vendredi 15 décembre 2017

Entretien en direct avec Vincent Brousseau, responsable UPR des questions monétaires - 13/12/17

Entretien en direct avec Vincent Brousseau, responsable UPR des questions monétaires - 13/12/17

Entretien en direct avec Vincent Brousseau, responsable UPR des questions monétaires - 13/12/17

ACT VB UT13CED17

https://www.youtube.com/watch?v=eHFN4u-XZIo

 

 

En lien sur cette page, je suis tombé sur une vidéo:

Ce que François Asselineau ne vous dit pas sur l'Europe
https://www.youtube.com/watch?v=uTvGZQV9xnk

BASE 14 995X225

Comme le titre le laisse entendre, l'UPR ne vous dirait pas toute la vérité sur l'Europe.
La thèse défendue ici par un certain Pierre Douat, médecin généraliste de son état, est que la France aurait perdu sa souveraineté en 1986. Avant, il y avait la "bonne Europe", l'"Europe des Nations" souveraines et ensuite un complot à travers la mise en place de l'Acte unique.
Un scud lancé par je ne sais qui, bien visible sur la page you tube, et dont les commentaires ont, comme par hasard, été désactivés...
cette thèse présente bien des avantages, outre de décrédibiliser l'UPR:
-ça permet d'exonérer les politiques antérieures (Pompidou- Giscard...) en faveur de davantage d'intégration européenne;
-ça permet d'éviter d'expliquer le revirement politique de Mitterrand en 1983 (abandon du programme pour lequel il avait été élu);
-ça permet de ne pas mettre en cause la construction européenne dans son principe, et ses véritables origines;
-ça ouvre pas mal de combinaisons politiques pour rassembler les partisans d'une "autre Europe";
etc.

Méfiez- vous des contrefaçons!

P.G.


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mardi 12 décembre 2017

Quand la "coolitude" des start-up se transforme en prolétariat nouvelle génération

Dans Bienvenue dans le nouveau monde, comment j’ai survécu à la coolitude des start-up, Mathilde Ramadier livre une analyse au vitriol des conditions de travail d’un salarié de jeune pousse. Anglicismes à tout-va, contrôle permanent, culte de la flexibilité… Elle revient pour Challenges sur ces quatre ans de prolétariat nouvelle génération.


 

ARG STARTUP

« Dans ces structures, il y a la reproduction d’un même schéma avec un leader charismatique, incarné généralement par le fondateur de la société, autour duquel se crée un culte de la personnalité. »

Dans votre ouvrage, vous revenez sur quatre années passées au sein de start-up berlinoises entre 2011 et 2015. Des expériences desquelles vous tirez un tableau très noir tant en terme de management, de missions proposées que d’organisation. A quel moment avez-vous pris conscience que quelque chose clochait ?

Mathilde Ramadier : Le déclic est en réalité arrivé assez rapidement, dès l’un de mes premiers entretiens d’embauche en août 2011 à l’issue de mes études. Je postulais alors pour l’un des concurrents d’Airbnb en Allemagne au poste de « manager SEO ». Pour ce job, il fallait être diplômé d’un Bac+5, avoir déjà eu une expérience dans la communication, et maîtriser au moins trois langues. Autant dire un profil assez qualifié. A l’issue de l’entretien, mon interlocutrice m’annonce que le poste sera rémunéré 600 euros brut par mois. Naïve, j’ai demandé si c’était à temps partiel. Bien sûr que non, il s’agissait d’un temps plein. Ce fut mon premier grand choc, qui m’a rendue méfiante mais m’a aussi servi pour la suite.

Pourquoi avoir continué à évoluer dans cet univers si il vous rebutait presque d’entrée de jeu ?

A Berlin, 80% des offres d’emplois dans le secteur des services que je ciblais sont issues de start-up [Mathilde Ramadier a notamment travaillé en tant que graphiste, à la communication de sites internet ou encore dans le e-commerce, NDLR]. Difficile donc de passer à côté. Après, la prise de recul a été facilitée par le fait que je voulais d’abord vivre de mes scénarios de bande-dessinée. Travailler dans ces entreprises était donc plutôt un plan B. Pour autant, je prenais ces emplois très au sérieux. Cela représentait plus qu’un job d’appoint pour moi et je me suis dit à plusieurs reprises que si ça marchait dans l’une des start-up, je m’y investirais pleinement. Mais cela n’a pas été concluant.

Vous avez certes travaillé dans plusieurs start-up, mais seulement à Berlin. Ne faites-vous pas de quelques cas une généralité ?

Certes, mes expériences sont strictement berlinoises mais en quatre ans j’ai eu affaire avec une douzaine de start-up en tant que salariée et freelance. Pour la rédaction de l’ouvrage, j’ai par ailleurs mené mon enquête un peu partout à commencer par la France. Je peux vous affirmer que ce modèle de fonctionnement, qui trouve ses origines aux Etats-Unis, est complètement globalisé et se moque des frontières. A la différence près bien sûr, que le droit du travail n’offre pas le même niveau de protection aux salariés d’un pays à un autre. Quand j’ai commencé à travailler en Allemagne, le salaire minimum n’existait pas, par exemple. Les choses sont bien différentes en France sur ce point.

Dans votre livre, vous critiquez en particulier la quête extrême d’efficacité et de flexibilité demandée aux salariés, sous couvert d’une communication chaleureuse et d’un environnement de travail agréable. En quoi ce fonctionnement s’écarte-t-il vraiment de celui d’entreprises plus traditionnelles ?

Il existe bien sûr des entreprises plus traditionnelles qui reprennent ces codes en version, disons, bêta. Mais il s’agit bien là d’un modèle à part qui se nourrit de l’ère du tout dématérialisé, et d’une espèce d’utopie fondée sur la croyance selon laquelle avoir la bonne idée, la bonne équipe et le bon produit peut révolutionner le monde. Il faut dire que ce type d’idéal tombe à point nommé dans la période actuelle de morosité ambiante.

Selon vous, le vrai visage de ce « nouveau monde » incarné par les start-up d’aujourd’hui n’est en réalité que le reflet d’un « capitalisme sauvage ». Vous allez même jusqu’à comparer leur fonctionnement avec celui d’une « dictature totalitaire » et d’un « régime despotique ». C’est-à-dire ?

Tout à fait. C’est une forme d’organisation totalitaire, voire même sectaire. Dans ces structures, il y a la reproduction d’un même schéma avec un leader charismatique, incarné généralement par le fondateur de la société, autour duquel se crée un culte de la personnalité. Vous avez ensuite l’adoption d’un langage commun généralement bourré d’anglicismes, d’euphémismes et de superlatifs décuplés qui se propagent à une vitesse folle. Les titres de postes eux-mêmes [en référence à certains cités dans son livre : « office manager », « assistant talent recruiter », « growth hacker », NDLR] servent la plupart du temps soit à enjoliver un job banal, soit à masquer une précarité. Plusieurs process sont souvent rebaptisés avec des noms qui se veulent savants mais sont au final très creux. Ajoutés à cette novlangue, des rituels communs, des valeurs communes, une culture d’entreprise commune ou encore une surveillance omniprésente des résultats. Ce qui est assez proche selon moi d’un système totalitaire…. et d’autant plus hypocrite de la part d’entrepreneurs prônant la liberté à tous les étages et qui se révèlent dans les faits plus que liberticides.

Vos collègues partageaient-ils cette analyse à l’époque ?

Il y avait toujours quelques collègues qui partageaient mon avis. Il s’agissait souvent de personnes plus politisées, avec davantage d’expérience professionnelle, ou originaires d’un autre pays. Soyons honnêtes, nous restions minoritaires. Lors de la préparation du livre, j’ai rencontré plusieurs salariés de start-up, en France notamment. Toutes ces personnes se disaient très heureuses les trois premiers mois puis déchantaient généralement ensuite.

Comment expliquez-vous que l’on parle si peu du sujet ?

On ne veut pas le croire. On préfère se dire que ces start-up créent de l’emploi, plutôt que de fouiller du côté de leurs pratiques managériales. C’est une facilité politique et c’est bien dommage, car le phénomène ne fait que s’amplifier. J’en veux pour preuve la volonté d’un nombre grandissant de grands groupes à s’inspirer des pratiques soi-disant agiles des start-up. Avec l’ubérisation et l’explosion du travail indépendant, c’est encore pire.

Ce modèle de management est-il viable à long-terme selon vous ?

De ce que j’ai vu, je ne sais pas si c’est viable mais en tout cas je suis convaincue que ce n’est surtout pas souhaitable. Après la parution de mon livre, j’ai reçu un nombre conséquent de témoignages de salariés qui se reconnaissent dans cette situation et même de certains entrepreneurs très agacés par ce modèle ambiant. Pour faire bouger les choses, il faut continuer à en parler, qu’un maximum de personnes puisse apporter leur point de vue et leur analyse.

C’est ce que vous comptez continuer à faire ?

Oui, il y aura des suites à mon livre, potentiellement sous la forme de BD. Je ne lâche pas le morceau !

Source :

https://www.challenges.fr/start-up/quand-la-coolitude-des-start-up-se-transforme-en-proletariat-nouvelle-generation_477708

 

Ouvrage :

Titre : Bienvenue dans le nouveau monde – Comment j’ai survécu à la coolitude des start-ups 

Auteur : Mathilde Ramadier

Editeur : Premier Parallèle

https://aphadolie.com/2017/12/10/lenfer-des-start-ups/

lundi 11 décembre 2017

Observation spatiale : quand l'Allemagne se joue de la France

L'Allemagne a passé une commande de 400 millions d'euros au constructeur de satellites allemand OHB System pour la réalisation de deux satellites d'observation optique. Au mépris des accords de Schwerin.

ACT ESPACE ALLEMAGNE

Elle est belle l'Europe de la défense... Sans état d'âme, l'Allemagne a déchiré fin novembre les accords de Schwerin signés avec la France en 2002. Berlin a passé une commande de 400 millions d'euros au constructeur de satellites allemand OHB System pour la réalisation de deux satellites d'observation optique. "Pour l'administration française, c'est un coup de canif aux accords de Schwerin dans la défense", explique-t-on à La Tribune. Ces accords ont instauré entre Paris et Berlin un échange d'images optiques Helios et radars SAR-Lupe. Un "Yalta de l'observation spatiale" en quelque sorte, l'optique pour la France et le radar pour l'Allemagne.

"Ce système a permis à chaque pays de se spécialiser et d'éviter de dupliquer les moyens, la France fournissant les images optiques, l'Allemagne et l'Italie les images radars", avait précisé en juillet 2015 l'ancien ministre de la Défense, Jean-Yves Le Drian.

Puis, ces accords avaient été renouvelés avec notamment le lancement du programme Composante spatiale optique (CSO) avec la réalisation de trois satellites d'observation, dont un pour l'Allemagne, qui a investi 210 millions d'euros en 2015. En contrepartie, Paris avait offert à l'Allemagne la part industrielle principale du futur drone MALE (Moyenne Altitude Longue Endurance) européen.

Le leadership de la France en danger

A moyen terme, la France va donc perdre son leadership dans l'observation optique et a confié les rênes du drone MALE à Berlin... avec le succès que l'on connait. Ainsi, récemment, Dassault Aviation a rapatrié en France ses équipes quand les Allemands ont exigé de développer les commandes de vol électriques. D'ailleurs, Jean-Yves Le Drian avait rappelé que le choix d'Helios "était celui de l'indépendance, de notre autonomie stratégique, dans un domaine devenu essentiel à la conduite des opérations. Nous étions alors les premiers à faire un tel choix en Europe et les troisièmes dans le monde". A l'avenir, la France devra désormais composer avec les Allemands dans l'optique spatiale. 

Tout était parfait jusqu'à cette commande de deux satellites d'observation optique à très haute résolution (30 cm) de Berlin à OHB, qui ne maîtrise pas cette technologie déjà dépassée. Même si elle s'en défend en jouant sur les mots, l'Allemagne a bel et bien rompu ces accords. La direction générale de l'armement (DGA) est même intervenue il y a deux mois environ. En pure perte. Sous l'influence de son industrie spatiale, l'Allemagne est passée outre cette fois-ci et a refusé une aide industrielle française. Elle avait déjà tenté dans le passé d'imposer le projet Hiros (High Resolution Optical System ou Système optique à haute résolution) développé à partir de 2009 avec les États-Unis. Mais Berlin y avait finalement renoncé après une intervention musclée de l'ancien délégué général pour l'armement, Laurent Collet-Billon.

Mais de qui se moque l'Allemagne?

