. Une confusion va pourtant s’opérer avec l’idée de cogestion où les travailleurs participent à la vie de l’entreprise mais dans un système reposant toujours sur des rapports de propriété, d’exploitation et où la course aux profits reste la norme. Le régime gaulliste évoque, de son côté, de plus en plus l’idée de “participation” dans l’entreprise. Ce débat fait évoluer le Mouvement du 22 Mars qui souligne que l’autogestion peut apparaître comme une “mystification”, dès lors que le terme est employé par tout le monde, « de Lapalisse à de Gaulle, de la CFDT aux anarchistes« , chacun lui donnant un sens différent. Est également évoquée l’utilisation de l’“autogestion” par les nouveaux courants du training group et des techniques psychosociologiques visant à développer les performances individuelles pour mieux servir la compétitivité des entreprises… « Autogérer une entreprise capitaliste ? C’est ce que font les entreprises américaines de pointe (Boeing) » fait remarquer un participant à l’occasion d’une rencontre entre des étudiants de différentes universités, des ouvriers de Renault, Peugeot et d’Hispano-Suiza. Dès 1968, les plus fervents partisans de l’autogestion ont déjà conscience des risques d’un dévoiement du concept au profit d’un plan technocratique ou encore d’une auto-exploitation des travailleurs.

Les partisans de l’autogestion, à l’image du syndicat CFDT de Renault Billancourt, sont pourtant catégoriques :  l’autogestion doit permettre un passage progressif du contrôle ouvrier sur l’entreprise à la gestion pleine et entière par les travailleurs eux-mêmes ; elle n’a rien à voir avec la participation gaulliste ou la cogestion telle qu’elle se pratique en Allemagne de l’Ouest (RFA). La seule entreprise qui se livre en 1968 à une réelle expérience autogestionnaire est la CSF-Thomson à Brest. Ludivine Bantigny souligne l’existence de “commissions ouvrières” accueillant aussi bien des ouvriers, des employés que des ingénieurs, initiant une véritable communauté qui met en cause les hiérarchies. L’autogestion implique de s’attaquer véritablement à la nature du pouvoir économique et politique pour que tout soit contrôlé par les travailleurs et d’établir des liens étroits entre les usines autogérées, lesquelles ne sauraient rester isolées.

Pour une organisation non-capitaliste de la vie

Parce qu’elle suspend le temps et offre la possibilité de questionner le monde, la grève générale de 1968 est également l’occasion d’imaginer une société libérée du profit et de proposer “une organisation non capitaliste de la vie”. À Lille, le comité d’action ouvriers-étudiants envisage une transformation des structures de l’échange, par le biais de mutuelles et de coopératives qui échapperaient à l’emprise des intermédiaires : grossistes, agents de bourse, banquiers… Quant au comité de Censier, il imagine la fin de l’économie concurrentielle, qui rendrait alors inutile la publicité. Comme le rappelle l’historienne, " les entreprises de séduction périraient et, de leurs cendres, naîtrait un autre goût de la beauté. L’information sur les produits viendrait des producteurs eux-mêmes, tandis que les consommateurs seraient formés à sa conception comme à sa critique" . Une véritable critique culturelle du capitalisme et de la société de consommation se déploie. Le partage des richesses est vu comme un moyen de ne plus faire reposer la reconnaissance sociale sur la seule possession et, par conséquent, de libérer la créativité des individus ; la réduction du temps de travail doit permettre de dépasser l’opposition entre manuels et intellectuels en proposant d’autres apprentissages moins clivés.

La diminution du temps de travail est également mise en avant, mais est-ce acceptable si cela conduit à consommer moins? En 1968, il ne faut pas oublier que le souvenir des privations et des rationnements, notamment pendant la guerre, reste très présent et que posséder quelques bien hors de l’ordinaire est perçu comme une réelle nouveauté. Cela n’empêche pas une réflexion sur le bien commun, la pensée de l’utile contre la futilité du gadget et de la publicité ou encore l’expérience de la gratuité. Les débats touchent également à la propriété. Si d’aucuns prônent une forme de communisme qui s’inspireraient de la république des Guaranis aux XVIIe et XVIIIe siècles, d’autres estiment que la mise en commun de tous les biens n’est pas une nécessité et qu’une chose est d’avoir un logement, une autre est d’en posséder dix pour en louer neuf : « On peut souhaiter comme statut de la propriété que les biens de consommation restent la propriété des individus ; que les moyens de production soient entre les mains des travailleurs intéressés ; que les richesses naturelles soient à l’ensemble de la collectivité« .

Si les expériences du passé constituent toujours une référence, à l’image de la Commune de Paris incarnant l’idéal d’une démocratie directe et auto-organisée, tous ces projets témoignent d’une volonté de partir des revendications les plus élémentaires, en se détachant des modèles. Les utopies qui s’y développent sont des utopies concrètes, accessibles et qui partent toujours de problèmes présents. Enfin, Ludivine Bantigny souligne la manière dont à mesure que le mot “révolution” se répand, celui-ci se vide de plus en plus de son sens : " La torsion du mot ouvre de nouveaux emplois : n’importe quoi pourra bientôt apparaître “révolutionnaire” dans les slogans publicitaires" .

Les acteurs de 1968 ont conscience de la manière dont le capitalisme possède la capacité de digérer et récupérer les critiques, même les plus déterminées, Hebert Marcuse soulignant que " le succès le plus caractéristique de la société industrielle avancée est justement sa propre capacité à intégrer les opposants" . Quarante ans plus tard, Luc Boltanski et Eve Chiappalo analyseront comment des éléments issus de la critique de l’aliénation de la vie quotidienne par l’alliance du capital et de la bureaucratie seront récupérés au profit d’un " nouvel esprit du capitalisme" . Sans doute faut-il voir dans cette “capacité étonnante de survie” du système, par ingestion de la contestation, la principale leçon de Mai 68.

https://comptoir.org/2018/05/11/le-socialisme-autogestionnaire-lheritage-oublie-de-1968/

mercredi 2 mai 2018

Les méthodes de management centrées sur le ’savoir être’ des salariés [réédition]

En raison de la mobilisation sociale et militante autour du 1° mai, l'équipe de Frexit-Limousin.fr représente des articles de fond publiés sur ce site à des fins d'argumentaire. Merci de votre compréhension. P.G.

