mardi 10 juillet 2018

XIe-XXIe siècles Mille ans d'Histoire belge

La Belgique, État improbable, n'en finit pas de s'interroger sur son identité, son passé, son présent et son avenir.

HIST FRANCE BELGIQUE

Curieux État il est vrai, guère plus étendu que la Bretagne (30 000 km2) mais trois fois plus peuplé (10 millions d'habitants), né en 1830 de la scission des Pays-Bas.

À défaut d'une d'une langue commune, les Belges partagent un art de vivre original, tissé d'humour et d'épicurisme. Au carrefour de toutes les cultures ouest-européennes, ils ont en commun la bande dessinée et le football, la bière et le cyclisme, les Brueghel, Paul Rubens et René Magritte, Hans Memling et Charles Quint... ce qui n'est pas rien !

La Belgique à travers les âges

Les Belges sont cités pour la première fois dans le compte-rendu de Jules César sur La Guerre des Gaules. Depuis cette date, il y a 2000 ans, ils ont connu bien des avatars sans jamais perdre leur spécificité : germaniques par un bout, romans par l'autre. En 1830 naît la Belgique sur un air d'opéra...

Désordres féodaux

Au Moyen Âge, la Belgique, qui n'est encore qu'un concept géographique et non national, est divisée entre d'innombrables seigneuries plutôt prospères et dynamiques, plus ou moins indépendantes : comté de Flandre, duchés de Brabant et de Hainaut, évêché de Liège...

- Conformément au traité de Verdun (843), les comtés de Flandre, de Boulogne et d'Artois, à l'ouest, font allégeance aux rois capétiens, mais avec réticence car ils tiennent à commercer librement avec les Anglais, ennemis traditionnels des Capétiens. Le comte de Flandre figure au premier rang des ennemis de Philippe Auguste à la bataille de Bouvines (1214).

Avec la bataille de Courtrai, le roi Philippe IV le Bel tente de remettre les Flamands dans le droit chemin mais il doit y renoncer... Il faudra attendre Louis XIV et le traité d'Aix-la-Chapelle de 1668 pour que la Flandre méridionale, autour de Lille, Boulogne et Arras, entre dans le giron français !

- À l'est de l'Escaut, on quitte le domaine capétien pour entrer dans le duché de Basse-Lorraine. Il fait partie du Saint Empire romain germanique et s'étend jusqu'au Rhin.

En 1339, profitant de la guerre entre France et Angleterre, la Flandre, le Hainaut et le Brabant-Limbourg se lient par un pacte pour consolider leur indépendance. Ainsi s'efface la frontière de l'Escaut.

Charles Quint réunit les Dix-Sept Provinces

En 1369, Marguerite de Male, comtesse de Flandre, épouse le duc de Bourgogne Philippe le Hardi. Leur petit-fils Philippe le Bon acquiert le comté de Namur, le duché de Brabant-Limbourg, puis les comtés de Hainaut, Zélande, Hollande et Frise, et jusqu'à l'évêché de Liège, jusque-là indépendant.

Ainsi les Pays-Bas et la Belgique se trouvent-ils pour la première fois unis sous la férule d'un même souverain, le duc de Bourgogne. Après la mort tragique de Charles le Téméraire, cet héritage fabuleux passe à Maximilien 1er de Habsbourg, époux de Marie de Bourgogne, fille unique du dernier duc de Bourgogne.

Le petit-fils de Maximilien, l'empereur Charles Quint n'aura de cesse de consolider ses possessions occidentales. Né près de Gand et de culture française, Charles Quint est attaché à ses « Dix-Sept Provinces » des Pays-Bas plus qu'à aucune autre de ses immenses possessions. À ce titre, il peut être considéré comme le premier souverain belge !

Plus prospères qu'aucune autre région d'Europe grâce à l'industrie du drap, au commerce, à la pêche, à l'agriculture... les Dix-Sept Provinces connaissent une très grande effervescence intellectuelle et culturelle.