L'Allemagne justifie cette décision en expliquant que ces deux satellites seront utilisés par les services secrets allemands (BND) placés sous l'autorité de la chancellerie et non du ministère de la Défense allemand lié par les accords de Schwerin. La ficelle est grosse... et les Allemands se moquent bien une nouvelle fois des Français. Une habitude mais ils ont bien raison d'insister finalement puisque les politiques français encouragent avec beaucoup de naïveté et de romantisme la coopération franco-allemande. C'est donc un nouveau renoncement de la France face à une Allemagne puissante qui avance. Car avec ce programme, Berlin crée un nouvel acteur (OHB) dans l'observation optique qui va, dans le futur, concurrencer Thales et Airbus à l'export. Mais les politiques passent et les emplois... disparaissent.

https://www.latribune.fr/entreprises-finance/industrie/aeronautique-defense/observation-spatiale-quand-l-allemagne-se-joue-de-la-france-760854.html#xtor=EPR-2-[l-actu-du-jour]-20171208

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samedi 2 décembre 2017

Les paysages de l’éolien : on ne peut plus faire sans les citoyens

L’impact paysager des éoliennes et l’industrialisation des campagnes qu’elles représentent soulèvent de nombreuses oppositions. La querelle pose une question politique : l’éolien peut-il être autre chose que la poursuite du monde industriel, fondé sur la croissance, la consommation et la marchandisation du bien commun ?

ARG EOLIEN 4

« C’est quand même particulièrement cruel de détruire l’environnement au nom de l’écologie, vous ne croyez pas ? » Michel Broncard, vice-président de la Fédération environnement durable, ne mâche pas ses mots. « Dans toute cette affaire, il n’y a que le vent qui soit propre », lance-t-il. Bien loin des couloirs feutrés du colloque éolien, ils sont plus d’une centaine réunis ce 7 octobre dans le centre-ville de Carcassonne pour une manifestation « contre l’éolien industriel ». Cheveux blancs, pancartes de fortune, mégaphone pour dénoncer la « démocrature », les « soldes du patrimoine » et dire non à l’obstination et aux éoliennes. Cas emblématique de la lutte anti-éolienne dans l’Aude, la situation dans la commune de Bouriège. Comme pour chaque projet faisant l’objet d’une contestation, il faudrait des volumes pour décrire les innombrables épisodes de cette mobilisation, qui dure depuis 2004. Particularités de ce projet : la destruction partielle, en 2013, d’un site archéologique connu, mais jamais fouillé, à Saint-Pierre-le-Clair.

Manifestation à Carcassonne, le 6 octobre 2017.

Malgré un avis défavorable du commissaire enquêteur et de la commission du patrimoine, le préfet a donné son autorisation. Depuis, les recours se sont succédés, leurs rejets aussi, comme dans la majorité des projets éoliens. Mais le retard a fait abandonner plusieurs développeurs : « On en est à la quatrième société », indique Agnès, du collectif du Pont du Rec. La dernière en date, Valeco, a tenté un passage en force en janvier 2017. Mais, pour accéder au lieu d’implantation des éoliennes, il faut emprunter des chemins d’accès étroits situés en partie sur des propriétés privées, dont les habitants ne s’en laissent pas compter. Ainsi est née la première Zad anti-éolien industriel. La tension est montée au fil des semaines jusqu’à aboutir à une confrontation physique entre les opposant-e-s et l’entreprise de transport du matériel, finalement autorisée à passer par la préfecture.

« Le stade ultime du contrôle de l’industrie sur la nature sauvage » 

« Ils font la loi et prennent le pouvoir sur la ruralité », soupire Agnès. Bouriège est un cas exceptionnel, mais révélateur de la façon dont se vivent souvent les installations d’éoliennes sur le terrain. À chaque manifestation ou rassemblement similaire, on retrouve les mêmes questions, la même indignation, avec désormais une politisation plus importante. En Lozère, on refuse désormais globalement l’éolien, après avoir vu les effets produits dans le département voisin de l’Aveyron : « Les promoteurs ont toujours réponse à tout, toujours raison, mais nous sommes certain que, si nous les laissons s’implanter, cela va finir ici comme en Aveyron, avec des éoliennes partout, il n’y a pas de frein », se désole Michel Cogoluègnes, de l’association Les Robins de la Margeride, qui constate « les divisions, les haines entre habitants et la disparition de solidarités » dans les villages où l’éolien s’est implanté.

Aujourd’hui, il ne s’agit donc plus seulement de lutter contre « la destruction de nos paysages » et la « baisse de la valeur foncière de résidences secondaires » ou les craintes sur l’activité touristique. Il est plus généralement question « d’abandon des citoyens », contre « le mépris et l’obstination ». Et, à chaque fois, on retrouve mêlées les revendications du « pas chez moi » avec des critiques plus globales du système énergétique et politique, et de plus en plus fréquemment de la part des militants ou ex-militants écologistes. Ainsi Monique, croisée à la manifestation de Carcassonne : « Je faisais du solaire dès les années 1980 » ; mais elle s’indigne de la tournure que prend l’éolien. « On nous vend les éoliennes comme on nous a vendu le nucléaire il y a cinquante ans. » Pour elle, c’est « le stade ultime du contrôle de l’industrie sur la nature sauvage ».

 Un nouveau « paysage » pour l’énergie 

La critique « paysagère », souvent évacuée parce qu’elle serait « subjective », a son importance. Mais c’est indéniable, les éoliennes se voient, et de loin. Entre un mât qui culmine à 120 mètres de haut et le clocher de l’église de 12 mètres en surplomb du moindre village, la rupture d’échelle n’a jamais été aussi grande. Est-ce vraiment si laid ? Il pourrait y avoir une forme de beauté dans la machine, l’alignement des parcs, en respect strict des courbes de niveau, cet écartement régulier, mathématique, entre deux mâts. Dans l’Aude, les rapports sur l’impact paysager préconisent désormais de créer des « espaces de respiration » entre les différents parcs déjà installés pour éviter l’effet d’encerclement.

Mise en perspective des éoliennes et du clocher du village d’Avignonet-Lauragais (Haute-Garonne).
Mise en perspective des éoliennes et du clocher du village d’Avignonet-Lauragais (Haute-Garonne).

Pour les développeurs, la critique n’est que peu audible. Ils ont l’impression de faire honnêtement leur travail, de compenser avec toutes les contraintes (environnementale, militaire, patrimoniale, géographique…) pour ne s’implanter que dans de petits espaces où ils tâchent de réduire les impacts au minimum.

Mais, si l’on s’en tient à cela, on reste encore et toujours sur une optique technicienne du paysage et de l’implantation des turbines éoliennes. Alain Nadaï, sociologue au Centre international de recherche sur l’environnement et le développement (Cired), explique la particularité de la France dans son rapport au paysage : « On a une tradition du paysage très visuelle. On considère que ce qu’il y a à protéger dans un paysage, c’est le patrimoine, ce qui est classé. » Alors que dans d’autres pays, comme dans le nord de l’Allemagne, « on pense le paysage comme le lieu de la gestion par l’assemblée des habitants d’un territoire ». C’est justement dans ces régions qu’est né l’éolien industriel, dans des conditions bien différentes. En France, difficile d’intégrer la notion de « paysage du quotidien », toutes « ces manières de s’approprier un environnement, sa perception et la valeur que chacun y met ainsi que les liens sociaux qui s’y nouent ». Balade en famille, point de repère pour se situer dans le monde, moyen de construire des solidarités à l’échelle d’un versant, d’une vallée…

Manifestation Rodez, 21 janvier 2017.

Implanter une éolienne au milieu d’un territoire n’est en cela jamais neutre. « Toute technologie n’est pas un pur artefact technique, elle compose un monde, elle incorpore des options politiques, en requalifiant la connaissance du milieu », souligne le chercheur. On n’a ainsi jamais aussi bien connu l’espace marin que depuis qu’on y fait des études précises en vue de l’implantation de l’éolien off-shore. « L’éolien français a été jusqu’ici un éolien privé, de développeurs individuels, qui a du mal à prendre en compte les ressources partagées . »

Il n’y aura pas d’éoliennes partout 

Pour le pouvoir politique, cette approche est difficile à saisir. Pour l’heure, on en reste à des objectifs de politique publique, des paliers chiffrés, depuis les lois Grenelle 1 et 2 et la loi de transition énergétique : diminution de 30 % de la consommation d’énergie d’ici à 2030, division par 4 des émissions de gaz à effet de serre et augmentation de la part des renouvelables à 40 % de la production d’électricité à la même échéance. Ces objectifs seront réévalués avec la programmation pluriannuelle de l’énergie qui sera discutée début 2018. L’éolien représente à ce titre l’une des sources principales du nouveau « mix » énergétique.

Les choses évoluent. Si la volonté affichée est de réduire les freins administratifs et de simplifier les procédures de recours, le pouvoir a ouvert avec les lois sur l’économie sociale et solidaire de nouvelles possibilités de participation citoyenne aux projets éoliens. Un fonds de l’Ademe (Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie) serait également à l’étude pour permettre aux collectivités de piloter des projets jusqu’ici entièrement privés. Au ministère, on préfère attendre les résultats des discussions en cours et les premiers éléments de la programmation pluriannuelle de l’énergie pour communiquer sur le sujet.

Sur le terrain, les maigres tentatives de déconcentrer la politique énergétique ont abouti à l’annulation par la justice de quatorze schémas régionaux éoliens, le dernier en date en Languedoc-Roussillon pour « défaut d’évaluation environnementale ». Une décision « qui ne change rien », pour Agnès Langevine, vice-présidente EELV de la région Occitanie, notamment chargée des questions environnementales.

Inauguration de la base de maintenance éolienne de Soubès (Hérault), le 23 novembre 2017. À droite, Agnès Langevine (EELV), chargée de l’environnement de la région Occitanie, aux côtés de Sébastien Steimer, directeur d’Enercon Service France.

Rencontrée à l’occasion de l’inauguration d’une base de maintenance d’Enercon dans l’Hérault, elle affirme l’objectif de devenir la première région d’Europe à énergie positive (soit produire plus d’énergie que la région n’en consomme). L’annulation du schéma régional éolien des anciennes régions n’est pour elle que le résultat d’une « mauvaise interprétation » d’une circulaire de l’État qui pouvait laisser croire que l’évaluation environnementale était facultative. Elle vise plutôt les nouveaux Sraddet (schéma régional d’aménagement, de développement durable et d’égalité des territoires), qui incluront cette fois les analyses environnementales ; et surtout « la région va être pionnière en mettant en place une Agence régionale énergie/climat, qui s’occupera en même temps des énergies renouvelables et de la sobriété énergétique ». On sait aussi qu’il n’y aura pas d’éoliennes partout. De par la contrainte physique de la ressource, des impacts sur le patrimoine, les zones protégées, etc., tout le territoire ne sera pas concerné par la question.

L’implication complète des citoyens dans la décision et les choix communs

Mais si ces ouvertures laissent présager la possibilité du développement moins brutal de l’énergie, elles n’abordent pas la question politique de fond : pourquoi a-t-on besoin de produire cette énergie ? Pour quel développement ou hypothétique « croissance verte » ? Que signifie utiliser la ressource du vent, faire une marchandise de ce qui est un bien commun ? Quel est le sens de créer une continuité d’urbanisme industriel entre les villes de plus en plus peuplées et les campagnes, qui selon les opposant-e-s « deviennent des zones industrielles » de l’électricité ? On ne peut plus écarter d’un revers de la main l’analyse de ceux et celles qui estiment qu’il y aurait là une « colonisation économique d’un territoire » avec des campagnes qui deviennent « des zones industrielles de production d’énergie pour les métropoles ». La critique est celle de l’éolien « et de son monde », et cette forme de production d’électricité, si elle permet en partie de répondre aux défis climatiques et énergétiques, n’est pas nécessairement plus enviable que celui des bétonneurs de tout poil sur le plan social et politique.

Dans son ouvrage Les Illusions renouvelables (éditions l’Échappée), l’auteur libertaire José Ardillo met bien en évidence cet impensé de l’aspect politique de l’énergie, absent de la pensée capitaliste contemporaine mais aussi des marxismes et même des anarchismes du XIXe siècle qui rêvaient déjà de société idéale et d’abondance énergétique avec la « force du vent ». L’auteur constate que, loin de répondre à une nécessité sociale, la transition énergétique deviendrait un « désir banal de reconvertir une plus grande partie de la production énergétique en technologies plus propres et plus efficaces, sans poser la question la plus importante : où nous mène le maintien de certains besoins ? (...) Avons-nous encore la possibilité de choisir comment nous voulons vivre et d’évaluer comment nous pouvons vivre ? »

Les éoliennes ne sont en cela pas plus ou moins vertueuses que les autres énergies. Les promoteurs de l’éolien sont pas animés de sentiments malsains ou machiavéliques, simplement ils ne font que leur travail d‘entreprise : construire une rentabilité économique en exploitant une ressource. En cela, ils s’insèrent dans un système économique et une répartition inégalitaire du pouvoir et s’y plient. Autant l’admettre ouvertement et poser désormais le débat sur un plan politique. En arrêtant de considérer les citoyennes et citoyens comme incapables de prendre conscience des enjeux fondamentaux de l’épuisement des ressources, de l’effondrement des écosystèmes et des changements climatiques.