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TRIBUNE LIBRE / Danièle Linhart : « Les méthodes de management centrées sur le ’savoir être’ des salariés ne sont qu’une application exacerbée du taylorisme »

TL MANAGEMENT

Les nouvelles méthodes de management se prétendent au service de l’épanouissement des salariés, de leur « savoir être » et de la « réalisation de soi » en entreprise. Danièle Linhart, spécialiste de l’évolution du travail et de l’emploi, démonte ces impostures et montre comment le management moderne s’inscrit dans la lignée du travail à la chaîne théorisé par Taylor et Ford pour toujours mieux asservir les salariés. Objectif : déposséder les travailleurs de leurs savoirs et de toute forme de pouvoir dans l’entreprise. « Le patronat ne veut surtout pas que la contestation massive qui s’est exprimée en 1968 ne se reproduise », explique-t-elle. Entretien.

L’histoire du travail salarié est celle, dites-vous, d’une dé-professionnalisation systématique des travailleurs. Taylor a initié cette dynamique avec son « organisation scientifique du travail » au XIXe siècle qui, loin d’être neutre, visait à contrôler les ouvriers. Comment cette dé-professionnalisation a-t-elle été imposée ?

Danièle Linhart [1] : Taylor avait identifié le fait qu’au sein des entreprises, le savoir, c’est aussi le pouvoir. Sa théorie : si on laisse entièrement le savoir aux ouvriers dans les ateliers, alors les employeurs sont privés du pouvoir. Ce qui, bien entendu, serait dommageable à la profitabilité des entreprises. A l’époque, c’est à dire à la fin du XIXe siècle, lorsqu’un capitaliste décide de monter une entreprise, il possède l’argent, mais pas la connaissance ni les savoir-faire. Pour produire, il fait donc appel à des ouvriers et des compagnons qui organisent eux mêmes le travail.

La grande invention organisationnelle de Taylor consiste à ce que la direction puisse réunir – et s’approprier – l’ensemble des connaissances détenues par les ouvriers, les classer, en faire la synthèse, puis en tirer des règles, des process, des prescriptions, des feuilles de route. Bref, in fine, à ce que la direction puisse dire aux ouvriers en quoi consiste leur travail. Il s’agit d’un transfert des savoirs et du pouvoir, des ateliers vers l’employeur, et d’une attaque en règle visant la professionnalisation des métiers.

Quelles sont les conséquences de ce processus ?

Cette réorganisation fait émerger de nouveaux professionnels, des ingénieurs et des techniciens. Ceux-ci ont une masse de connaissances et d’informations à gérer et à organiser, afin de mettre en place des prescriptions de travail, à partir des connaissances scientifiques de l’époque. On a donc pris l’habitude de présenter le taylorisme comme une organisation « scientifique » du travail, sachant qu’à partir du moment où la science décide, ce qui en ressort est nécessairement impartial et neutre.

C’est évidemment faux : l’organisation du travail proposée par Taylor, qui était consultant au service des directions d’entreprises, est profondément idéologique. Elle a systématiquement et sciemment dépossédé les ouvriers de ce qui fonde leur force, leur identité, et leur pouvoir : le métier et ses connaissances. L’objectif est d’installer une emprise sur les ouvriers, de façon à ce qu’ils ne travaillent pas en fonction de leurs valeurs et de leurs intérêts, mais en fonction de ce qui est bon pour les profits de l’entreprise et l’enrichissement de leur employeur.

Il semble pourtant décisif pour Taylor de faire apparaître cette dépossession comme juste et honnête. Henry Ford, qui instaure le travail à la chaîne quelques années plus tard, se présente lui aussi comme un bienfaiteur de l’humanité. Quels arguments avancent-ils pour convaincre l’opinion publique ?

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Taylor a toujours prétendu se situer du côté du bien commun : il affirme avoir permis une augmentation de la productivité dont toute la nation américaine a profité, alors même qu’il préconise de répartir les énormes gains de productivité obtenus grâce à son organisation du travail de manière très inégalitaire : 70 % pour l’entreprise – c’est à dire pour les actionnaires – et 30 % pour les salariés. Il dit aussi avoir « démocratisé » le travail, en l’éloignant des syndicats de métiers. Selon lui, grâce aux prescriptions définies par la hiérarchie, n’importe quel paysan pourrait désormais devenir ouvrier. Il assume totalement le fait d’avoir dépossédé les ouvriers de leur travail. Et donc, d’une partie de leur dignité.

Quelques années plus tard, Ford se présente aussi comme un bienfaiteur de l’humanité, alors qu’il propose un système technique et organisationnel encore plus contraignant. Le travail à la chaîne, c’est un pas supplémentaire vers l’asservissement. Les salariés sont non seulement tenus par des prescriptions et feuilles de route produites par la direction et sur lesquelles ils n’ont pas de prise. Ils sont désormais tenus par le rythme – infernal – imposé par la chaîne. Ford disait : « Grâce à moi, tout le monde pourra avoir sa voiture. Je participe à la cohésion sociale, et c’est un progrès formidable. »

Pourtant, chez Ford, les ouvriers étaient exploités encore plus durement qu’au sein des autres usines...

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Effectivement. Le rythme y était tel qu’ils étaient très nombreux à jeter leurs outils sur la chaîne, en assurant qu’il était impossible de travailler à de telles cadences. En 1913, plus de 1300 personnes par jour doivent être remplacées ! Le taux de rotation avoisine les 380 %, ce qui est trop élevé pour assurer la production et tirer les profits escomptés. Pour fixer les ouvriers, il décide alors d’augmenter les salaires, jusqu’à ce qu’ils restent. Résultat : les paies sont multipliées par 2,5. Ce qui est énorme pour l’époque, évidemment. Ford présente cette augmentation de salaire, mise en place pour faire supporter des conditions insupportables, comme un véritable progrès social. Il fait croire à un scénario « win win », comme disent les managers aujourd’hui : tout le monde serait gagnant, l’employeur comme les salariés.

Ford pousse la logique d’exploitation plus loin que Taylor. Y compris à l’extérieur de l’atelier. Il se préoccupe d’entretenir et de reproduire « la force de travail » jusque dans la vie quotidienne des ouvriers. Quelle forme cette stratégie prend-t-elle ?

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Pour tenir le coup lorsqu’ils travaillent à la chaîne, les ouvriers doivent littéralement mener une vie d’ascète. Henry Ford créé un corps d’inspecteurs chargés d’aller vérifier qu’ils se nourrissent bien, qu’ils dorment correctement, qu’ils ne se dépensent pas inutilement, qu’ils ont un appartement bien aéré... Ford, qui était végétarien, propose même des menus à ses ouvriers. Il exerce une véritable intrusion dans la vie privée, officiellement pour le bien des salariés.