Ainsi accueillent-elles avec ferveur l'imprimerie et la Réforme protestante. Il s'ensuit des persécutions et des déchirements qui ternissent la fin du règne de Charles Quint et le règne de son fils et successeur, le roi d'Espagne Philippe II.

À la fin du XVIe siècle, la religion protestante (version calviniste) s'impose dans les provinces du Nord tandis que le Sud (la Belgique et le Nord de la France actuelles) reste bon gré mal gré fidèle au catholicisme et à l'Espagne. C'est la scission. Le Nord calviniste devient indépendant sous le nom de Provinces-Unies.

Au sud, les Jésuites assurent le triomphe de la Contre-Réforme catholique. Malgré les conditions douloureuses de leur naissance et leur implication dans les guerres européennes, les Pays-Bas espagnols (l'actuelle Belgique) s'épanouissent sous la gestion quelque peu débonnaire des Habsbourg d'Espagne puis d'Autriche. On conserve le souvenir de leur plus prestigieux enfant, le peintre baroque Pierre Paul Rubens.

Champ de bataille européen

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Par les traités d'Utrecht (1713) et de Rastatt (1714), les Pays-Bas espagnols tombent dans l'escarcelle des Habsbourg d'Autriche. En 1792, les révolutionnaires français, en guerre contre Vienne, n'ont qu'une hâte, c'est d'occuper les Pays-Bas autrichiens, menaçants car très proches de Paris.

Pour la maîtrise d'Anvers, Bruxelles, Liège et la Belgique, Anglais et Français vont se faire la guerre jusqu'à la défaite totale des seconds, en 1815, à Waterloo (en Belgique !).

Les Anglais obtiennent la création d'un État-tampon au nord de la France, le royaume des Pays-Bas. Mais cette construction artificielle, dans laquelle les Bruxellois et wallons se sentent humiliés, ne dure guère. Elle aboutit à la nouvelle scission de 1830 et à la naissance de la Belgique moderne.

Le nouvel État, dirigé par un roi et une bourgeoisie très francophile, magnifié par d'illustres écrivains de langue français (y compris ceux d'origine flamande : Émile Verhaeren, Maurice Maeterlinck, Charles de Coster... Jacques Brel), va laisser croire au monde entier qu'il est lui-même à dominante francophone (c'est en français qu'il va administrer et éduquer sa colonie du Congo).

Tensions communautaires

En 1914 comme en 1940, le malheureux pays retrouve sa vocation de champ de bataille de l'Europe. En lot de consolation, après la Seconde Guerre mondiale, sa capitale Bruxelles a l'honneur d'accueillir le siège de l'OTAN et mieux encore [sic] les principales institutions européennes.

Considérée à tort par beaucoup comme une relique médiévale, la monarchie demeure depuis les origines le principal facteur d'unité de la Belgique, sinon le seul ! Léopold 1er (roi des Belges de 1831 à 1865) oriente sans réticence la Belgique vers un régime parlementaire.

Son fils et successeur Léopold II (1835-1909) favorise l'industrialisation du royaume et finance de ses deniers l'expansion ultramarine et la conquête du Congo, au demeurant très critiquée.

Albert 1er (1909-1934) suscite l'admiration par son engagement personnel pendant la Grande Guerre sur le front de l'Yser. Son successeur Léopold III (1934-1951) a une attitude beaucoup plus équivoque après l'invasion allemande de 1940. Il demeure en Belgique, en résidence surveillée au château de Laeken, contre l'avis de son gouvernement, réfugié à Londres.

La question royale divise le pays à la Libération : appelés à se prononcer par référendum en mars 1950 sur le retour du roi sur le trône, les Flamands répondent Oui à 70% et les Wallons Non à 57% ! Léopold III met tout le monde d'accord en abdiquant au profit de son fils. Baudouin 1er monte sur le trône le 16 juillet 1951, à 20 ans. Son frère lui a succédé à sa mort, le 31 juillet 1993, sous le nom d'Albert II.