Certes, l’opposition ne s’exprime pas toujours avec les arguments exacts ou la bonne connaissance technique du secteur, mais elle n’en reste pas moins valable. On ne peut pas mener une politique énergétique avec des ingénieurs et des experts, qui auront de toute façon toujours une supériorité intellectuelle de fait par leur connaissance approfondie du champ d’action. Désormais, les impératifs globaux impliquent l’implication complète des citoyens dans la décision et les choix communs, et pas seulement par les mécanismes traditionnels de démocratie représentative et délégataire. Ce n’est qu’à cette condition fondamentale que l’on évitera de reproduire les mêmes mécaniques qui ont conduit à l’impasse du nucléaire et des fossiles et qui rend si difficile aujourd’hui leur sortie. Pour la politique éolienne comme pour le reste, il est temps que le vent tourne.





Source : Grégoire Souchay pour Reporterre

Dessin : © Berth/Reporterre

Photos : © Grégoire Souchay/Reporterre

https://reporterre.net/Les-paysages-de-l-eolien-on-ne-peut-plus-faire-sans-les-citoyens


 

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On remarquera au passage qu'à EELV, on ne perd pas de vue l'objectif politique de mise en concurrence des régions dans un cadre "européen", y compris en matière d'écologie/industrie...  P.G.

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jeudi 30 novembre 2017

L’économie de l’éolien, de plus en plus concentrée, n’est pas alternative

Le secteur de l’énergie éolienne concerne de multiples acteurs aux rôles bien spécifiques, du « turbinier » à l’exploitant en passant par le développeur et l’« agrégateur ». Avec la dérégulation du marché de l’énergie, le secteur n’échappe pas non plus à la concentration et à la financiarisation.

ARG EOLIEN 3

Il n’était peut-être pas nécessaire de commencer par l’atelier spécifique sur les « bridages acoustiques » et la différence entre les « balourds aérodynamiques et massiques ». Et pourtant, c’est bien de cela dont on parlait, ces 19 et 20 septembre, à Paris, pour cette 8e édition du colloque national éolien dédié aux « solutions concrètes pour la France de demain ». Un rendez-vous organisé par l’association France énergie éolienne, qui regroupe 90 % des acteurs de l’éolien en France. Comprenez : des entreprises de la filière venues du monde entier, et qui investissent et travaillent sur le territoire français.

Bienvenue dans un monde où tout est bleu, comme le ciel, et blanc, comme les machines. Un rendez-vous au croisement entre le monde des ingénieurs, des techniciens et des commerciaux. Ici, comme dans beaucoup d’autres sphères, on croise essentiellement des hommes blancs en costume, plutôt jeunes. La plupart ne travaillent dans le domaine que depuis moins de cinq ans : « La filière est encore jeune », m’explique-t-on. Si jeune qu’on n’hésite pas à utiliser de nombreux gadgets pour la promouvoir, de la clef USB au casque de réalité virtuelle pour visiter une éolienne en passant par la vidéo collaborative pour décrire « son expérience » de l’éolien.

Lors du 8e Colloque national éolien, à Paris.

Le discours introductif d’Olivier Perot, directeur de Senvion et président de l’association organisatrice, France énergie éolienne (FEE), ne laisse aucun doute sur les affinités du moment : « Des forces puissantes sont en marche », lance-t-il d’emblée au public, avant de faire un éloge du « progrès » dont « des philosophes à la noix nous disent que c’est un mot dépassé ». Pour lui, c’est clair, « l’éolien est le moteur de la transition énergétique qui est en marche ». Clairement, on est plus proche de la « start-up nation » que de l’écologie politique, même si l’objectif commun est « de vivre dans un monde où notre énergie ne met plus en danger les générations futures ».

Regardez le clip réalisé au colloque éolien:

https://reporterre.net/L-economie-de-l-eolien-de-plus-en-plus-concentree-n-est-pas-alternative

Difficile d’échapper à la communication omniprésente et d’obtenir des informations claires. On est là pour se vendre, se faire bien voir, certaines entreprises n’hésitant pas à jouer des codes sexistes les plus traditionnels pour attirer d’éventuels clients, même si l’on échappe aux outrances du Salon de l’automobile. Ici, on est entre professionnels pour parler business et rencontrer de potentiels investisseurs. Se croisent les trois grandes familles de l’industrie éolienne : constructeurs, développeurs et exploitants, auxquels s’ajoutent des fournisseurs de service spécialisés.

« L’éolien te force à avoir beaucoup de compétences » 

Les constructeurs, ou « turbiniers », impossible de les manquer. Avec leur déploiement de maquettes et de films promotionnels, ils sont là pour vendre leur machine, le dernier modèle de la gamme 2 MW ou la super-éolienne de 4 MW terrestre (retrouvez les explications techniques dans notre précédent article). Entreprises imposantes au rayonnement international, les plus importantes en France sont les Allemands de Senvion, Nordex et Enercon, les Danois de Vestas. À eux quatre, ils représentent 80 % des éoliennes installées dans le pays. Il y a aussi des noms plus connus, comme Siemens, qui vient de fusionner avec l’Espagnol Gamesa, ou les États-Uniens de General Electric Renewable Energy. Manquent à l’appel Goldwind (Chine) et Suzlon (Inde), encore peu présents en Europe.

Et la France ? Seul le groupe Vergnet, basé à Ormes, dans le Loiret, produit des éoliennes de moyenne puissance (20 kW). Placé en redressement judiciaire le 31 août dernier, il est en attente de repreneur, peut-être par le groupe chinois Sinovel. Pour les éoliennes plus puissantes, Poma-Leitwind, branche du leader italien des remontées mécaniques, démarre seulement cette année la construction des premières éoliennes de 1 à 3 MW « made in France » dans ses usines de Savoie et de l’Isère.

Viennent ensuite les développeurs, plus nombreux : de la petite PME du fond du Lauragais à des grands groupes, des passionnés de l’environnement aux affairistes sentant le filon, il y a vraiment de tout. Ce sont les développeurs qui réalisent des études de potentiel éolien, repèrent les territoires les plus intéressants et les moins contraignants. Eux également qui rencontrent sur place les propriétaires de terrains et les élus, puis réalisent toute la procédure de concertation, les réunions d’information, la présentation du projet, jusqu’à sa concrétisation. Un travail qui nécessite une grande polyvalence, dit Charles Strauss, chargé d’étude chez H2Air : « Il faut une quinzaine de spécialistes, dans l’environnement, le commercial, le juridique. » Bien sûr, tous ne fonctionnent pas ainsi, certains préférant confier à des entreprises spécialisées des tâches nécessaires à l’élaboration d’un projet : études d’impacts, concertation, BTP… Le plus souvent, pour réduire le risque financier, ils créent une société de projet pour chaque parc envisagé. Ces sociétés appartiennent à l’entreprise mère qui est responsable si la filiale fait défaut.

Effet pervers des recours en cascade contre tous les projets : certains n’ont pas la capacité financière d’aller au bout et se tournent donc vers les plus gros développeurs qui, en échange de leur garantie, prennent des parts dans les projets.

« Un grand travail en amont de concertation » 

Enfin on trouve les exploitants. Car beaucoup de développeurs n’ont pas la capacité ni la volonté d’entretenir des parcs, avec la logistique, la maintenance et l’infrastructure nécessaires. C’est ainsi qu’aussitôt construit, un parc éolien est souvent revendu à un exploitant puis à un autre.

Deux entreprises dominent en France le marché de l’exploitation des éoliennes : Engie (ex-GDF), qui a racheté en avril dernier l’historique Compagnie du vent ; mais surtout EDF-Energies nouvelles (ou EDF-EN), filiale à 100 % d’EDF. Absent du colloque éolien, EDF-EN est pourtant dans nombre de discussions. Et pour cause… En off, un développeur nous explique : « La plupart du temps, ce sont les plus brutaux ; ils arrivent sur les territoires comme des rois parce qu’ils peuvent se permettre de proposer des retombées financières importantes. » Mais leurs parcs éoliens sont souvent cités comme mauvais exemples en matière de concertation ou d’impact paysager mal pensé, comme en témoigne le plateau du Lévezou, en Aveyron ou dans la plaine narbonnaise. En bref, comme le résume ce développeur : « Là où EDF-EN est passé, derrière, on rame pour construire de nouveaux projets. »

Installation des parcs par constructeur et exploitant, mi-2017.

Développer un projet éolien demande d’avoir les reins solides. Car, en moyenne, il faut dix ans entre la première rencontre avec les élus et propriétaires d’un terrain et la mise en marche d’une éolienne. Selon Arnaud Gossement, avocat spécialisé dans le droit de l’environnement et administrateur d’Enerplan (solaire), cela tient à la nature industrielle de l’éolien : « Comme pour tout projet important, il y a un grand travail en amont de concertation, de rencontres essentiellement avec les élus et les propriétaires mais aussi avec des réunions publiques. Sans l’appui des collectivités, je n’ai jamais vu un projet sortir de terre. »

Ensuite vient la phase des procédures administratives : étude d’impact pour les oiseaux, les chauves-souris, les paysages, la relation avec les Bâtiments de France, l’armée, les services préfectoraux, pour aboutir à une enquête publique, au bout de quatre ans de travail préalable.

Il faut également prévoir le raccordement au réseau électrique, avec un gestionnaire du réseau, Enedis, qui n’est pas toujours parfaitement coopérant. Est-ce parce qu’il s’agit d’une filiale d’EDF, qui n’a pas encore tourné la page du nucléaire ?

En moyenne, il faut cinq ans de plus en France que dans les autres pays européens pour finaliser un projet éolien. Pourquoi ? Essentiellement à cause des recours des opposants aux projets : « C’est rare de n’en avoir aucun. Même si ce sont des petites associations, la justice va mettre un ou deux ans pour se prononcer sur la forme et sur le fond », estime Arnaud Gossement. Et ces recours peuvent se multiplier : sur le permis de construire, sur l’enquête publique, sur le plan local d’urbanisme voire sur le schéma régional éolien. Avec, à la clef, un appel voire un recours au Conseil d’État.

Comparatif des recours contre le nucléaire et contre l’éolien.

Tous les acteurs de la filière rencontrés partagent ce sentiment d’être des victimes, de rencontrer des freins considérables sur leur route. Et pour eux, c’est l’appareil de production électrique, de l’École des mines à EDF, qui forme ce que l’écologiste Corinne Lepage appelait « l’État nucléaire » et qui freine leurs ambitions. Comme si les associations et riverains qui se lèvent ici et là n’agissaient pas de façon autonome, refusant, à tort ou à raison, que les éoliennes industrielles s’implantent sur leur commune.

Le dernier coup en date vient de l’armée, qui prévoit, selon un projet de décret, d’étendre les zones d’exclusion aérienne de ses radars de 30 à 70 km. Une concertation a démarré sous l’égide du ministère de la Transition énergétique pour trouver des solutions avec les acteurs de la filière. Résultats attendus d’ici le début d’année 2018.

Un changement du régime économique

2017 est une année charnière à de nombreux titres pour l’éolien. Depuis le mois de janvier, le système de rémunération a considérablement évolué. Pour comprendre, il faut faire un brin d’analyse de fonctionnement du marché de l’énergie.

Jusqu’ici, quand on produisait de l’énergie éolienne, on devait passer un contrat avec le distributeur EDF, pour une durée donnée et avec un tarif de rachat garanti à un prix donné. Un tarif d’achat largement subventionné, pour encourager la filière dans cette période naissante. Le financement s’opérait via une taxe sur les factures d’électricité, la « contribution au service public de l’électricité » (CSPE). En 2016, selon la Commission de régulation de l’énergie, l’éolien recevait 17 %, soit 1,3 milliard d’euros, du montant de cette taxe.

Mais l’Union européenne a accéléré la mise en concurrence du marché de l’électricité et des énergies, la France a donc dû adapter sa réglementation et supprimer ce tarif de rachat garanti pour le remplacer par de nouveaux dispositifs.