On retrouve le même discours dans le management du XXIe siècle, qui prétend répondre aux aspirations les plus profondes des salariés : « Vous allez être contents de travailler chez nous. Vous verrez, nous allons vous faire grandir. » Il faut avoir du courage, être audacieux. Entretenir son corps. Dans certains bureaux, on peut désormais travailler sur ordinateur tout en marchant, grâce à des tapis roulant ! Les DRH parlent de bienveillance et de bonheur, comme Ford le faisait avec ses inspecteurs. La volonté de prise en charge de la vie des salariés perdure.

Comment se manifeste cette intrusion, dans l’entreprise du XXIe siècle ?

On leur propose par exemple des massages, de la méditation, des activités destinées à créer des relations avec leurs collègues. Certaines entreprises distribuent des bracelets pour que les salariés puissent comptabiliser leurs heures de sommeil. C’est très intrusif. L’organisation moderne du travail est un perfectionnement des méthodes de Taylor et de Ford : les directions s’occupent de tout, tandis que les salariés s’engagent totalement pour leur entreprise, avec l’esprit « libéré ».

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Il s’agit toujours de faire croire aux salariés que cela est réalisé l’est pour leur bien. La logique du profit, la rationalité capitaliste deviennent l’opportunité pour les salariés de faire l’expérience de leur dimension spécifiquement humaine. D’ailleurs, les qualités qui leur sont demandées relèvent de dimensions qui vont au delà du professionnel : il s’agit de l’aptitude au bonheur, du besoin de se découvrir, de la capacité à faire confiance, à mobiliser son intuition, son sens de l’adaptation, à faire preuve de caractère, d’audace et de flexibilité…. La notion de « savoir être » est d’ailleurs devenue l’un des axes forts de la nouvelle gestion des salariés préconisée par le Medef.

La dépossession professionnelle mise en place par Taylor plonge les salariés dans un état de soumission et de dépendance hiérarchique inouï pour l’époque, dites-vous. Le management contemporain impose-t-il la même chose ?

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Avec le taylorisme, les salariés ne peuvent plus travailler sans les préconisations de leurs supérieurs, comme les gammes opératoires, les délais alloués... On retrouve cela dans le management actuel, bien entendu, puisque le travail reste défini par les directions, assistées de cabinet de conseils qui élaborent des procédures, des protocoles, des « bonnes pratiques », des méthodologies, des process… Les salariés n’ont aucune prise sur cette définition. La dictature du changement perpétuel accentue même cette dépendance. Dans toutes les entreprises – que ce soit dans l’industrie ou dans les services – on change régulièrement les logiciels, on recompose les services et départements, on redéfinit les métiers , on organise des déménagements, on externalise, puis on ré-internalise... Ce faisant on rend les connaissances et l’expérience obsolètes. On arrive même à transformer de bons professionnels en apprentis à vie ! Les gens sont perdus.

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Les salariés le disent d’ailleurs de manière très explicite : « Je ne sais plus où je suis dans l’organigramme. Je ne sais pas de qui je dépends. » Ils sont totalement déstabilisés, se sentent en permanence sur le fil du rasoir et se rabattent sur les procédures et les méthodes standard, comme sur une bouée de sauvetage. Mais ces procédures et méthodes standard ne sont définies et maîtrisées que par les directions… Les salariés se retrouvent en proie à des doutes terribles. Ils se sentent impuissants, incompétents. Ils sont obligés de mendier des aides techniques. Leur image de soi est altérée. Ils ont peur de la faute, de faire courir des risques à autrui. Ces méthodes les jettent dans une profond sentiment d’insécurité.

Face à cette exigence du changement permanent, les anciens apparaissent comme embarrassants. Vous expliquez que leur expérience est disqualifiée et leur expertise oubliée. Comment cette disqualification se met-elle en place ?

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Il faut éviter, quand on est manager, d’avoir des gens capables d’opposer un autre point de vue en s’appuyant sur les connaissances issues d’un métier ou de leur expérience. Si un salarié revendique des connaissances et exige qu’on le laisse faire, c’est un cauchemar pour une direction. Or, les seniors sont les gardiens de l’expérience, ils sont la mémoire du passé. Ça ne colle pas avec l’obligation d’oublier et de changer sans cesse. Il y a donc une véritable disqualification des anciens. On véhicule l’idée qu’ils sont dépassés, et qu’il faut les remplacer.

Il s’agit en fait de déposséder les salariés de leur légitimité à contester et à vouloir peser sur leur travail, sa définition et son organisation. L’attaque contre les comités d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT) se situe dans cette même idéologie de dépossession. Ils constituaient en effet des lieux de constitution de savoirs experts opposables au savoir des directions. Les seuls savoirs experts qui doivent désormais « légitimement » exister sont ceux portés par les équipes dirigeantes où se trouvent des gens issus des grandes écoles, secondés par des cabinets de consulting internationaux.

La destruction des collectifs de travail, et le développement de l’individualisation dans la gestion des « ressources humaines », s’inscrivent-ils dans cette même ligne idéologique ?

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Évidemment. C’est particulièrement vrai en France où l’individualisation systématique de la gestion des salariés a été enclenchée par le patronat au milieu des années 1970, avec toujours cette excuse officielle de la prise en compte des aspirations profondes des salariés et de leur besoin d’autonomie. Cela s’est fait en réaction aux mobilisations de 1968. Il y a eu du côté du patronat une peur très forte de la capacité de contestation massive qui s’est exprimée en 1968, sous la forme de trois semaines de grève générale avec une occupation des usines. Ce moment a été d’une violence inouï pour les chefs d’entreprise qui ne veulent surtout pas que cela se reproduise.

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Depuis, tout a été mis en place pour individualiser la relation entre les entreprises et les salariés, et la relation de chacun à son travail. On a instauré des primes et des augmentations de salaire individualisées, ainsi que des entretiens individuels qui mettent le salarié seul face à son employeur pour définir des objectifs individuels – assiduité, disponibilité, qualité de la coopération avec les autres, attention aux ordres, implication, augmentation de la productivité, et j’en passe...

Il y a une mise en concurrence systématique des salariés entre eux, qui auront en retour tendance à se méfier des autres, considérés comme responsables d’une situation générale défavorable. Sans le recours possible aux autres, sans leur complicité et leur aide, voire en concurrence avec eux, les salariés auront à affronter seuls les pénibilités, la dureté de ce qui se joue au travail. Le travail n’est plus une expérience socialisatrice, il devient une expérience solitaire. L’équation « à travail égal salaire égal » est terminée. À des postes semblables, on retrouve désormais des gens qui ont des formations différentes, des statuts différents, des salaires différents. Il n’y a plus cette logique collective reliée au fait que l’on subit les mêmes conditions.