Albert II ayant décidé de démissionner pour raisons de santé le 21 juillet 2013, à 79 ans, son fils né en 1960 lui a succédé sous le nom de Philippe 1er, avec la lourde responsabilité de maintenir l'unité menacée par les tensions communautaires... 

https://www.herodote.net/histoire/synthese.php?ID=222&ID_dossier=322

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lundi 11 juin 2018

Les trois "premières" de la nouvelle préfète de la Creuse Magali Debatte

ACT INSTALLATION PREFET CREUSE

Le jour même de son entrée en fonction, Magali Debatte dit « nous » quand elle parle de la Creuse et des Creusois. Une priorité:  redynamiser en expérimentant afin de faire de ce département "une  vitrine des nouvelles politiques rurales". Pour le sujet du moment, le cannabis thérapeutique, l'enthousiasme est plus mesuré.   

Première affectation en tant que préfet 

Ingénieure militaire, Magali Debatte, 48 ans, a débuté sa vie professionnelle sur la base de l'île Longue à Brest ( la base des sous-marins nucléaires). Elle a bifurqué vers une carrière de haut-fonctionnaire il y a quinze ans en occupant successivement plusieurs postes axés sur l'aménagement du territoire. C'est son premier poste de préfet. Magali Debatte a ses attaches familiales dans une petite ville du Nord, le Cathau-Cambrésis et était jusqu'à sa nomination en Creuse, secrétaire générale pour les affaires régionales auprès du préfet de la région Hauts-de-France. Auparavant, Magali Debatte a occupé plusieurs postes dans l'administration centrale du ministère de l'Intérieur et deux postes de sous-préfet ( Maine-et-Loire et Sarthe) . Pour elle, une nomination en Creuse représente un défi : « C'est mon premier poste de préfet et je dois faire mes preuves ». Elle a bien noté l'exigence d' « innovation » attachée au PPC (Plan particulier pour la Creuse) et elle se dit « enthousiasmée » par le challenge. La nouvelle préfète est consciente qu' « ici, il est beaucoup attendu de l' Etat »'et qu'en retour ce territoire  bénéficiait d'une « attention particulière de l'Elysée ». : « On attend de nous de l'imagination ».

Magali Debatte, dans son bureau de la préfecture de la Creuse

Première impression en arrivant dans la Creuse 

 «  Ca fait quinze jours que je lis des fiches sur le département. Je suis arrivée ce week-end et j'ai fait beaucoup de route dimanche à travers la Creuse  : j'ai été frappée par des paysages somptueux et par la qualité du bâti rural. Il me semble évident qu'il faut protéger et valoriser ce patrimoine. Ce qui m'a étonné aussi, c'est le maillage très serré de petites routes : il y a toujours plusieurs façons d'aller d'un point A à un point B...avec le GPS ».

En revanche, quand on lui parle des 80 km/heure qui seraient particulièrement pénalisants pour un département comme celui-cî , elle sort sa fiche :  « Le temps moyen d'accès aux équipement publics est de vingt minutes en Creuse, les 80km/heure ne feront pas perdre de temps ».

Magali Debatte, nouvelle préfète, cérémonie de prise de fonction, lundi

Première priorité

« Je suis en charge de la redynamisation de ce territoire. Ma mission c'est de libérer ses ressorts, son énergie et que cela se traduise en projets. La Creuse a vocation a expérimenter des mesures inédites. A devenir un territoire vitrine faisant la démonstration de nouvelles politiques rurales (…) La méthode promue par le gouvernement est elle aussi nouvelle :  nous devons être innovants, imaginatifs, institutions et population mêlées,  sur le mode de la co-construction». Le plan particulier pour la Creuse (PPC) a été engagé, deux enjeux  dominent : « L'agriculture et la santé, ou plus largement les services à la personne».