Pour Marine Bourboulon, chef de projet chez Boralex, « l’éolien commence à devenir mature et à se passer de subventions. Depuis le 1er janvier 2017, on aura donc désormais deux cas de figure. Pour les nouveaux parcs de maximum 6 éoliennes, l’opérateur vendra son électricité au tarif du marché, à laquelle s’ajoutera un complément de rémunération versé par l’État pour atteindre un tarif cible ». Si le tarif de rachat garanti permettait d’atteindre environ 80 €/MWh produit, le nouveau complément de rémunération se fonde sur un tarif de référence de 72 €/MWh pour les premiers mégawattheures produits puis descend à 40 €/MWh.

Rémunération et complément de rémunération des producteurs.

Un secteur en pleine concentration, avec des firmes de plus en plus puissantes

Mais surtout, pour les parcs plus importants (ou dépassant 6 MW de puissance totale), l’État procèdera désormais par appel d’offres et mise en concurrence. C’est lui qui choisira donc des lots en fonction de ses objectifs politiques. Ce 1er décembre sera fermé le dépôt des candidatures pour six tranches de 500 MW d’ici à 2020.

Mais tout ceci s’inscrit dans un contexte européen très libéral. Du fait des directives européennes, le marché a été en partie ouvert à la concurrence avec la fin progressive des tarifs réglementés. Si, pour le consommateur, cela s’est surtout traduit par une hausse des factures, les industriels sont engagés dans une grande course à la rentabilité. Conséquence : les moins puissants disparaissent ou sont rachetés. Le secteur des renouvelables n’échappe pas à cette concentration, qui provoque également des plans de licenciements.

La fusion de Siemens avec Gamesa Renewable Energy provoque déjà la suppression de 6.000 emplois dans le monde, un quart de ses effectifs. Les autres turbiniers ne sont pas en reste, avec une baisse des deux tiers de la valeur des actions en 2017 pour General Electric-RE, Nordex et Vestas, ce dernier annonçant mi-novembre une baisse de 6 % de son chiffre d’affaires. L’Allemagne, un puissant moteur du secteur, évolue elle aussi, selon Emmanuel Fayat, responsable commercial chez Enercon : « L’Allemagne, déjà avancée dans sa transition énergétique, a modifié cette année son niveau de réglementation et diminué le volume de puissance raccordé. D’où une baisse des prévisions d’installations. »

Pour les entreprises cotées en Bourse, Vestas, Siemens-Gamesa ou Nordex, la baisse des commandes d’éoliennes conduit directement à une chute du cours de l’action. Àl’inverse, Enercon, entreprise d’origine familiale, reste relativement épargnée. « La France demeure un des marchés les plus stables, et le changement du mode de rémunération va se faire progressivement, avec un double système pendant quelques années », espère le constructeur.

Mais partout, les offres d’achat ou de rachat se multiplient. Il est fort à craindre que l’on aboutisse à une plus grande concentration d’entreprises qui écrase toutes les autres, notamment les plus vertueuses. Le renouvelable ne renouvelle pas les pratiques économiques. « Le secteur n’est pas plus vertueux qu’un autre », reconnaît Stéphane Chatelin, de Negawatt.

Derrière toute cette logique folle, les soucis écologiques pèsent finalement bien peu, les objectifs de réductions de consommation d’énergie semblent bien lointains. Et les problèmes posés par la technologie éolienne restent, eux, au second plan.

  • À suivre... demain

Source : Grégoire Souchay pour Reporterre

Dessin : © Berth/Reporterre

Photos :
. colloque : © Grégoire Souchay/Reporterre
. Installation des parcs par constructeur et exploitant, mi-2017. © Baromètre éolien 2017, FEE
. comparatif recours : @PaulNeau sur Twitter

https://reporterre.net/L-economie-de-l-eolien-de-plus-en-plus-concentree-n-est-pas-alternative

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mardi 28 novembre 2017

L’éolien signe la fracture entre deux visions de l’écologie

27 novembre 2017 / Grégoire Souchay (Reporterre)

 

ARG EOLIENNES

 

 

Emblème de la transition énergétique ou avatar vert du capitalisme ? L’énergie éolienne divise les écologistes. Reporterre a mené une grande enquête, en cinq volets, pour examiner en détail les questions soulevées par le développement de cette industrie et les enjeux qui l’accompagnent.

 

Elles sont là, partout autour de nous. Dans les rues et dans les campagnes. Chez les grands énergéticiens, Total, EDF, Engie, mais aussi dans des pubs pour des assurances, pour des produits de la ferme, même en photo dans les toilettes d’un TGV. Qui ? Les éoliennes, bien sûr. Elles sont désormais un élément constitutif de l’imaginaire collectif contemporain. En quelques dizaines d’années, ces machines produisant de l’électricité par la force du vent sont devenues le symbole par excellence de notre siècle, associées aux discours sur le « développement durable » ou « la transition énergétique ». Et de fait, c’est bien la technologie renouvelable qui se développe le plus aujourd’hui en France. Si l’hydraulique est encore le premier poste d’énergie « propre », les équipements sont vieillissants et l’époque des grands barrages est désormais révolue. Place donc au solaire, mais surtout aux éoliennes. On les retrouve sur les crêtes du sud du Massif central, dans les grandes plaines du Centre, du Nord et de la Champagne, des monts du Morvan aux littoraux occitans, et bientôt demain en mer au large de la Bretagne et de la Normandie voire de la côte catalane.

 

Et « c’est une chance », clament ensemble des écolos, engagés depuis des dizaines d’années dans les associations environnementales, comme France nature environnement ou la commission énergie d’Europe Écologie les Verts. Certains ont fait profession de leur engagement, en créant des bureaux d’étude ou des PME innovantes. Dans ces milieux plutôt urbains, proches des ingénieurs et des techniciens voire de la « start-up nation », l’éolien est vu comme une « technologie fiable, qui a fait ses preuves et comme une énergie hautement compétitive », ainsi que l’explique Olivier Perot, directeur de Senvion Europe et président de France énergie éolienne. Une « chance » d’abord et avant tout pour parvenir à la sortie du nucléaire, de ses risques et des dépendances induites. Mais aussi une « chance » économique, un potentiel d’investissement et de croissance, une « économie verte » durable capable de reconvertir des anciens bassins industriels et de transformer en profondeur le mode de production centralisé du nucléaire français. Mais pour cela, il faut faire vite. L’urgence climatique avance inexorablement. Alors, il faut développer, construire, massifier les parcs solaires et éoliens, dans un calendrier qui s’impose comme une évidence.

 

L’éolien révèle la fracture entre deux visions de l’écologie

 

Le problème, c’est que le développement de la filière s’oppose aussi à d’autres écologistes, tout aussi convaincus, souvent plus ruraux, peut-être moins insérés dans la mondialisation. Il peut s’agir de propriétaires retraités de maisons secondaires soucieux de la valeur de leur bien, mais aussi de plus jeunes gens, tentant d’utopiques « sorties du système », en recherche de modes de vie moins coûteux en énergie. Les écolos critiques de l’éolien sont plus nombreux qu’on le pense. Certains tentent des alliances dans l’action avec des groupes peut-être moins radicaux sur la sortie du nucléaire, d’autres rejettent en bloc l’atome, l’éolien, et le solaire comme une même mécanique capitaliste qui change simplement de forme.

Le point commun, c’est la dénonciation de l’« industrialisation de la campagne ». Ces militants anti-éolien défendent un cadre de vie, serein, silencieux, loin de métropoles toujours plus grandes et avides de terres arables. Pour eux, l’éolien est intrinsèquement « industriel », une « histoire de gros sous », comme le clame une brochure du collectif de l’Amassada, dans le sud de l’Aveyron ; des installations qui font « un mal considérable, aux habitant-e-s, en dégradation sociale, économique et environnementale », selon le collectif Toutes nos énergies Occitanie. La question qu’ils posent n’est pas l’occasion de la sortie du nucléaire et de la diminution des émissions de gaz à effet de serre, mais la manière de penser globalement l’énergie et sa place dans nos sociétés.

L’éolien, en fait, révèle la fracture entre deux visions de l’écologie : développement durable et acceptation du capitalisme versus sobriété et désir d’émancipation.

Dans ce débat, on oublie souvent la réalité matérielle de ces machines, de leur fonctionnement, des infrastructures nécessaires pour les relier au réseau de distribution. Impossible de parler sérieusement du sujet sans embrasser toute la chaine de l’énergie, la fin des monopoles sur l’électricité, le rôle pivot des gestionnaires de réseau, RTE (Réseau de transport d’électricité) et Enedis. Envisager l’éolien, c’est envisager aussi une ingénierie du monde, assez technophile, qui espère créer un système cohérent, efficace, « intelligent », avec des technologies toujours plus sophistiquées pour stocker ce qui ne se stocke pas : Step, smart grid et consorts sont de la fête.

 Chaque camp a ses propres chiffres, ses propres définitions, son propre langage

Reste que cette utopie demeure profondément ancrée dans un système économique de libre-échange et de concurrence. Sur ce point, même Stéphane Chatelin, directeur de Négawatt, pourtant chaud partisan de l’éolien, l’admet : « Aujourd’hui, rien ne pousse l’éolien à être plus exemplaire qu’un autre secteur économique. » De fait, l’éolien fonctionne dans une logique transnationale, les usines en Chine, en Allemagne ou au Portugal, les constructeurs en Allemagne, au Danemark, les sites de production partout dans le monde et l’énergie revendue sur un marché à travers toute l’Europe et même au-delà avec des « brokers » dans la plus pure tradition financière. Et comme toute industrie, l’éolien a un impact environnemental, économique et surtout social. Des impacts qu’il faut nécessairement mesurer, comparer, chiffrer.

Mais là encore, ça coince. Chaque camp a ses propres chiffres, ses propres définitions, son propre langage. Ici, on parle de parc ; en face, on compte les mâts. Les uns raisonnent en entrepreneurs économiques visant à optimiser des installations, les autres critiquent les effets politiques et sociaux sur une communauté de vie. Les uns se veulent spécialistes de l’énergie, les autres parlent de paysages et de protection de la nature. Qui croire entre ceux qui promeuvent « un pari gagnant » et ceux qui dénoncent « la grande arnaque » ? Dans les débats, que ce soit sur internet, dans les discussions entre amis ou entre voisins, les anti-éoliens ont souvent tendance à garder le dernier mot. Mais, dans le système politique actuel, ce sont surtout les préfets qui soufflent ou non le chaud et le froid.

De fait, selon les sondages (commandés par la filière), « l’acceptabilité sociale  » de l’éolien reste élevée dans la population. selon un sondage Ifop de 2016 commandé par la fédération France énergie éolienne, 77 % des mille personnes interrogées ont une bonne ou très bonne image des éoliennes, et le chiffre ne baisse que très peu pour les riverains immédiats (75 %).

L’énergie, de sa production à sa consommation, est une question politique

Mais « accepter » ne signifie pas adhérer, participer et encourager. Or, la question de l’énergie, de sa production à sa consommation, est une véritable question politique. Elle ne peut se résoudre par des consultations fragmentaires et partielles où l’on recueille un avis qui, de toute façon , ne sera que consultatif. Et, plus le temps passe, plus la menace d’une implantation dure, rapide et sans aucune concertation des énergies renouvelables par les services de l’État pointe le bout de son nez. C’est qu’il faut bien tenir les objectifs de la Programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE).

Dans beaucoup d’endroits, on sent que le mantra de la « transition énergétique » est accueilli aussi froidement qu’un « There is no alternative » du temps de Margaret Thatcher. La réalité factuelle du changement climatique est indéniable. Mais l’effet politique de sidération face à la catastrophe semble parfois empêcher de se donner le choix de réfléchir aux modalités. Alors, forcément, on en vient à rejeter l’idée même de cette « transition », qui ne serait qu’un avatar d’un système capitaliste toujours plus destructeur et antidémocratique.

C’est à une bonne partie de ces questions que nous voulions tenter de répondre dans ce dossier, sans prétendre à l’exhaustivité et à l’impartialité. Au sein même de la rédaction de Reporterre, nos avis sont très variés sur l’éolien, selon où l’on vit, les trajectoires politiques, les expériences individuelles. « Moulin à vent moderne » ou « monstre mécanique dans les campagnes », chacun a sa propre image de ce que sont des éoliennes. En l’occurrence, ce dossier a été écrit par un journaliste né dans une zone rurale de moyenne montagne, et qui a vu dès 2002 ses premières éoliennes sur les monts en face de chez lui. De douze éoliennes au départ, il y en a désormais plus de cinquante, dont les dernières ont permis en début d’année au constructeur Enercon de franchir la barre des 3 gigawatts de puissance installée en France. Au même moment, le maire de la commune voisine se voyait condamné par la justice pour prise illégale d’intérêts, lui-même étant propriétaire d’une partie du bois qui accueillait une des éoliennes voisines. Au croisement entre ces deux réalités, du socle du mât au bout de la pale, Reporterre va tenter de vous expliquer les enjeux clefs de la question éolienne en France.