Vous ajoutez que, en mettant en avant les « aspirations » profondes des salariés, qui iraient supposément dans le même sens que les besoins de l’entreprise, on met de côté l’enjeu politique que recèle le travail. En quoi cette mise de côté, qui a commencé avec l’avènement du taylorisme, persiste-elle aujourd’hui ?

Avec son organisation « scientifique » du travail, Taylor prétendait éradiquer toute une partie de la réalité, à savoir l’existence d’intérêts divergents entre salariés et patrons, l’existence de rapports de force, et la nécessité pour les ouvriers de disposer de contre-pouvoirs afin d’échapper à la domination et de faire valoir leurs intérêts. « Mon but unique, disait-il, est d’en finir avec la lutte stérile qui oppose patron et ouvriers, d’essayer d’en faire des alliés. » On est dans la dictature du consensus.

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En France, à partir des années 1980, on s’est mis à parler de consensus dans l’entreprise, avec l’idée de la « pacifier ». Il faut « créer une communauté » et que tout le monde se sente solidaire, rame dans le même sens. Il s’agit là d’une escroquerie idéologique, puisqu’il est évident que les salariés ont des intérêts à défendre, qui divergent de ceux des employeurs : la prise en compte de leur santé, la préservation de leur temps de vie privée, le fait de travailler dans des conditions qui correspondent à leurs valeurs et à leur éthique. Aujourd’hui, on tente d’effacer l’idée même du conflit. Toute idée de controverse, de contradiction, d’ambivalence est désormais disqualifiée. Il s’agit, là encore, de discréditer l’idée même de contestation et d’opposition, voire de la supprimer.

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Les nouvelles méthodes de management qui se déversent dans les entreprises ne se fondent pas sur une logique innovante, mais sur une application stricte et exacerbée du taylorisme. Chacun doit faire usage de lui-même selon des prescriptions édictées par les directions. Le « lean management » [littéralement gestion « maigre », souvent traduit par gestion « au plus juste », ndlr], qui sévit de l’hôpital aux usines, a cette ambition : faire toujours mieux avec moins en utilisant des procédures et des protocoles pensés en dehors de la réalité du travail. On demande un engagement personnel maximal, avec la menace permanente de l’évaluation, dans un contexte où la peur du chômage pèse lourd. Tout cela crée beaucoup de souffrances. Qui persistent durant la vie hors travail, entravant le repos, la détente, les loisirs, en occupant sans cesse l’esprit.

Cet « enfer », dites vous, est très difficile à critiquer, notamment à cause de la théorie du changement incessant, pourquoi ?

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Dans le management moderne, la critique est par définition archaïque. On vous oppose le fait que vous ne comprenez pas, que tout change sans cesse. Les gens qui n’adhèrent pas sont considérés comme étant dépassés. Ou bien comme des lâches qui n’acceptent pas de se remettre en question, de prendre des risques. D’ailleurs, le modèle militaire est très inspirant pour les managers. Des hauts gradés sont régulièrement invités dans leurs colloques et formations.

Mais l’archaïsme aujourd’hui, à mon sens, réside au contraire dans le modèle de subordination du salariat. Les citoyens ont une ouverture d’esprit, des compétences et un niveau d’information qui se sont démultipliés ces dernières années. Pourtant, aujourd’hui comme hier, dès que vous mettez les pieds dans l’entreprise, vous devenez assujetti d’office à la direction. Les syndicats ne semblent pas vouloir se risquer à remettre en question ce rapport de subordination, parce qu’ils ont intériorisé l’idée que c’est lui qui oblige les employeurs à respecter les droits, les protections et les garanties arrachés au cours des luttes. Mais, devrait-on objecter, si les salariés ont des droits c’est parce qu’ils travaillent, et que cela présente des risques. Il y a là une déconstruction à faire : il ne s’agit pas de remettre en cause le salariat, bien au contraire, mais d’exiger des droits et protections plus forts encore tout en revendiquant la suppression du lien de subordination qui est une entrave insupportable et injustifiée, qui étouffe la qualité, l’efficacité et la créativité du travail.

Propos recueillis par Nolwenn Weiler

— 
Photo : CC jaimebisbal

Danièle Linhart, La comédie humaine du travail. De la déshumanisation taylorienne à la sur-humanisation managériale, Paris, Erès, coll. « Sociologie clinique », 2015, 158 pages.

[1Sociologue, auteure de nombreuses enquêtes et ouvrages (dont le dernier, La comédie humaine du travail.
De la déshumanisation taylorienne à la sur-humanisation managériale
, est paru en 2015 aux éditions Érès), Danièle Linhart est directrice de recherche au CNRS, professeure à l’université de Paris-Nanterre.

http://multinationales.org/Daniele-Linhart-Les-methodes-de-management-centrees-sur-le-savoir-etre-des

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Vidéo « Jeu de société » : Une percutante métaphore de notre aliénation économique [réédition]

En raison de la mobilisation sociale et militante autour du 1° mai, l'équipe de Frexit-Limousin.fr représente des articles de fond publiés sur ce site à des fins d'argumentaire. Merci de votre compréhension. P.G.

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Le studio Les Parasites a publié un court métrage, intitulé « Jeu de Société ». Sous la forme d’une allégorie de la société, le groupe de jeunes producteurs dénonce un système dominé par l’argent et les rapports de force tout en se penchant sur la violence que les structures provoquent sur les relations humaines. Un petit chef d’œuvre à découvrir absolument.

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Les Parasites est un groupe constitué de jeunes passionnés par la réalisation de courts métrages. Leurs montages interrogent la société et la vie quotidienne, entre humour et critique engagée. Selon Guillaume Desjardins, l’un des membres, leur travail s’inspire d’une phrase de Théodore Monod « L’utopie n’est pas l’irréalisable, mais l’irréalisé ». Malgré un budget limité, ils publient une vidéo par semaine et un court métrage par mois sur leur chaîne YouTube.

 

À ce jour, leur principal outil de médiatisation est internet. Cependant, à leur échelle, ils ont déjà connu des succès sur le grand écran.  Leur production « Symptômes d’amour », a été récompensé à l’occasion du concours "48 hour film project" [sic] de Montpellier. Pour sa part, la vidéo « Jeu de société » dont il est question dans cet article a été diffusée dans un cinéma parisien, avant d’être publiée sur le web. Elle y a d’ailleurs rencontré un succès immédiat, puisque la production a été visionnée près de 100 000 fois en l’espace de 48 heures. Parmi les acteurs, on remarquera la présence d’Antoine Basler, qui a joué dans le film 99 francs (autre chef d’œuvre critique par ailleurs).