Avec Philippe Ramon, le chargé de mission dédié au PPC, Magali Debatte entend endosser le rôle d' « un Etat chef d'orchestre : il faut faciliter, accompagner, susciter. » Un comité de pilotage  du PPC aura lieu en fin de semaine : « Toutes les propositions doivent converger en juillet et j'aimerais que l'on puisse réaliser les arbitrages à la fin du mois pour une signature dans le courant du second semestre". Quant aux moyens de concrétiser ces projets : « On les aura ! », lance la représentante de l' Etat.  Magali Debatte pense notamment "à la Caisse des dépôts et à l'Agence nationale de l'amélioration de l'habitat »

Les circuits courts plutôt que le cannabis thérapeutique

  Questionnée sur la proposition la plus en vue du PPC, soit l'expérimentation de la production de cannabis thérapeutique dans le département , Magali Debatte a confirmé qu'elle figurait bien dans les propositions du Plan particulier pour la Creuse, sans faire preuve d'un enthousiasme débordant pour cette idée : « Je ne suis pas sûre qu'il y ait un modèle économique derrière, que ça puisse créer une filière, en revanche, ça fait parler de nous au niveau national et c'est positif » . Pour la nouvelle préfète, au niveau agricole, le plan particulier est particulièrement pertinent pour accompagner des projets « qui  ne détruisent pas les paysages, développent les circuits court et favorisent le bien-être animal ».

[tout le contraire de la loi Agriculture & Alimentation qui vient d'être votée et de la politique menée par le gouvernement sous la contrainte de l'UE. Voir notre publication: France : La loi Agriculture et Alimentation méprise la santé, l’environnement et le bien-être animal… NdR]

Julien Rapegno

https://www.lamontagne.fr/gueret/institutions/politique/2018/06/04/les-trois-premieres-de-nouvelle-prefete-de-la-creuse-magali-debatte_12873391.html

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Alors, pour cette personne, qui n'est pas de la région et qui est préfet pour la première fois,  les Creusois ne se déplacent donc que pour aller dans un service public ????

Et en dehors de l'agriculture et de la santé, il y a des projets pour la Creuse ?
Pas d'artisanat, pas de petites et moyennes entreprises ?

En résumé, du pipotron, du bla bla bla, de la démagogie et des promesses très très vagues !   S.R.

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dimanche 25 mars 2018

La France vers le modèle colonial latino-américain

TRIBUNE LIBRE / Philippe Chapeli

Relire Eduardo Galeano

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Qualifier la Révolution française de « révolution bourgeoise » est un lieu commun mais qui exprime une réalité : la formation d’une bourgeoisie nationale porteuse d’idéaux libéraux et égalitaires. En France, c’est cette combinaison idéologique qui a caractérisé notre lutte des classes et notre histoire. Si au XIXe s. le prolétariat était en Angleterre et les classes en Prusse (dans la constitution prussienne), la lutte des classes était en France ! En France, la bourgeoisie nationale n’est pas complètement autonome et ne doit pas le devenir. Son comportement dépend des luttes et donc de l’articulation des rapports entre classes populaires et classes moyennes.

Que pourrait bien devenir notre pays sans l’idéal de la nation et la réalité d’une bourgeoisie nationale ? La France des années 2010 commence de se rapprocher dangereusement du modèle latino-américain si bien décrit par Eduardo Galeano.

Le délitement d’une nation

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La désindustrialisation de la France semble aujourd’hui coïncider avec la disparition de la démocratie. Depuis la mise en place de l’euro, la France s’est installée dans le déficit commercial, processus qui s’accompagne d’une décomposition de la vie politique. Voilà une entrée en matière économiste assez convenable pour s’interroger sur les liens entre économie et vitalité de la nation. Peut-on imaginer un pays développé sans industrie, sans capitalisme, et sans bourgeoisie ?

Revenons rapidement sur le passé et l’ascension, avant la chute.

En France comme ailleurs, le développement économique a largement reposé sur une collaboration entre l’Etat et la bourgeoisie nationale. Durant la Première révolution industrielle, le gouvernement a donné les impulsions et décidé des grands investissements, puis laissé les acteurs économiques capitalistes agir librement pour exploiter les infrastructures.