  • À suivre demain.

Source : Grégoire Souchay pour Reporterre

Photos : © Aurélie Delmas/Reporterre

https://reporterre.net/L-eolien-signe-la-fracture-entre-deux-visions-de-l-ecologie

 

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lundi 27 novembre 2017

[RussEurope en Exil] Le Sphinx, l’Histoire et le Capitalisme – Par Jacques Sapir

Le Sphinx, l’Histoire et le Capitalisme

Réflexions sur le capitalisme et ses formes

Le capitalisme a suscité et suscite toujours autant d’analyses que de fantasmes. Il engendre à la fois la passion et la répulsion, et certains n’hésitent pas, l’âge venant, à passer de la seconde à la première. En un sens, pour beaucoup, il incarne l’histoire, et sa fin se trouve alors propulsée au statut de « fin de l’histoire ». Pourtant il n’est qu’un mode de production. Ce qui implique qu’il s’inscrit dans une temporalité. Il y a eu des mondes avant le capitalisme ; il y en aura d’autres après.

ARG CAPITALISME SAPIR

On peut tenter d’analyser l’évolution historique du capitalisme à partir de l’anecdote du Sphinx dans mythe d’Œdipe[1]. L’histoire est connue ; le Sphinx pose la même question à tous les voyageurs : « Quel est l’animal qui marche à quatre pattes le matin, sur deux pattes le midi et sur trois pattes le soir ? ». Œdipe répond, « l’homme », et le Sphinx va se jeter dans un précipice. Le sens de cette histoire est clair. Il convient de ne pas confondre l’apparence et l’essence, de ne pas se laisser abuser par des formes historiquement déterminées pour comprendre la nature d’un phénomène. Cette sagesse grecque datant de plus de deux millénaires peut nous servir de guide dans cette tentative d’analyser les évolutions passées, actuelles et futures du capitalisme. Il faut alors tâcher de ne pas se laisser abuser par la multiplicité des formes, même si ces dernières sont importantes pour comprendre les dynamiques économiques, pour comprendre ce qu’est le capitalisme.

Car, l’évolution du capitalisme depuis ces vingt-cinq dernières années soulève de nombreuses questions[2]. Le développement de la sphère financière, et plus généralement le processus de financiarisation de l’ensemble des activités économiques est certainement ce qui marque le plus les esprits. Pourtant, rien de ceci n’est réellement nouveau[3]. Il nous faut donc comprendre pourquoi le capitalisme estl susceptible de prendre autant de formes différentes et si il existe un sens à parler de capitalisme devant cette diversité.

  1. Pourquoi cette diversité ?

Le capitalisme a emprunté bien des formes, et ces formes recouvrent en réalité des compromis institutionnels eux-mêmes très divers[4]. L’un des facteurs de cette diversité résulte de la nature des conflits qui sont liés à la constitution et au développement du capitalisme, que ces conflits opposent les salariés aux patrons (les prolétaires aux capitalistes) ou que ces conflits traversent la classe des capitalistes eux-mêmes, ou encore qu’ils opposent dans le groupe dirigeant capitalistes et tenants de modes de production précapitalistes[5]. Ces conflits conduisent à des compromis[6], qui sont tous hégémonisés par un groupe ou une fraction de classe ; mais ces compromis donnent aussi naissance à des institutions, qui créent tout à la fois des espaces de souveraineté et des espaces de conflits[7]. Ainsi se déroule le processus qui va du conflit à l’institution et de l’institution au conflit. Ce faisant, ces conflits construisent l’histoire des Nations au sein desquelles ils se manifestent, et cette histoire nationale pèse ensuite sur les formes prises par ces institutions et donc par le capitalisme. La diversité nationale du capitalisme est donc le produit même de son émergence. Bruno Amable en recense cinq qui vont du modèle européen continental au modèle asiatique en passant par le modèle « méditerranéen »[8]. D’autres auteurs ont avancé d’autres classifications. Ainsi, Bernard Chavance distingue-t-il « familles » et formes particulières du capitalisme[9].

Ceci limite nécessairement la pertinence de la notion de « modèle » de développement, sans toutefois l’invalider complètement. Il peut y avoir en effet des modèles temporaires, à la pertinence limitée, mais qui permettent cependant de comprendre des phénomènes locaux de convergence institutionnelle. On pense ici à ce que l’on appelle le « modèle allemand », qui est certes illusoire à long terme, mais qui a une certaine pertinence dans sa capacité à organiser des représentations politiques. La notion de « familles » est particulièrement performante. Cette notion permet de rendre compte à la fois des capitalismes d’Etat (ou « étatiques ») des pays comme l’URSS, la Chine et l’Europe de l’Est, mais aussi les capitalismes dits « périphériques » se développant hors des pays de première industrialisation, capitalismes qui sont caractérisés par des formes particulières prises par le « fordisme » et le taylorisme[10]. Cette notion de « famille » permet quant à elle de comprendre les dynamiques historiques prises par les économies qui appartiennent alors à ces dites « familles ». Aussi, un retour sur l’histoire des exemples nationaux à suivre aurait dû pousser les commentateurs à être plus prudents et à plus tenir compte des spécificités nationales, voire culturelles[11].

A ce stade, un peu d’histoire est nécessaire. Le capitalisme émerge dès la fin du moyen-âge, mais ne prend son envol qu’avec la révolution industrielle[12]. Le phénomène de financiarisation est en réalité présent dès les origines. L’invention de la comptabilité en partie double, codifiée notamment par Luca Pacioli à la fin du XVème siècle[13], permet justement un essor sans égal aux opérations financières, qui permettent à leur tour un large développement du capitalisme[14]. Cela renvoie à la question de l’accumulation primitive, une question qui fut centrale dans les débats du XXème siècle[15]. On sait très bien que cette accumulation primitive ne fut possible qu’à travers la violence, et que dans cette violence, la violence publique fut loin d’être négligeable. De fait, le capitalisme, à ses débuts, s’est appuyé sur la puissance de l’Etat, une caractéristique que l’on retrouve aujourd’hui dans le développement des capitalismes « tardifs » ou encore « périphériques ». Cependant, c’est bien l’association du capitalisme et de l’industrie qui donna au premier la force révolutionnaire qui fut la sienne au XIXème comme au XXème siècle. Il y a donc un lien particulier entre capitalisme et industrie, et ce lien renvoie tout autant à des structures sociales (comme la « discipline de l’atelier ») qu’à la masse des productions qui alimente à son tour les comportements marchands chez les individus.

Depuis maintenant une trentaine d’année, le capitalisme semble être revenu à ses origines, avec la globalisation financière d’une part qui change ses apparences[16], mais aussi avec la domination quotidienne des dynamiques financières dans son fonctionnement quotidien. Pourtant, jamais la production de marchandises de toutes sortes n’a été aussi importante. Mais l’on sent bien que l’ère de l’industrie, telle que nous la connaissions depuis la seconde partie du XIXème siècle, est sans doute en train de s’achever. Pourtant, cela n’implique pas la fin du capitalisme[17]. Ce qui pose une question fondamentale : après être passé d’un monde des rentiers à un monde de bâtisseurs, ne serions nous pas aujourd’hui en train de revenir à un monde de rentiers ?

  1. L’analyse du capitalisme : sans cesse sur le métier remettez votre ouvrage…

Dans l’analyse du capitalisme, il convient donc à la fois de s’abstraire du temps immédiat, mais aussi de faire la part du conjoncturel et du structurel, séparer ce que l’on tient pour la détermination ultime de l’accident. Il faut reconnaître que ceci devrait inciter l’économiste à plus d’humilité qu’il ne fait preuve d’habitude. Avant de pouvoir proclamer des résultats, il faudrait donc que la méthode soit, si ce n’est irréprochable, du moins consciente de ses limites propres. Autant le dire, ce n’est que rarement le cas, en dépit d’un virulent débat sur la méthodologie économique qui s’est développé depuis le début des années quatre-vingt, et dont la présente réflexion est largement tributaire[18].

il convient aussi de prendre en compte une tension intégrante au travail de l’économiste. Parce que son objet est un lieu de décisions, privées et publiques, l’économiste est convoqué régulièrement par le Prince (guerrier ou marchand), pour donner son avis, prodiguer ses conseils. ce faisant, il accepte d’interférer avec ce qu’il observe. En même temps, il est convoqué au nom d’une légitimité de type scientifique qui implique, au moins implicitement, une position d’extériorité. Cette tension peut s’exprimer sous des formes diverses; elle induit un débat sur la nature de l’économie en tant que discipline scientifique[19], débat qui ne fait que souligner le besoin de références méthodologiques cohérentes.

Les débats spécifiques aux chercheurs qui travaillaient sur l’ex-URSS ont rapidement buté[20], et de manière plus cruciale et plus systématique que d’autres, sur les faiblesses méthodologiques de ce que l’on peut appeler l’économie standard ou l’économie dominante. Certaines hypothèses normatives adoptées dans ce type de démarche eurent un coût exorbitant en terme d’intelligence des économies réelles[21] et l’on découvre ainsi que les désignations et le vocabulaire recouvrent des débats centraux. De fait, l’étude des économies de type soviétiques s’est avérée un formidable accélérateur de la compréhension de la nature réelle du capitalisme[22]. C’est pourquoi il convient d’adopter, à la suite de Charles Bettelheim, l’idée qu’est capitaliste une économie connaissant la double séparation entre les moyens de production et les travailleurs et entre les producteurs[23]. La première de ces séparations fonde le salariat, et à partir de là des dynamiques propres tant au fonctionnement de cette organisation productive que l’on appelle l’entreprise ou la firme, mais aussi aux modes de répartition de la richesse nationale. La seconde fonde la société marchande et donc la décentralisation radicale du système porteuse en elle de l’incertitude radicale.

Cela implique que l’on fasse de la coordination un problème central dans les sciences sociales[24]. La seconde tient dans l’oubli que cette notion semble introduire de la spécificité du problème de la propriété qui donne à l’économie capitaliste sa particularité dans les systèmes marchands. Après tout, Marx ne fut pas le seul à insister sur la notion de capitalisme, un terme largement employé par Schumpeter[25].

Ceci permet de comprendre la généralité de la question de la décentralisation, et donc l’importance de sa compréhension[26]. On peut en effet supposer la suppression de la première séparation (le passage par exemple d’un système de salariat à un système généralisé de coopératives). En ce cas, on sortirait du cadre de l’économie capitaliste. Pour autant, on ne supprimerait pas la question de la décentralisation de l’économie. Le couple indépendance de la décision des acteurs/interdépendance a des effets décisifs sur la prise de décision des agents économiques. Ces décisions ont en retour un impact sur les situations et les conditions des décisions suivantes. Cela permet de penser un nombre considérable de systèmes économiques réels ou potentiels. Cette notion de la décentralisation conduit à mettre, à la suite d’auteurs comme Keynes ou Shackle, au premier plan la question de l’incertitude radicale qui caractérise les processus de production, consommation et répartition qui sont dépendants de prévisions faites ex-ante par des acteurs individuels et des effets ex-post des décisions prises sur la base de ces prévisions. On comprend alors que la crise fait naturellement partie du capitalisme mais que le statut de ces crises peut cependant différer. Certaines de ces dernières étant appelées à n’être que conjoncturelles, d’autres signifiant des mutations profondes, et d’autres, enfin, pouvant laisser présager des changements plus radicaux.