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Dans ce court métrage, Nicolas (Bastien Ughetto) rencontre la  famille de sa fiancée, Victoire (Roxane Bret). Pour plaire et s’intégrer, il va devoir jouer à un jeu de société qui dure depuis des générations dans sa nouvelle famille. Pourtant, un conflit apparait bientôt entre Nicolas et son futur beau-père. Alors que le premier dénonce l’absurdité du jeu, le second nie la possibilité de changer les règles du « jeu » qui a vocation à durer l’éternité. Référence voulue au conservatisme, cette opposition renvoie à la difficulté qu’il existe de combattre les structures anciennes, restées parfois légitimes uniquement parce qu’elles perdurent depuis longtemps, sans que l’on ne discute leur fond ou leur raison d’être. Le procédé employé est bien évidemment caricatural, mais il dépeint avec beaucoup de réussite les relations dans le modèle dominant ainsi que les vices qui y sont associés, d’autant que le jeu des acteurs est tout juste brillant et digne de grandes productions.

Ce « jeu », dont la forme n’est pas sans rappeler celle du Monopoly sans le nommer, est une allégorie de la société moderne. Le spectateur est interpellé puisque se succèdent humour noir, cynisme, engagement critique et poésie. Chaque scène fait référence au choix auquel fait face chaque être humain quand il doit s’intégrer dans un monde qu’il ne comprend plus. Ici, c’est non seulement le rôle de l’argent qui est questionné, mais également les relations de pouvoir entre les individus possédants et dépossédés, ainsi que les vices humains tels que la cupidité, la manipulation ou encore la violence pour conserver les structures actuelles en place.

Allégorie de la société et critique des rapports individuels

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Chacun des membres de la famille représente une idée. Dans une société capitaliste, le père symbolise ceux qui détiennent les richesses (banques, grandes entreprises) et influencent les décideurs, quitte à changer les règles au dernier moment, lorsque cela s’avère nécessaire pour préserver des intérêts personnels. La mère peut être considérée comme étant le législateur, dont les décisions sont largement soumises au pouvoir du capital. Les enfants, eux, symbolisent chacun des acteurs différents de ce système, qui se sont adaptés avec plus au moins de réussite, sans toutefois s’opposer à la règle principale : toutes les relations sont basées sur l’achat et la vente de biens. Enfin, la grand-mère a été exclue, non seulement du jeu mais aussi de la famille : elle a perdu tout son argent et ne se pliait pas aux règles. Cette exclusion fait également référence à l’exclusion des personnes âgées au prétexte qu’elles ne sont plus assez productives pour le capital.

Si chacun des personnages peut être regardé comme représentant un symbole qui le dépasse, un autre niveau d’interprétation est à considérer : celui des individus, pris en tant que tels dans une situation qui n’est finalement pas si étrangère à notre vie de tous les jours. Vue sous cet angle, la vidéo des Parasites n’est pas plus tendre : le pouvoir et l’argent peuvent déstructurer une famille, rompre des liens amicaux ou encore rendre violent physiquement et moralement vis à vis du prochain. Toute tentative d’innover, de gagner sa liberté, est lourdement condamnée dans les familles les plus conservatrices. Dans cette perspective, le sentiment de malaise que suscitent les scènes est important : là où des sentiments d’entraide et d’amour caractéristiques de la sphère familiale devraient prévaloir, se sont imposés la suspicion, la cupidité et l’égoïsme.

 


 

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« Il faut surtout que ton jeu soit compatible avec le nôtre… »

 


 

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Source :

https://www.tipeee.com/les-parasites

https://mrmondialisation.org/jeu-de-societe/

https://positivr.fr/jeu-de-societe-court-metrage-les-parasistes/

http://stopmensonges.com/jeu-de-societe-percutante-metaphore-de-notre-alienation-economique/

https://aphadolie.com/2018/04/11/video-jeu-de-societe-une-percutante-metaphore-de-notre-alienation-economique/

Voir la vidéo également sur YouTube:

https://www.youtube.com/watch?time_continue=1217&v=EwK9glIxIoo

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On peut aussi, bien sûr, y voir une allégorie de l'Union européenne avec ses règles qu'on "ne peut pas changer". la scène finale qui suggère des "jeux alternatifs" mis de côté est savoureuse de mon point de vue. A voir absolument, ça dure 20 minutes.   P.G.

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mardi 1 mai 2018

Sébastien, 32 ans, BAC +6, raconte avec force sa vie de chômeur (réédition)

En raison de la mobilisation sociale et militante autour du 1° mai, l'équipe de Frexit-Limousin.fr représente des articles de fond publiés sur ce site à des fins d'argumentaire. Merci de votre compréhension. P.G.

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En 2018, on estime qu’un Français sur 7 vit sous le seuil de pauvreté, soit avec moins de 1 015 euros par mois. C’est le cas de Sébastien.

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Sébastien, 32 ans, bac + 6 et deux masters en poche, est au chômage, tout comme un jeune sur quatre en France. Ayant grandi dans une famille modeste, il a financé lui-même ses études, convaincu qu’elles lui permettraient de décrocher facilement du travail à l’avenir. Une promesse qui se confronte à une sacrée désillusion.

Le 11 avril, France 5 diffusait le documentaire Pauvres de nous réalisé par Claire Lajeunie. En France, la pauvreté contemporaine revêt de nombreux visages. Une précarité qui influe très concrètement sur le quotidien de ces êtres humains victimes du système, de l’enfance à la retraite.

Comme Sébastien, surdiplômé, qui survit avec moins de 7 euros par jour et vit dans un logement social à Strasbourg, après avoir dormi 6 mois dans sa voiture.

SEBASTIEN CHOMEUR

« Je m’appelle Sébastien. J’ai 32 ans, 33 cette année. J’ai bac + 6. J’ai deux masters. Le premier en développement social, intervention et conflit. Et le deuxième, que j’ai fait à Sciences Po, en politiques européennes et affaires publiques.

 

Il y a trois ans, concrètement, j’étais chef de service, un service médico-social. Du jour au lendemain, je suis débarqué, voilà. Je sais pas pourquoi. Donc je perds mon emploi, et là les ennuis commencent.