Cette période correspond, avec un peu de retard par rapport à l’Angleterre, au moment du développement des idéaux démocratiques. Des crises économiques ont commencé de survenir, à partir du Second empire, quand le capitalisme a prétendu se libérer des régulations étatiques. Mais ce capitalisme est resté national, avec des élites soucieuses de tempérer les politiques qui portaient atteinte aux branches industrielles. Une vie idéologique intense, initiée sous la Révolution française, a accompagné le développement industriel et permis de concilier capitalisme et amélioration du niveau de vie. L’affrontement entre des principes de liberté et d’autorité, d’égalité et d’inégalité a finalement favorisé la lutte des classes, la démocratie libérale et un contrôle national du capitalisme. Sa vie politique très riche a fait de la France, alors en position centrale, un modèle d’innovation.

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Même si la France n’a jamais été un très grand pays industriel, elle fut par excellence le pays de la lutte des classes et l’essai classique de Marx s’appelle en effet «Les luttes de classe en France ». Cette définition de la nation par des classes qui y sont en lutte a duré, tout en s’adoucissant, au XXe siècle. Une réelle inventivité sociale en a découlé, dont un système de ponction à la source de la plus-value du capital, le système des cotisations sociales, encore en vigueur.

Pris dans cette dynamique de long terme, le patronat, temporairement dompté en 1945, a depuis silencieusement reconstitué ses forces, pour finalement vouloir sortir de la dialectique des classes et de la nation, en mettant en place la « construction européenne ». Cette construction s’est révélée une arme de destruction massive de la démocratie libérale, par contournement du cadre national de la lutte des classes. La création de l’Union européenne fut l’aboutissement de ce processus : en 1992, en inventant l’euro, nos classes supérieures ont renoncé à conduire une politique économique indépendante. Les Français, en votant le traité de Maastricht, ont quant à eux renoncé à exister en tant que nation. Leur traditionnelle lutte des classes n’y est plus possible, leur monde ouvrier va redevenir force de travail atomisée.

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Mais un véritable désastre économique s’ensuit, révélé par l’apparition d’un déficit commercial structurel. Un « 1940 » de longue durée est inscrit dans les traités européens TUE et TFUE qui constitutionnalisent les politiques économiques. L’entrée dans l’ère post-nationale a certes débarrassé les classes supérieures de la démocratie et de la lutte des classes, mais le prix économique de cette victoire sociale aura été élevé : libéré de sa nation, notre capitalisme implose. On ne peut toutefois être sûr que notre régression industrielle soit un accident, une conséquence non désirée par des classes bourgeoise peu conscientes du lien entre vitalité de la Nation et force de l’économie. Car en effet, les politiques menées depuis 1992 s’apparentent vraiment à du sabotage. Le choix de Siemens contre Alstom, la destruction programmée de la SNCF, ne sont peut-être que les éléments planifiés d’un choix antinational en action.

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Faire de la politique et prétendre gouverner c’est donc aujourd’hui s’occuper de la « réduction des déficits » et de la gestion de la police. L’introduction du système de la Dette évoque le sort des pays du Tiers-Monde pressurés par le Fonds Monétaire International (FMI) dans les Années 1970. Les Français, par vanité peut-être, veulent continuer de croire qu’ils vivent dans l’une des démocraties du monde libre et dominant. Leur situation réelle est celle du maillon faible dans un nouveau genre de système colonial, cette Union européenne qui comprend des pays dominés et un pays dominant, l’Allemagne, qui impose ses règles et ses hommes.

Or, il existe un continent qui vit cette situation depuis deux cents ans, proche de la France culturellement, par la langue et le tempérament, l’Amérique latine dont l’étude peut nous renseigner sur notre futur.

Le nationalisme comme projet social : le cas de l’Amérique latine

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La société latino-américaine repose sur une dynamique portant des idéaux de liberté et d’égalité, comme la France. Ceux-ci s’incarnent dans des forces sociales qui prennent une forme assez différente de ce qui existe en Europe : les guérillas, les mouvements indigénistes, les cartels, les groupes paramilitaires. Ces dispositifs, dont le fonctionnement est horizontal, sont censés réguler le climat de violence inter-individuelle qui caractérise le continent, en l’absence d’Etat.