Telle fut l’ambition de ce que l’on a appelé en France « l’Ecole de la Régulation »[27], qui fut une tentative pour créer un cadre analytique susceptible tout à la fois de répondre à des questions conjoncturelles tout en gardant l’intelligence de la perspective historique du capitalisme. Le thème de la diversité des capitalismes, ou plus précisément de la diversité des formes prises par la « double séparation » est l’un des thèmes moteurs de cette école[28]. Dans le même temps que cette école insiste sur la diversité des formes nationales prises par le capitalisme, elle insiste aussi sur l’ampleur des transformations actuelles[29].

il convient ici de rappeler que plusieurs des auteurs qui ont été à l’origine de ce que l’on appelle en France l’École de la Régulation, en particulier M. Aglietta et A. Lipietz[30], ont été directement et explicitement influencé par les thèses de C. Bettelheim. La double division sur laquelle se fonde l’analyse de C. Bettelheim, est ainsi analytiquement fondamentale. Il faut cependant comprendre qu’elle n’est pas (et ne s’est jamais prétendue) directement opératoire. Les sociétés qui se développent sur la base des économies décentralisées sont bien plus divisées, bien plus hétérogènes, et par là bien plus complexes, que ce que pourrait suggérer une analyse qui voudrait lire directement la réalité à partir de la double division. Une telle lecture est impossible, et correspond à la négation même de l’existence de différents niveaux d’analyse, du plus concret au plus abstrait. Cette négation s’enracine, on le verra bientôt, dans une longue tradition positiviste de l’économie standard. Il revient à Bernard Chavance d’avoir parfaitement exprimé ce problème, dans un débat concernant justement la nature réelle de l’économie soviétique: “Entre l’abstrait et le concret se situent nécessairement toute une série de niveaux progressifs d’abstractions et d’innombrables médiations (…) Admettons qu’avec des concepts abstraits tels que “capitalisme” et “salariat” je cherche à interpréter directement les faits apparents de l’économie française en 1850, et aujourd’hui, ou encore du Japon, des USA ou de l’Inde contemporaine. Ce serait tout à fait impossible. Pourtant de tels concepts sont pertinents pour ces sociétés, mais à un haut niveau d’abstraction. Pour interpréter les “faits” réels, il faut encore faire intervenir divers niveaux intermédiaires plus concrets…”[31]. On conçoit donc que l’articulation des niveaux d’abstraction représente l’un des enjeux, mais aussi l’un des défis, de l’analyse du capitalisme.

  1. Hétérogénéité ou diversité ? Les formes matérielles du capitalisme

La question de la diversité a resurgi, et en particulier avec les débats sur le “socialisme de marché” qui se développèrent en Europe de l’Est à partir de la fin des années cinquante. Ces débats allaient donner lieu à une reformulation des relations entre plan et marché, conduisant à une révision considérable de la vision traditionnelle de ce qu’est une économie capitaliste. Mais, cela pose aussi la question de la relation entre diversité et hétérogénéité. Il convient ici de définir les notions. La diversité, on l’a dit, provient de l’enracinement du processus capitaliste dans des cadres particuliers qui, tout comme les tuteurs peuvent conduire des arbres à prendre des formes très différentes, lui donnent des formes spécifiques. L’hétérogénéité parle d’autre chose. Elle décrit la présence au sein de chaque forme spécifique du capitalisme, de différences locales qui empêchent de concevoir cette forme comme unifiant la totalité de son espace économique et social.

A la suite du Printemps de Prague et de son écrasement par l’Union Soviétique et les forces du Pacte de Varsovie, une polémique devait se développer entre deux auteurs se réclamant l’un et l’autre de Marx et du socialisme, P. Sweezy et C. Bettelheim[32]. Pour le premier, il y avait incompatibilité radicale entre l’essence même du plan et celle du marché, et de ce fait toute tentative de vouloir faire cohabiter ces deux formes ne pouvait, à terme, qu’avorter. Ce à quoi le second répondit que le problème était politique et non économique, car des formes de plans existaient dans les économies capitalistes sans représenter pour autant des morceaux de socialisme.

Ce débat allait accélérer la reformulation par C. Bettelheim du problème du calcul économique dans la (future) économie socialiste. Dans un ouvrage de 1970[33], il allait renoncer explicitement à la possibilité d’un calcul économique directement à partir d’un niveau agrégé ou impliquant une possibilité d’équilibre. Définissant alors l’économie capitaliste comme une économie à la fois marchande (les producteurs ne sont pas les utilisateurs finaux des biens) et salariale (séparation entre les travailleurs et les moyens de production), il indiquait que l’entreprise était alors le niveau adéquat pour penser, et espérait-il tenter de résoudre, cette double séparation. Cette position, à l’époque particulièrement novatrice, passa relativement inaperçue. Pourtant, elle met la forme particulière de coopération et de domination qu’est l’entreprise capitaliste au centre de la réflexion.

Si on dégage la thèse centrale d’apories très lourdement datées et qui sont le fruit du débat particulier qui a conduit à l’émergence de cette thèse, on mesure mieux son importance fondamentale. En un seul mouvement, elle nous dit que le problème de la double coordination, entre les productions initiées de manière décentralisée et leur validation sociale et entre la détermination décentralisée du salaire et du profit et sa compatibilité avec un schéma global de reproduction est au cœur de ce que nous appelons aujourd’hui les économies de marchés, mais cela sans préjuger des formes et des institutions nécessaires à ces coordinations. Elle nous dit alors que l’incertitude est une caractéristique fondamentale de l’économie capitaliste, car le résultat de ces coordinations n’est connu qu’ex-post. Elle nous dit enfin que la question de la décentralisation est cruciale. Notons aussi que l’affirmation de la nature marchande de la production n’implique nul jugement sur la manière dont cette relation est gérée. La séparation entre le producteur et l’utilisateur final pouvant tout aussi bien donner lieu à du commandement administratif, à de l’échange commercial (monétaire ou non), à des relations de réseau. Ce qu’aucune de ces différentes formes ne peut faire disparaître c’est la distinction entre les deux décisions, celle de produire et celle de consommer, que ces décisions soient prises par des agents individuels ou collectifs. La distinction entre les deux décisions, qui est souvent aussi une distinction dans le temps de la décision, signifie que des visions subjectives du monde différentes doivent se confronter sous la forme d’évaluations et de paris différents sur le futur. Une économie décentralisée est aussi, par nature même, une économie subjectiviste, en cela qu’elle est mue par la rencontre de subjectivités différentes. Mais, penser les différents niveaux possibles de l’hétérogénéité n’est qu’un point de départ, mais un point de départ essentiel[34]. Il faut alors évaluer les différentes formes d’hétérogénéité auxquelles on est confronté. On peut en dénombrer cinq.

Il y a tout d’abord l’hétérogénéité entre les produits, le fait que certains soient plus ou moins divisibles que d’autres, que les relations de substituabilité soient plus ou moins pertinentes[35]. Cette hétérogénéité ne provient pas seulement de la nature du produit; elle découle aussi de son insertion particulière dans un procès technique et économique donné. Contrairement à l’illusion propre aux logiques de la maximisation dont les économistes usent et abusent, il peut y avoir plusieurs solutions simultanément viables au même problème de production à niveau technique comparable. Il en découle que les biens utilisés dans ce procès peuvent l’être de manière différente, et que les relations entre les modes d’utilisation de chaque bien le sont aussi. L’hétérogénéité du produit n’est donc pas seulement le résultat de sa “nature”; elle peut aussi découler de sa construction sociale en tant que bien substituable ou bien irremplaçable.

Il faut ensuite penser l’hétérogénéité des agents économiques, et pas seulement sous la forme d’une distinction entre le salarié, l’entrepreneur et le capitaliste. Cette distinction, traditionnelle dans l’économie classique, est importante bien entendu; elle n’épuise pas la question. Il y a une hétérogénéité au sein de chaque groupe qui implique que les capacités et les objectifs soient différents. Le passage de l’individuel au collectif ne saurait donc se résumer à un simple processus d’agrégation. Il peut prendre la forme de l’émergence d’agents représentatifs autour desquels s’agglutinent les comportements. Ceci implique de penser les conditions de l’hégémonie ou de la domination. L’hégémonie peut décrire une situation où certains comportements ou des acteurs réorganisent spontanément autour d’eux les autres comportements ou les autres participants. Un processus d’hégémonie ne nie pas la diversité, il l’organise. Par contre, dans une logique de domination, certains comportements ou agents évincent les autres, les refoulent hors du champ pertinent.

Ce processus de passage de l’individuel au collectif peut encore prendre la forme de la coopération au sein de collectifs et d’organisations se constituant comme acteurs. Il n’y a là ni hégémonie ni domination au sens strict, mais une mise en commun qui transforme ceux qui s’y livrent. Il faut alors penser les institutions qui permettent le développement et l’articulation de ces collectifs et organisations. En bref penser l’hétérogénéité des agents revient à penser la question des médiations. Elle implique alors l’hétérogénéité des modes d’interaction et de coordination.

L’hétérogénéité des temporalités a été déjà évoquée. Elle peut prendre deux formes distinctes et complémentaires. La première est que les différents agents et acteurs ne se situent pas dans les mêmes durées quand ils consomment, épargnent ou produisent, c’est le problème de l’hétérogénéité des temps de l’action[36]. La seconde tient à l’existence de ce que l’on a appelé la contrainte temporelle qui définit pour chaque agent un délai de viabilité de sa décision, un temps pertinent. Or, le temps pertinent n’est pas le même pour chaque agent. Nous sommes ici confrontés à l’hétérogénéité des temps de décision, et par là même de l’acuité des contraintes temporelles. Confrontées à une contraction significative de la demande, les entreprises d’un même marché doivent réagir avant un certain délai si elles veulent éviter l’insolvabilité. Mais ce délai n’est pas le même pour l’entreprise endettée et pour celle qui possède des réserves importantes de liquidités.

Ceci conduit alors à évoquer l’hétérogénéité des entreprises en tant que systèmes locaux de production. Quand bien même le produit serait-il identique, les comportements sont différents entre l’entreprise individuelle et celle qui repose sur un grand nombre de salariés. De plus, il y a des différences significatives entre le fait de produire un bien simple et celui de produire un bien complexe qui nécessite un degré élevé de coopération technique au sein même de l’entreprise. Il faut aussi prendre en compte la relation entre actifs spécifiques et actifs redéployables que l’on trouve dans chaque entreprise, et qui est partiellement techniquement déterminée. C’est pourquoi il n’est pas de mensonge plus évident que de prétendre parler au nom des entreprises en général, ou de considérer pour un économiste la production comme un processus indifférencié.

Mais il faut aussi tenir compte de l’hétérogénéité des espaces dans lesquels se déroulent les activités économiques[37]. On admet traditionnellement que les variables-prix peuvent fortement affecter les décisions d’implantation régionale des activités économiques. La dotation inégale en facteurs de chaque région, qu’ils soient matériels ou humains, influe naturellement sur le prix relatif de ces facteurs. Il faut ajouter à cela les coûts de transport et de communication. La construction d’infrastructures modifie ainsi le coût total des facteurs rendus au producteur ou au consommateur final. Enfin, certaines infrastructures peuvent, par des effets d’externalité, modifier aussi le prix relatif des facteurs (cas des barrages pour l’énergie par exemple). Cependant d’autres variables jouent un rôle tout aussi important. Il faut à cet égard d’abord signaler la théorie du District Industriel telle qu’elle a été formulée par Alfred Marshall au début du XXème siècle. Pour expliquer pourquoi certaines activités particulières se concentraient dans certaines villes, voire dans certains quartiers de ces villes.

Ceci fait émerger alors un nouveau problème. La proximité, et la connaissance particulière d’un marché local, constituent un capital informatif dont tout investisseur voudra tirer profit. Le pôle de développement peut enfin s’expliquer par des irréversibilités techniques. Contrairement aux biens de consommation, les biens qui circulent entre entreprises sont souvent fortement spécifiés techniquement. Dans ces conditions, la minimisation des risques conduit l’entreprise à stabiliser des liens contractuels avec ses partenaires. Ici encore, l’évaluation du bon partenaire va reposer sur des critères renvoyant à des informations implicites ou tacites[38]. Et l’on constate que le rôle de ces informations tacites peut être important dans l’évolution des gains de productivité[39]. L’entreprise constitue alors un stock de connaissances, assimilable à un capital, dont elle cherchera à éviter la dévalorisation par des investissements continus en recherche d’information, que ces recherches soient faites en son sein ou qu’elles proviennent de l’accumulation (payante) de recherches effectuées par d’autres[40]. Il y a là un aspect cumulatif qui tend à spécialiser l’entreprise dans la connaissance de certaines zones. La notion d’information tacite conduit à de nouvelles hétérogénéités qui se développent désormais dynamiquement dans le processus de production et d’échange.

Une autre manière de comprendre l’hétérogénéité consiste à prendre au sérieux l’idée de la multiplicité, et donc la pluralité, des formes de coordination. Dans un ouvrage écrit il y a déjà quelques années de cela J.P. Fitoussi plaidait pour un “entre-deux” entre l’État et le marché[41]. Il abordait ainsi justement ce problème de la multiplicité des formes de coordination. Le commandement ne saurait complètement disparaître au profit du tâtonnement, de même que ce dernier ne peut être évincé par le commandement. Mais il aborde cette question de biais pour deux raisons. La première est qu’il se place d’emblée au niveau des structures macro-économiques sans voir que l’entre-deux existe au sein même des décisions micro-économiques. La seconde est qu’il n’y a pas deux pôles, mais trois. Il ne fait que reprendre l’opposition traditionnelle du Néo-Institutionnalisme entre le marché et la hiérarchie, entre le faire et le faire faire. Mais cette opposition, si elle est incontestablement plus riche que la vision simplificatrice des activités économiques réduites aux seuls contrats, reste réductrice, comme le montre la discussion du programme de recherches néo-institutionnaliste à laquelle se livre C. Pitelis[42]. Au commandement (le plan) et au tâtonnement (le marché), il faut ajouter le bilatéralisme (le réseau). On retrouve là à la fois la dimension de l’hétérogénéité (des formes locales diverses peuvent cohabiter au sein d’une forme spécifique prise par le capitalisme) et la possibilité formelle d’existence de la diversité, dans la mesure où l’hétérogénéité rend possible, à la suite de compromis institutionnels spécifiques, la prédominance relative de l’une de ces formes locales.