Ce serait faux de dire qu’on sort de là indemne. C’est sûr que c’est pas la grosse joie. Être précaire, c’est être dans une espèce d’antichambre de la vie, c’est à dire que t’es pas vraiment dedans, mais t’es pas vraiment en dehors. Quand tu dois attendre la journée, parce que t’as pas de boulot, parce que tu peux rien faire, c’est un peu comme si t’avais le bracelet électronique quoi, en gros. T’es chez toi mais tu peux rien faire, t’as pas de liberté. Pas de boulot, pas d’argent, pas de vie sociale. Et à côté, la vie s’arrête en fait.

Y’a un moment, quand vous sortez avec des potes, ils disent bon bah on va se boire un coup ? Bah ouais mais non les gars, on va pas aller se boire un coup parce que je suis un peu ric-rac. On est dans une société de paraître, aujourd’hui on n’existe qu’à travers sa bagnole, à travers ses fringues, à travers son statut. Comment exister quand on n’est rien ?

(…)

Se coucher avec le ventre vide, ça m’est arrivé un bon paquet de fois quand même. Et ça m’arrive de temps en temps. Et puis des amis je pense. Quand ils me disent, t’as besoin de quelque chose, tu me le dis, je leur dis ‘ouais ouais t’inquiète, je te dirai’, je le dirai pas. Mais du coup, ils vont faire des courses ils vont dire, écoute j’ai fait ça. C’est un peu dur d’accepter, t’en parles pas, tu le dis pas.

(…)

Franchement, à choisir entre un copain qui te file 10 balles et un copain qui te file un paquet de pâtes, je préfère un pote qui te file un paquet de pâtes. »


 

Pour (re)voir le documentaire Pauvres de nous dans son intégralité, rendez-vous sur le replayde France TV.

 


 

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« La pauvreté n’est pas un accident. Comme l’esclavage et l’apartheid, elle a été faite par l’Homme et peut être supprimée par des actions communes de l’humanité. »

 

Nelson Mandela

 


 

Source :

https://positivr.fr/temoignage-pauvrete-precarite-chomage-documentaire-pauvres-de-nous/

https://aphadolie.com/2018/04/22/sebastien-32-ans-bac-6-raconte-avec-force-sa-vie-de-chomeur/

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lundi 9 avril 2018

Les vrais chiffres d’Airbnb à Paris : des centaines de milliers d’euros engrangés par quelques multi-propriétaires...

Les vrais chiffres d’Airbnb à Paris : des centaines de milliers d’euros engrangés par quelques multi-propriétaires aux dépens des Parisiens

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Un site internet rend disponible les données des locations Airbnb pour plusieurs grandes villes à travers le monde, y compris Paris. On y découvre qu’une majorité des logements parisiens proposés sont loués une grande partie de l’année, et que de nombreux hôtes louent plusieurs appartements. Pour certains, le business prend une autre dimension : quelques logeurs proposent des dizaines de logements. Leurs profits pourraient se chiffrer en centaines de milliers d’euros.

« En cinq ans, le marché locatif traditionnel parisien a perdu au moins 20 000 logements », a calculé la mairie de Paris. En cause : la multiplication des locations de meublés touristiques illégales. « Ce phénomène provoque à la fois une diminution de l’offre locative privée traditionnelle et une hausse du coût des logements, tant à la location qu’à l’achat », ajoute la municipalité.

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La touristification de Paris n’est pas nouvelle, l’explosion du prix des logements non plus. Mais l’arrivée d’Airbnb dans les grandes villes européennes a fait exploser la location d’appartements à visée touristique, au détriment des locations pérennes pour les personnes qui vivent et travaillent localement. Le phénomène est connu.

Les données Airbnb disponibles pour plusieurs villes

La publication des données des locations réservées sur Airbnb par la plateforme « Inside Airbnb » le donne maintenant à voir en images, ainsi qu’en chiffres. Le site, non commercial, se dit indépendant d’Airbnb et de ses concurrents. Il a récolté les données de locations pour 2016 d’une vingtaine de villes des États-Unis et de 25 grandes villes en Europe, en Australie et en Asie [1].

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Les données sur Paris donnent à voir qu’en 2016, 55 720 logements et chambres ont été louées sur Airbnb. C’est plus qu’à Londres, où « seulement » 49 000 appartements et chambres ont été loués la même année. Parmi les locations parisiennes sur Airbnb, plus de 47 700 étaient des logements entiers, loués au prix moyen de 102 euros la nuit, soit plus de 3000 euros par mois. C’est environ trois fois plus que le prix moyen des locations à long terme, déjà très élevé dans la capitale où il faut compter en moyenne 1000 euros par mois pour louer un appartement de 30 m2... Les quartiers du Marais, de la Bastille, du Quartier Latin et de Montmartre sont ceux qui concentrent le plus de locations. Mais de nombreux appartements sont également loués dans le 14ème, le 15ème, le 17ème ou le 20ème arrondissement.

53% des logements loués une grande partie de l’année

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Qui sont les hôtes des dizaines de milliers d’appartements parisiens loués sur Airbnb ? S’agit-il en majorité de Parisiens qui louent leur appartement de temps en temps quand ils partent en vacances, ou quelques jours à l’occasion pour arrondir leur fin de mois ? Non, si on en croit les statistiques sur la disponibilité des logements mis en location sur Airbnb. Plus de 53 % de ces 47 700 logements entiers loués en 2016 étaient « hautement disponibles ». C’est à dire proposés à la location une très grande partie de l’année, et pas seulement quelques jours ou semaines par an.

20 % des hôtes parisiens d’Airbnb qui louent ces appartements, soit plus de 9300 personnes, ont même plusieurs logement mis en location sur la plateforme. Pour ces multi-loueurs, la part des logements qui sont disponibles à la location la plus grande partie de l’année monte à 72 %. Autant de signes qu’il s’agit de locations à visée commerciale et non d’une mise en location à l’occasion d’une absence temporaire.

Des profits potentiels en centaines de milliers d’euros

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Le site Inside Airbnb liste aussi les plus gros loueurs parisiens. En tête de liste, on trouve Parisian Home, avec 145 logements à louer sur Airbnb ! Il s’agit là d’une véritable entreprise, spécialisée dans la location d’appartements meublés et inscrite au registre de l’Office de tourisme de Paris. Parmi les plus gros loueurs touristiques sur la plateforme, on trouve aussi un certain « Fabien » (141 logements), un « Olivier » (106 logements) une « Caroline » (64 logements), ou encore un « Pierre », qui loue à l’année 63 logements via Airbnb…

Le dénommé « Fabien », aux 141 appartements, loue ainsi une maison aux Buttes Chaumont. Sa disponibilité en 2016 ? 365 jours par an. Il loue aussi un loft sur le Canal Saint-Martin, disponible 349 jours, un deux-pièces à Voltaire, disponible 363 jours, un studio à Panthéon plus de 350 jours par an, un appartement à Passy 326 jours par an, ou encore un deux-pièces à Montparnasse, 330 jours par an...