Tandis que l’Etat-nation s’est construit sur une longue durée en France, l’Amérique latine n’a ni l’Etat ni la nation. Le nationalisme, qui n’est pas un état, fait donc lui aussi partie de la dynamique générale : « la cause nationale latino-américaine est, avant tout, une cause sociale » affirme Eduardo Galeano1. Au XIXe s., l’Amérique latine s’est beaucoup inspirée des idées issues de la Révolution française. Les courants libéraux, indépendantistes, s’en réclamaient en opposition au système hiérarchique de la monarchie espagnole. Mais ce modèle antiautoritaire n’a pas permis d’organiser l’Etat : le rapport de l’individu à l’Etat est trop lâche.

Cette faiblesse structurelle de l’Etat a favorisé le maintien d’un modèle économique de type colonial et empêché la constitution de capitalismes nationaux. Elle a freiné la formation de bourgeoisies nationales capables, comme en France dans le prolongement de sa Révolution, de se sentir responsables de l’ensemble de la population, à l’imitation de la noblesse.

La description d’un continent qui a conservé son statut colonial en dépit des mouvements d’indépendance est au cœur de l’ouvrage « Les veines ouvertes de l’Amérique latine », d’Eduardo Galeano (1970), tableau surtout économiste de l’Histoire de ce continent.

L’histoire de l’Amérique latine s’oppose à celle des Etats-Unis, dont le modèle économique repose sur l’autonomie vis-à-vis de l’Europe, les richesses produites n’étant pas expatriées. Il semble que la valeur d’égalité, d’horizontalité, ait affaiblit le rapport d’autorité nécessaire à un minimum d’efficacité économique.

Ainsi, l’Amérique latine est restée peu développée, conservant son système de grande propriété : en 1910, à la veille de la réforme agraire impulsée par la Révolution, les terres mexicaines étaient détenues par environ 800 propriétaires, dont beaucoup étaient des étrangers vivant en Europe ou aux Etats-Unis. Sur 15 M. d’habitants, 12 M. travaillaient dans les haciendas2. En 1911, l’écrivain américain John Kenneth Turner déplorait que son pays ait vassalisé le dictateur Porfirio Diaz et transformé le pays en une colonie esclave3. Face au gouvernement nationaliste de Lazaro Cardenas, dont les réformes sociales sont comparables à celles du Front populaire en France, le cartel pétrolier US imposa un embargo entre 1939 et 1942 !!4. La Standard et la Shell s’étaient partagés le territoire mexicain. Cardenas nationalisa l’exploitation du pétrole. Plus au Sud, l’économie du Venezuela se répartit au XXe s. entre le pétrole et les latifundis traditionnels. Dans les années 1950, le Venezuela, considéré comme le grand lac de pétrole de la Standard Oil Company, était la plus grande base militaire américaine présente en Amérique latine. Déjà, au XIXe s. l’industrie en Amérique du Sud reposait sur le bon vouloir des capitalistes européens, qui contrôlaient le commerce.

Le libre-échange, comme le « bon » nationalisme, est un privilège des puissances dominantes. Les indépendances profitèrent ainsi aux grandes puissances commerciales organisant l’industrie et détruisant les productions locales traditionnelles. Pendant ce temps, les Etats-Unis consolidaient leur économie par le protectionnisme. L’exemple des Etats-Unis sortant de la Guerre civile révèle ainsi, souligne Galeano, l’existence de deux modèles historiques, l’un basé sur le libre-échange et l’esclavage, l’autre sur le protectionnisme et l’économie intensive, « deux conceptions du destin national ».