La relation bilatérale n’est en effet réductible ni à la transmission d’un ordre ni à la mise en face à face de deux échangistes dans le cadre d’un contrat déterminé. Elle s’enracine dans les limites spécifiques aux deux autres procédures. Le commandement ne vaut en effet que par son exécution. Cette dernière induit alors une asymétrie entre le supérieur et le subordonné, au profit de ce dernier. C’est l’exécutant qui maîtrise seul les conditions de réalisation de l’ordre. Bien sur, le supérieur peut faire vérifier l’exécution du commandement, et menacer, comme Staline, d’exécuter le mauvais exécutant. Mais la vérification est un nouveau commandement qui ne fait que reproduire l’asymétrie initiale. Elle appelle alors la vérification de la vérification, et ce en une chaîne sans fin. A cette régression infinie, « qui vérifiera la vérification de la vérification, etc.. », on peut opposer deux solutions. La première consiste à isoler un résultat incontestable du commandement et à abandonner tout contrôle sur le reste. Encore faut-il que l’action concernée se prêté à un résultat incontestable, et que le “reste”, abandonné à l’arbitraire de l’exécutant, ne puisse rétroagir sur ce résultat. La seconde consiste à établir une relation de confiance avec l’exécutant. Le supérieur isole ainsi parmi la masse des exécutants potentiels un correspondant privilégié en raison de la prévisibilité de ses actions et réactions. Il accepte ainsi de passer à côté d’un exécutant qui pourrait être potentiellement supérieur sur une tâche donnée, au profit de la stabilité des résultats d’un ensemble d’actions. Mais, en individualisant parmi la masse un correspondant, le supérieur rompt la relation hiérarchique traditionnelle et accepte d’autolimiter son pouvoir.

Notons que le bilatéralisme peut aussi naître du tâtonnement. On constate alors que globalement l’établissement d’une relation bilatérale répond à la volonté de réduire une incertitude, soit parce que cette dernière est indépassable (l’incertitude sur l’exécution de l’ordre), soit parce que la recherche des informations pertinentes a un coût que l’on considère à un instant donné comme trop élevé. Ceci renvoie à la notion des coûts de transaction développée par R. Coase. Des pratiques autres que celles du marché peuvent permettre de réaliser en long terme, lors de la répétition d’une transaction, des économies supérieures aux pertes éventuelles lors de l’une de ces transactions. Sans cette notion d’ailleurs, nous ne pourrions comprendre pourquoi existent des entreprises, car ces dernières sont des espaces hors marché[43]. Il résulte de tout cela que la notion d’économie de marché n’a pas de sens. Elle ignore l’hétérogénéité des formes de coordination qui conduit à la présence simultanée, dans la même économie, de marchés (eux-mêmes différents comme le montre O. Favereau[44]), d’espaces de commandement et d’espaces de bilatéralisme.

Dès lors, on comprend mieux ce qui sépare tout comme ce qui unit l’hétérogénéité et la diversité. La première est le fruit de la « vie réelle » dans laquelle se meut une économie particulière. Les conditions de production et d’échange entraînent en permanence l’apparence de formes particulières, dont certaines seront viables et d’autres non. La seconde, quant à elle, décrit un phénomène de spécification du capitalisme à la suite de conflits et de compromis qui, quant à lui, ne doit rien au hasard, même si l’action consciente des acteurs peut avoir en fin de compte des résultats forts différents de leurs espérances initiales. Mais, si l’hétérogénéité n’existait pas, alors la diversité ne pourrait pas exister. Inversement, la présence de formes spécifiques, nationalement et historiquement situées, du capitalisme ouvre un espace nouveau au jeu des hétérogénéités. Telle forme locale qui s’avère sans avenir dans un capitalisme national particulier se développera au contraire, et pourra même se transformer (muter) en une forme plus pérenne dans un autre type de capitalisme national.

  1. Le capitalisme est-il nécessairement une économie monétaire ?

C’est Georg Simmel qui a repris l’idée du rôle décisif de la monnaie dans le capitalisme[45]. La redécouverte de cet auteur grâce à une traduction, hélas tardive, a eu un impact considérable sur les conceptions des rapports entre économie et société, et bien entendu sur la compréhension de la monnaie[46]. L’ouvrage de Simmel est construit en deux parties. Dans la première, il cherche à montrer comment la monnaie est à la fois une objectivation et une construction sociale; la seconde, elle, est consacrée à l’impact de la monnaie sur les relations humaines. Il y a ici un dialogue, post-mortem, avec Marx, dont Simmel reprend certaines des formulations.

L’apport les plus intéressant de Simmel est constitué par deux thèses. La première est que l’on ne saurait séparer une sphère de l’action instrumentale et une sphère de l’action socialement déterminée. Ainsi, la monnaie permet aux agents des comportements d’accumulation, mais, pour que ces comportements se matérialisent, il faut que les agents modifient radicalement leurs comportements et produisent les représentations sociales et symboliques qui rendent légitimes ce changement et permettent à ces comportements de trouver leur place dans l’ensemble social[47]. La seconde est que l’introduction de la monnaie engendre un pivotement fondamental dans les relations humaines. On passe alors de la logique ami/ennemi[48] à une logique où l’indifférenciation domine dans un contexte opportuniste:Le partenaire désirable pour des transactions financières – dans lesquelles comme il est dit justement les affaires sont les affaires – est la personne qui nous est complètement indifférente, qui n’est engagée ni pour ni contre nous[49]. Cette évolution est vue très favorablement par Simmel. Elle constitue, pour lui, la meilleure critique contre le militarisme et le nationalisme. La monnaie est une garantie du principe d’individualité au sein de la société. Comme l’écrit alors un des commentateurs récents de Simmel: “En contraste avec le pionnier isolé dans les forêts d’Amérique, la monnaie permet aux individus modernes urbanisés de se singulariser au sein même de la société[50].

Cet apport de Simmel est considérable pour une compréhension anthropologique de la monnaie. Il y fonde un statut de lien social déterminant, qui aboutit à un résultat fort comparable à celui visé par Aglietta et Orléan[51], mais sans les apories métaphysiques de Girard. La traduction tardive de la Philosophie de l’Argent explique sans doute que cet auteur n’apparaisse pas dans la Violence de la Monnaie. Son absence dans l’ouvrage ultérieur est plus intéressante, et indique qu’il y a parallélisme ici entre des essentialismes monétaires et non influence. L’absence de métaphysique explicite, du moins au niveau des fondements, dans la seconde partie de l’ouvrage de Simmel rend son essentialisme d’autant plus intéressant. Il n’est pourtant pas à l’abri de critiques relativement simples.

La première porte sur le scénario implicite de l’échange tel qu’il fonctionne pour justifier le principe d’indifférenciation. Les sentiments à mon égard de mon partenaire m’indiffèrent si et seulement si mes contacts avec lui s’éteignent avec le paiement de ma dette. Si la transaction n’est pas absolument instantanée, si elle doit être régulièrement répétée dans le temps ou si ses effets en sont décalés, alors, la haine ou l’amitié, le défaut de confiance ou au contraire la bonne réputation deviennent essentiels. On cesse alors de faire une transaction avec un étranger, et on préfère un partenaire que l’on connaît. C’est très exactement ainsi que nous agissons tous en allant acheter notre pain ou faire les courses les plus courantes. Dès que survient une incertitude non probabilisable, on recourt alors à la « réputation » et, en un sens on « sort » de la logique du marché. On voit que si l’argent facilite les échanges il confronte aussi l’acteur économique à l’incertitude radicale qui, elle, s’oppose à la logique marchande.

La seconde critique porte alors sur la cohérence sociologique du raisonnement. Si, en effet, la monnaie est un principe d’indifférenciation généralisé, permettant à chacun de s’abstraire des contraintes de la société comme l’indique C. Deutschman, comment une société fondée sur la division du travail peut elle survivre sans sombrer dans l’anomie? L’objection est tellement évidente que Simmel se la fait lui-même. Constatant la dissolution d’anciennes solidarités par le jeu de l’argent, il s’interroge alors sur la possibilité d’une atomisation totale des individus[52]. Le problème est qu’il abandonne aussi vite cette piste qu’il l’a évoquée. En fait, on peut considérer que la possibilité qu’offre la monnaie de se singulariser sans pour cela devoir s’enterrer au fond des bois n’est autre que la possibilité de s’affranchir de ses responsabilités tout en gardant un droit de contrôle par la détention d’une encaisse monétaire. Ceci s’appelle faire défection. Il y a quelques années de cela, un auteur qui se livrait à une comparaison entre l’analyse des fondements des crises chez Keynes et Marx, avait montré que c’était justement cette possibilité donnée à tout détenteur de monnaie de faire défection, de sortir momentanément du procès de reproduction, qui constituait la crise en potentialité permanente[53]. Si la monnaie est ainsi un tel principe destructeur pour les sociétés, peut-elle être en même temps le lien social primordial? Sous une autre forme, on doit distinguer l’affirmation de ce que la monnaie puisse être dans le même temps un lien social et un principe de désintégration, affirmation qui revient à reconnaître une nature contradictoire à la monnaie, de l’affirmation selon laquelle la monnaie constitue le lien social dominant, présent ou futur, des sociétés reposant sur des économies marchandes. Ces deux affirmations ne peuvent être soutenues simultanément; l’essentialisme monétaire n’est ainsi pas compatible avec une vision de la nature contradictoire de la monnaie, et inversement la prise en compte de cette nature contradictoire invalide fondamentalement toute tentative pour imposer un essentialisme monétaire et impose au contraire un relativisme monétaire.

Une vision de la monnaie ne mettant en avant que son rôle de lien serait par ailleurs aussi incomplète, car faisant bon marché du rôle d’instrument dans les luttes collectives pour la reconfiguration de la société, que joue la monnaie. On peut considérer que l’instrumentalisation fragilise le lien; si ce dernier disparaît la société est laissée face à son irréductible hétérogénéité. Néanmoins, à évacuer le rôle d’instrument on pérennise de fait les situations acquises et on évacue, très provisoirement en réalité à l’échelle historique, les dynamiques de transformation sociale. La double nature de la monnaie ne saurait être effacée par un coup de force théorique, sauf à promouvoir d’autres coups de force, bien moins plaisants, dans la société. C’est cette contradiction, et non ambivalence car du conflit permanent naît une dynamique sociale, entre instrumentalisation et institutionnalisation qui fait de la monnaie un objet à la fois central et étrange, échappant aux classifications réductrices pour réapparaître là où on l’attend le moins. Cette double nature signifie aussi que la monnaie n’est pas seulement une réponse indispensable à l’hétérogénéité. Elle participe de cette dernière qu’elle peut contribuer à entretenir et à développer, tout en permettant d’en maîtriser certains des effets.