Inside Airbnb a estimé le profit moyen lié à la location d’un logements entier à Paris à 722 euros par mois. Multiplié par 141 logements, cela donne 101 800 euros par mois pour le multi-propriétaire dénommé « Fabien », soit plus de 1,2 millions d’euros de profits potentiels chaque année ! Pour un « multi-hôte » plus « modeste » comme Mélissa, avec ses 40 logements, les locations sur Airbnb pourraient rapporter un profit moyen de plus de 345 000 euros par an...

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Rien qu’autour de l’Hôtel de Ville, à quelques centaines de mètres à la ronde des bureaux d’Anne Hidalgo et de ses services, selon les données d’Inside Airbnb, on trouve 200 appartements entièrement loués à des touristes, disponibles en moyenne 257 jours par an, au coût moyen de 228 euros la nuit. Parmi les loueurs présents dans ce quartier, un certain « Guillaume » possède par ailleurs 19 appartements disponibles sur Airbnb, « Ludovic » en propose 11, « Jérôme », « Stanley » ou « Sébastien » cinq chacun... Chaque appartement loué dans ce secteur rapporterait à son propriétaire plus de 30 000 euros par an, en moyenne. Vous avez dit crise du logement ?

Toit cela est-il bien légal ? Depuis le 1er décembre 2017, toute personne qui souhaite louer même occasionnellement et pour une courte durée son logement pour des touristes visitant Paris doit le faire enregistrer auprès de la mairie [2]. S’il s’agit de sa résidence principale, la durée maximum légale pendant laquelle le logement peut être loué à des touristes est de 120 jours par an. Si le logement meublé ne constitue pas la résidence principale, et est loué à des touristes pour des courtes durées – des durées inférieures à la durée minimale du bail de location en meublé non touristique, soit un an ou neuf mois pour un étudiant –, une autorisation de changement d’usage du logement – d’habitation à un usage commercial – doit être obtenue [3].

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La ville de Paris a mis en place une équipe de 30 à contrôleurs à ce jour pour vérifier si les propriétaires respectent bien ces conditions. Si ce n’est pas le cas, « nous transmettons les cas au parquet, prévient Ian Brossat, adjoint au Logement de la maire de Paris. Et les condamnations se sont multipliées depuis 2016. Pour un montant total d’amende de 1,3 million d’euros en 2017, 500 000 euros pour le seul premier trimestre 2018. » Car les propriétaires qui contreviennent aux règles encourent une amende de 50 000 euros par logement et une astreinte d’un montant maximal de 1000 euros par jour et par m2 jusqu’à régularisation. « Moi, je serais pour que le plafond de l’amende maximale passe à 100 000 euros, dit l’adjoint. Ce sont les loueurs professionnels qui sont condamnés, ceux qui louent de nombreux appartements. Ce sont eux notre cible. »

Encaisser son loyer à Gibraltar et ne pas s’acquitter de l’impôt ?

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Aucune sanction ni pénalité ne sont en revanche prévues à l’encontre des propriétaires qui omettent d’enregistrer la location de leur logement auprès de la mairie de Paris, comme c’est devenu pourtant obligatoire depuis décembre. « Nous avons reçu des déclarations de 15 000 personnes. Ce qui est en dessous de ce que l’on aurait voulu, précise Ian Brossat. Mais tant que les plateformes, en particulier Airbnb, refusent de retirer les annonces des loueurs qui n’ont pas de numéro d’enregistrement, nous aurons toujours des gens qui ne s’enregistrent pas… ». La ville de Paris prépare donc une plainte contre Airbnb, auprès du tribunal de grande instance de Paris, pour obliger la plateforme à ne pas publier les annonces qui n’ont pas de numéro de déclaration. « Booking le fait bien », souligne l’élu.

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Le problème, c’est que Airbnb, a parfois plutôt tendance à aider les utilisateurs à contourner les règles plutôt qu’à la respecter, en matière de fiscalité par exemple. Ainsi, les hôtes Airbnb à Paris doivent normalement s’assurer du paiement de la taxe de séjour, et évidemment déclarer ces revenus sur leur déclaration d’impôt. Mais Airbnb proposait jusqu’à il y a peu à ses hôtes français de recevoir leurs revenus de location touristique par le biais d’une carte prépayée qui émettait la transaction depuis… Gibraltar, assez loin des agents de contrôle de l’administration fiscale française pour espérer passer inaperçu.

Rachel Knaebel

Cet article a été complété suite à un entretien obtenu le 3 avril avec Ian Brossat, adjoint au Logement de la maire de Paris.

- Lire aussi : Uber, Airbnb : l’« économie du partage » détournée dans les paradis fiscaux

[1Les fichiers des données brutes sont disponibles ici. Les données que nous étudions ici sont celles qui étaient disponibles en février dernier.

[2Voir ici.

[3En application des articles L.631-7 et suivants du Code de la construction et de l’habitation et de l’article 3 du règlement municipal relatif au changement d’usage. Voir toutes les règles et obligations sur le site de la mairie de Paris.

http://multinationales.org/Les-vrais-chiffres-d-Airbnb-a-Paris-20-000-logements-en-moins-et-des-centaines

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jeudi 29 mars 2018

Grève à Air France : la direction sous pression

Les syndicats d'Air France font monter la pression sur la direction à la veille d'une journée de négociation sur la question salariale. Après la grève du 23 mars, onze syndicats de la compagnie française ont appelé ce lundi à la grève pour les 3 et 7 avril, en plus de l'arrêt de travail prévu ce vendredi.

act air france grève

Demande d'une hausse salariale de 6%

"Nous allons durcir le rythme des mouvements" face à une direction qui, "en n'apportant aucune réponse concrète" aux revendications exprimées les 22 février et 23 mars, "campe sur ses positions et cherche la division", indiquent dans un communiqué les organisations de pilotes (SNPL, Spaf, Alter), d'hôtesses et stewards (SNPNC, Unsa-PNC, CFTC, SNGAF) et de personnels au sol (CGT, FO et SUD). Cette intersyndicale à laquelle s'ajoute l'Unac, l'un des trois syndicats représentatifs parmi les hôtesses et stewards (exclu de l'intersyndicale), réclame toujours "une augmentation générale de 6% des grilles de salaire afin de rattraper l'inflation" accumulée depuis 2011.