En Amérique latine, cette situation a empêché l’émergence de bourgeoisies nationales. Les bourgeois ne sont que les commissionnaires d’un capitalisme étranger dominateur (les marxistes parlent de « bourgeoisie comprador »). Pour eux, la nation n’est donc pas un objet à défendre :

« La nation n’est qu’un obstacle à franchir – car la dépendance indispose quelquefois – et un fruit délicieux à dévorer.(…) Le grand galop du capital impérialiste a trouvé l’industrie locale sans défense et sans conscience de son rôle historique. Quant à l’Etat, son influence sur l’économie latino-américaine, qui s’affaiblit depuis deux décennies [en 1970] a été réduite au minimum grâce aux bons offices du FMI. (…) En AL, le processus de dénationalisation a été beaucoup plus rapide et plus économique et a eu des conséquences incomparablement plus terribles. »5

Contrairement à l’Europe, dont la bourgeoisie industrielle était devenue hégémonique, l’entreprise fut en Amérique latine essentiellement le fait de l’Etat : « L’Etat occupa la place d’une classe sociale (…) : il incarna la nation et imposa l’accès politique et économique des masses populaires aux bénéfices de l’industrialisation. Dans cette matrice, œuvre des caudillos populistes, ne se forma pas une bourgeoisie industrielle radicalement différente des classes jusqu’alors dominantes ».6 Et, à l’exception du Mexique, les populistes tels que Péron en Argentine ne touchèrent pas à la structure latifundiste.

En Amérique latine, la bourgeoisie, subordonnée aux puissances économiques, redoute donc davantage la pression populaire que celle de l’impérialisme US. En Europe et aux Etats-Unis, elle se développa de manière fort différente.

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Cette réalité explique la capacité de la bourgeoisie en Amérique latine à saboter les économies de leur propre pays quand elles le jugent nécessaire, pour des raisons politiques, en général avec l’appui des Etats-Unis : l’histoire du continent est ainsi ponctuée de mouvements de déstabilisation économique interne, dans le but de s’opposer aux revendications populaires et à la démocratie libérale : au Mexique dans les années 1920, l’un des aspects de la guerre des Cristeros contre la réforme agraire est la mise en place d’un boycott économique pour renverser le gouvernement révolutionnaire. Au Chili, en 1973, un blocus économique interne portant notamment sur les produits de première nécessité, visait au renversement du gouvernement de Salvador Allende. Les déstabilisations de ce type ponctuent enfin l’histoire de la révolution bolivarienne au Venezuela depuis 1999.

Retour en Europe

Se livrer pieds et poings liés à une puissance dominante, au mépris d’un capitalisme national, qu’il s’agisse des Etats-Unis, pour l’Amérique latine ou de l’Allemagne, pour l’Europe, ne fait qu’entraîner les nations déjà constituées vers une situation de type colonial dans laquelle les bourgeoisies ex-nationales se retournent contre leurs peuples. L’idée de « nationalisme comme cause sociale », selon l’expression de Galeano, devra donc à nouveau faire son chemin.

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Ce détour par l’Amérique Latine révèle de manière empirique l’erreur fondamentale des idéologues de gauche qui prétendent que la sortie du capitalisme passerait par la destruction de l’Etat-nation.

Le paradoxe actuel, c’est que les convictions européennes des classes vraiment moyennes, qui incluent les professions intermédiaires et les professeurs de collège, sont très superficielles. En se contentant de stigmatiser, lors des mouvements sociaux ou dans leurs programmes politiques, le Président de la République ou la Constitution de la Ve République, , elles montrent qu’elles n’envisagent la lutte que dans le cadre national. S’agit-il d’une stratégie d’évitement de la question européenne ou simplement d’une viscérale incapacité à se projeter mentalement hors des frontières nationales pour analyser les mécanismes de domination ? Il semble en tout cas exister un sérieux “gap théorique” sur la question de l’insertion des luttes dans les relations internationales. Mais soyons optimistes. Il ne faudrait que peu de choses pour que les classes vraiment moyennes rejoignent les classes populaires, dans un rejet commun du démantèlement de l’Etat-nation.

Philippe Chapelin (historien)

Notes

1. Eduardo Galeano, Les veines ouvertes de l’Amérique latine, 1970, Pocket/Terre humaine, p. 330.
2. Ibid., p. 167.
3. John Kenneth Turner, « Mexico barbaro », 1911.
4. Eduardo Galeano, op. cit., p. 221.
5. Ibid., p. 289.
6.

Ibid., p. 291.

https://www.les-crises.fr/la-france-vers-le-modele-colonial-latino-americain-par-philippe-chapelin/