Accord signé par la CFDT et la CFE-CGC

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Ces syndicats s'opposent à l'accord minoritaire signé à l'issue des négociations annuelles obligatoires (NAO) par la CFE-CGC et la CFDT (31,3% des voix du personnel) qui prévoit 1% d'augmentation générale en deux temps pour 2018 (assortie d'une enveloppe d'augmentations individuelles de 1,4% pour les personnels au sol (les augmentations individuelles des personnels navigants étant régies par des accords collectifs spécifiques).
Un niveau jugé insuffisant par les syndicats grévistes au regard des résultats financiers de la compagnie. Ils demandent ainsi une augmentation de 240 millions d'euros, qui représentent 40,8% du résultat d'exploitation dégagé par la compagnie en 2017 (588 millions d'euros). Avec d'autres mesures comme l'intéressement, la somme s'élève même à 300 millions d'euros.

Menace sur les recettes

L'équation est terriblement complexe pour la direction. Sur le plan financier, ce conflit intervient au moment où un grand nombre de clients réservent leurs vacances d'été, la période la plus lucrative pour la compagnie. Ceci alors que l'année 2018 sera probablement moins florissante que l'année précédente en raison notamment de la montée du prix du carburant.

«La menace d'un conflit dur peut en dissuader beaucoup de voler sur Air France, notamment la clientèle étrangère qui avait prévu de passer par la compagnie française pour un vol en correspondance », fait remarquer un observateur, qui rappelle l'impact négatif des mouvements sociaux en termes d'image.

Pour autant plusieurs éléments n'incitent pas la direction à céder. Après avoir qualifié les revendications syndicales comme un danger pour l'avenir de la compagnie, la direction a beaucoup à perdre à pas apporter sur un plateau une victoire aux syndicats, et au SNPL en particulier. Notamment à l'aube de la présentation en juin d'un plan stratégique dont certaines mesures devront passer par une négociation avec le syndicat des pilotes de ligne.

"Nous ne pouvons pas aller plus loin. Je ne veux pas sacrifier l'avenir d'Air France en mettant en péril nos atouts. Nous avons accumulé trop de retard par rapport à nos concurrents", a indiqué récemment le PDG d'Air France-KLM, Jean-Marc Janaillac.

Surtout, en cédant, elle porterait un coup très dur aux deux syndicats signataires de l'accord salarial, la CFDT et la CFE-CGC, deux signataires habituels. En donnant une prime aux non-signataires, la direction se mettrait à dos la CFDT et la CFE-CGC et mettraient ces derniers dans une situation très inconfortable pour les prochaines élections professionnelles dans un an.

votez-cfdt

«Il y a évidemment une dimension électorale dans ce mouvement », explique un syndicaliste.

« Si elle cède, la direction définira avec quels syndicats elle négociera demain », fait valoir un pilote.

Pour lui, la direction peut se mordre les doigts. «Sans aller jusqu'à 6%, si la direction ne s'était pas entêtée à vouloir donner 1% mais avait accordé une hausse équivalent à deux fois l'inflation, autour de 2%, il n'y aurait pas eu de grève. Là, la direction va faire perdre beaucoup d'argent et va être obligée de lâcher », assure-t-il.

https://www.latribune.fr/entreprises-finance/services/transport-logistique/greve-a-air-france-la-direction-sous-pression-773147.html#xtor=EPR-2-[l-actu-du-jour]-20180327

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jeudi 8 février 2018

La chute des Bourses mondiales en trois questions

Depuis la chute du Dow Jones américain, lundi 5 février, toutes les places financières du monde sont à la baisse, en raison d’une crainte de forte inflation.

ACT BOURSE CRISE

Quelle est la situation ?

Hong-Kong, New York, Londres, Paris, Amsterdam… Toutes les places boursières sont en chute après la plongée de Wall Street, lundi 5 février. En Europe, la Bourse de Paris a ouvert en baisse à – 3,43 %, celle de Londres à – 3,5 %, celle de Francfort à – 3,58 % et celle d’Amsterdam a connu le record de – 3,6 %.

Sur les marchés asiatiques, la situation n’était guère plus florissante. Tokyo a perdu 4,73 % mardi 6 février. Du jamais vu depuis l’élection de Donald Trump à la Maison-Blanche. Hong Kong a aussi perdu plus de 5 % en clôture et Shanghaï plus de 3 %.

► Pourquoi les Bourses sont-elles en chute ?

La publication du rapport mensuel sur l’emploi aux États-Unis a eu un effet négatif sur les marchés financiers, alors même que les nouvelles sont bonnes pour l’économie et l’emploi américains. Mais l’annonce d’une augmentation significative des salaires en janvier a ravivé les craintes d’inflation, et donc d’un resserrement monétaire américain à un rythme plus rapide que prévu.

Dans la foulée, les taux de rendement des bons du Trésor se sont enflammés et Wall Street a trébuché. Lundi, les pertes se sont accrues et l’indice vedette Dow Jones a chuté de près de 1 600 points en séance, avant de clôturer en baisse de 4,60 %.

« Les investisseurs sont convaincus que l’inflation revient et que les taux d’intérêt vont grimper plus haut que ce qui avait été anticipé », a résumé Stephen Innes, responsable des transactions Asie-Pacifique chez Oanda, interrogé par l’AFP. Après la fièvre qui s’était emparée des marchés ces dernières semaines, « cette soudaine baisse est un choc », a commenté Toshihiko Matsuno, de SMBC Nikko Securities.

► Faut-il s’attendre à un véritable krach ?

C’est la question que tout le monde se pose : la baisse est-elle passagère ou durable ? Selon les experts de Mirabaud Securities Genève, « la séance d’aujourd’hui sera extrêmement importante (peut-être la plus importante depuis le début de l’année), car elle va tester les nerfs des investisseurs et confirmer (ou non) si nous sommes rentrés » dans une phase de baisse du marché, « ce que nous ne pensons pas ».

Les analystes d’Aurel BGC sont également optimistes. S’ils estiment que « la baisse pourrait durer encore un peu d’ici à la fin de la semaine », ils jugent néanmoins que « les liquidités sont également abondantes et les investisseurs devraient rapidement juger que cette baisse est davantage saine que malsaine », ouvrant la voie à une stabilisation. « Évidemment, si de nouveaux signes tendent à confirmer que l’inflation accélère réellement aux États-Unis, la volatilité pourrait rester durablement plus forte », complètent-ils.

La Croix (avec AFP)
https://www.la-croix.com/Economie/Monde/chute-Bourses-mondiales-trois-questions-

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