La discussion permet alors de préciser ce qui est au cœur de l’essentialisme monétaire et ce qui est en jeu avec cette notion. Dire que la monnaie est un lien social, et qui plus est un lien de nature contradictoire, n’est nullement sacrifier à cet essentialisme. Cette position est au contraire une conséquence logique des points de vue réalistes que l’on défend, et des critiques des positions formalistes héritées de la théorie de l’équilibre général. Par contre, soutenir que la monnaie est le lien social dominant et serait alors le cœur du capitalisme, constitue un glissement fondamental, qui fait passer de la prise au sérieux de la monnaie, programme de recherches dont on réaffirme l’importance et la légitimité, à l’essentialisme monétaire. L’argumentation de M. Aglietta et A. Orléan renvoie cependant à un autre problème, celui de la nature des liens sociaux dans une économie capitaliste et de leur hiérarchisation. La tradition qui voit en la monnaie un lien décisif est ancienne. En fait, on peut faire remonter à K. Marx l’idée d’une suprématie du lien monétaire sur tout autre lien social dans le cadre du passage de la société féodale à la société capitaliste tel qu’il fut instrumenté par la bourgeoisie: “..elle ( la bourgeoisie) a déchiré les liens multicolores de la féodalité qui attachaient l’homme à son supérieur naturel, pour ne laisser subsister d’autres liens entre l’homme et l’homme que l’intérêt tout nu, le froid << paiement au comptant>>.[54]

On comprend bien où Marx veut en venir. Pour que le Communisme prenne la figure d’une Révolution inéluctable, il faut que l’expropriation, matérielle et morale, ait été portée à son comble. Ainsi, la figure de l’expropriation ultime des expropriateurs peut-elle être présentée comme une prévision historique et non comme une prédiction religieuse. Il faut donc supposer que toutes les relations sociales traditionnelles sont appelées à être dissoutes par la monnaie, et que cette dernière conduit, dans un premier temps à une dépersonnalisation totale des relations humaines. Ce faisant, Marx institue une grille de lecture d’une force extraordinaire, dont la prégnance ira bien au-delà des marxistes. Le développement de l’échange monétaire prend la forme d’une première révolution, établissant un “avant” et un “après”. Les différentes solidarités humaines issues des sociétés traditionnelles sont dès lors du domaine du passé, et peuvent être qualifiées d’archaïques. Elles ne sont désormais lues qu’à partir du postulat que la modernité s’identifie avec la monnaie. Ce qui sauve, au sens chrétien du terme, une telle grille de lecture, en lui évitant de devenir une apologie pure et simple du capitalisme, c’est que cette première révolution doit nécessairement en engendrer une seconde, qui prend la forme de la négation de la négation. Le discours de Marx est ainsi à la fois une apologie radicale et une critique radicale du capitalisme, et il ne peut dans sa logique être critique radicale que parce qu’il est, d’abord, apologie. On touche ici à un effet pervers de la cohabitation entre une dimension prophétique et une dimension analytique dans l’œuvre de Marx[55].

De là naîtra toute une tradition marxiste qualifiant de réactionnaire ou passéiste les réactions permanentes dans les sociétés concrètes contre les effets de l’extension de la sphère des échanges monétaires. La persistance, voire le redéploiement, de solidarités interpersonnelles ne peut dès lors être perçu que sous la forme de l’archaïsme. Le couple Moderne/Archaïque s’institue alors grille générale de lecture, dans une conception sous-tendue par une marche inéluctable vers le Progrès. Ceci permet de comprendre, d’ailleurs, avec quelle facilité des anciens marxistes, une fois qu’ils abandonnent la perspective de la révolution, peuvent se transformer en panégyristes de l’économie de marché. Ajoutons ici que cette grille de lecture à très largement débordé au-delà des milieux proches du marxisme, pour devenir une sorte d’évidence, un de ces lieux communs sur lesquels se fondent les discours justificateurs. Pourtant, on peut montrer l’étonnante vacuité du couple Moderne/Archaïque[56]. Ceci a été le fait d’historiens, qui ont concentré leur attention sur le problème du changement social, et l’historiographie qui lui est liée. Rappelons ici que R. Kosselek a fortement et justement critiqué une vision de l’Histoire en termes de “temps nouveaux”[57]. Ceci a donné lieu à des relectures extrêmement importantes, en particulier sur le lien entre les institutions et les comportements[58]. La présence permanente de formes issues du passé au sein du présent peut alors s’interpréter d’une manière rompant avec tout téléologisme, dans le cadre de notion de réemplois, don B. Lepetit a montré la pertinence[59].

En un sens, et tout en argumentant de manière différente, avec le recours d’une anthropologie chrétienne, Aglietta et Orléan restent fondamentalement fidèles à cette vision. On a souvent considéré que La Violence de la Monnaie était le manifeste d’une forme de rupture, au sein des régulationnistes français avec Marx. En réalité, c’est un manifeste de continuité avec la vision prophétique de Marx[60].

Pourtant, même chez Marx la vision des relations sociales induites par le capitalisme est plus complexe que ne pourrait le laisser croire la citation que l’on a présentée. Ainsi, le monde de la fabrique n’est pas soumis directement aux lois du marché. Par ailleurs, l’essentiel de l’analyse monétaire de Marx repose sur la métaphore de la trame, du passage à la fois simultané et désordonné entre monnaie, marchandises et monnaie[61]. La monnaie joue alors un autre rôle que celui sur lequel on vient de s’interroger; elle doit être comprise comme médiation entre le monde des prix, dans lequel opèrent les agents, et celui des valeurs[62]. Les désordres monétaires, qu’une lecture limitée au monde des prix associe à la cause des désordres de l’économie réelle, doivent alors être réinterprétés comme les symptômes d’autres désordres, plus profonds. Ce que cette lecture de Marx propose, c’est de considérer pleinement la nature contradictoire de la monnaie, à la fois médiation et instrument des conflits sociaux, à la fois espace de référence des décisions immédiates et réalité illusoire[63]. Dire ainsi, à la suite de Marx, que le monde plongé dans les relations monétaires est un monde enchanté ne signifie nullement qu’il ne soit important, dans la mesure justement où les individus sont soumis à cet enchantement. Quand Alain Lipietz se donnait comme programme de recherches en 1983 l’étude de ce monde enchanté, il ne proposait pas autre chose que de “prendre la monnaie au sérieux”[64]. Son projet tente cependant de se tenir à égal distance du formalisme monétaire antérieur (et de ses avatars marxistes) comme de l’essentialisme monétaire dont il pressent l’émergence.

Le capitalisme est donc indissoluble de la relation monétaire, mais l’inverse n’est pas nécessairement vrai. En raison de sa nature profondément contradictoire, la monnaie est nécessaire tout comme elle commence à détruire le capitalisme, car elle donne une dimension particulière à l’expression de l’incertitude radicale qui est issue de la double séparation.

  1. La monnaie absolue et la fin du capitalisme ?

Les trente dernières années ont été marquées par le phénomène de la financiarisation, tant au niveau international, avec le développement de la globalisation financière, qu’au niveau des économies nationales. La prégnance de la relation monétaire s’affirme partout (et ce de manière souvent symétrique avec une dématérialisation de la monnaie). Elle fait naître le fantasme d’un marché total mettant à égalité l’ensemble des individus et dans lequel tout ne serait que marchandise. En un sens, le phénomène de l’ubérisation est la forme la plus évidente de cette monétarisation de l’ensemble des activités.

Mais, la monétarisation des activités engendre ses propres limites. On a pu le constater lors de la crise des 2007-2009, crise que l’on appelle communément la « crise des subprimes » mais qui est bien plus une crise générale de la monétarisation et de la financiarisation. Cette évidence constitue le fondement de ce que l’on appelle le Nouvel Institutionnalisme, soit la tradition de recherches inspirées par les travaux de R.H. Coase et la notion de coûts de transaction[65].

L’existence d’entreprises, c’est à dire d’organisations à l’intérieur desquelles le calcul en monnaie est exclu, constitue un paradoxe pour qui veut penser une économie de marché complètement monétarisée. Le Nouvel Institutionnalisme a donc mis l’accent sur les phénomènes d’intégration verticale, montrant dans quelles conditions ces derniers pouvaient se développer, mais aussi quelles en étaient les limites. Cependant, ce courant ne conçoit que deux formes stables, le marché, où la monnaie domine logiquement, et la hiérarchie. Si les coûts administratifs sont trop importants pour que l’intégration verticale traditionnelle puisse constituer une solution, des formes de liens horizontaux peuvent être particulièrement adaptées. Deux formes sont alors concevables, la constitution de liens de dépendance à durée déterminée ou la constitutions de réseaux[66]. Tant la dichotomie marché/hiérarchie que la vision d’une tendance générale à la prédominance des relations de marché apparaissent alors comme des simplifications unilatérales. On peut en fait classer les fonctionnements économiques par rapport aux deux libertés fondamentales des agents dans des sociétés qui ne sont pas des sociétés d’ordre au sens féodal du terme, celle de contracter quand ils veulent et celle de contracter avec qui ils veulent.

Le réseau, qui nie l’une des libertés, pour permettre l’expression de l’autre liberté en condition de forte incertitude, constitue donc une situation différente et du marché au sens traditionnel et de l’organisation. En cela, il constitue une forme stable et non transitoire entre le marché et l’organisation. De même, le marché asymétrique, qui ne doit pas être limité au seul marché du travail, constitue une autre forme possible de l’alternative. Ce que les néo-institutionnalistes ne voient pas est que l’expression par des agents individuels et décentralisés de leurs libertés passe nécessairement par des abandons de liberté. Ces derniers peuvent être plus ou moins importants, et plus ou moins permanents; ils n’en sont pas moins nécessaires.

 

Graphique I

Supposer que chaque agent puisse jouir en un temps et en un lieu de la totalité de sa liberté supposerait que soient vérifiées simultanément deux hypothèses: l’inexistence de tout effet de densité et une capacité cognitive permettant de saisir instantanément la totalité des paramètres issus de l’environnement. Renoncer à une, et une seulement de ces hypothèses, implique alors que l’exercice de la liberté est contingent à des limitations de cette dernière.

On peut alors fournir une explication théorique aux phénomènes de démonétarisation que l’on a rencontrés à propos de la transition dans la Russie contemporaine[67], et dont on a dit qu’ils étaient inintégrables à la théorie monétaire traditionnelle. Comme par hasard, la résurgence du troc et des systèmes de consommation démonétarisés, est interprétée par les analystes orthodoxes comme des survivances du passé, des archaïsmes issus de la période soviétique. Ce disant, ils oublient (ou simplement ignorent) que c’est à la fois factuellement faux, car le système soviétique était plus monétarisé que la Russie des années 1990, et le taux du troc s’est accru très significativement à partir de 1993 et jusqu’en 1998[68]. De plus cette réflexion est idéologiquement révélatrice. La modernité ne saurait donc être que monétaire, et partant toute tendance à la réduction du rôle de la monnaie constituerait un retour en arrière. A ces ignorances drapées dans le scientisme, on oppose une prise en compte de l’irréductible double incomplétude des marchés; ces derniers sont à la fois incomplets dans ce qu’ils intègrent comme information et dans ce qu’ils intègrent comme possibilités. Cette double incomplétude nécessite la présence permanente à côté des marchés de formes distinctes, qui toutes reposent sur des limitations de la liberté des agents afin de diminuer le poids de l’incertitude qui pèse sur eux.

Le troc apparaît alors comme le symptôme d’une mise en réseau, avec des règles spécifiques aux différents participants. Dans ce cadre, le développement du troc constitue aussi le signe de la mise en place d’une nouvelle logique économique privilégiant des liens sociaux fondés sur les rapports personnels (la “confiance”) ou des complémentarités assumées. De la même manière, les marchés asymétriques impliquent des combinaisons de règles et de monnaie. On doit donc penser non pas une forme dominante du lien social mais la présence de formes multiples qui, suivant les univers industriels, les niveaux de développement économique, les contraintes des changements technologiques, s’articulent de manières différentes. Ceci ne retire nullement l’importance que l’on doit accorder à la monnaie. Il faut simplement, et ce simplement est lourd de tout un programme de recherches à venir, penser la monnaie simultanément à des relations non monétaires, non pas dans une logique du conflit ou de la succession historique, mais dans celle de la contemporanéité et de la complémentarité de ces relations. Vouloir alors faire de la monnaie le pivot de l’analyse économique, et de la stabilité monétaire le pivot des politiques économiques, signifie opérer une dramatique réduction.

Voici qui, bien sur, a des conséquences importantes dans les politiques économiques, et en particulier dans leurs dimensions monétaires. La neutralisation de la monnaie, telle que l’École Autrichienne et le monétarisme au sens strict la réclament, n’aurait de sens que si :

  • le troc était un équilibre stable,
  • toutes les grandeurs pouvaient être évoquées en terme monétaire,
  • l’évaluation monétaire était indépendante de normes non-monétaires,
  • l’évaluation monétaire était transparente aux structures de répartition des revenus.

Ces quatre conditions doivent être simultanément réunies pour que la neutralisation de la monnaie ait une justification. A la suite de Max Weber, il faut donc considérer ceci comme impossible. Cela a des conséquences importantes. La gestion de la monnaie ne doit dès lors pas viser sa neutralisation, mais bien plutôt la cohérence entre la norme monétaire et les autres normes qui l’entourent et lui donnent sens. La gestion de la monnaie doit aussi correspondre à l’adéquation à la structure de répartition des revenus que l’on considère souhaitable. En ce sens, il y a bien une cohérence entre les politiques austéritaires menées aujourd’hui en Europe et dans de nombreux autres pays, la gestion centralisée de la monnaie par les Banques centrales, et le choix par la classe dominante de laisser les inégalités se développer et s’approfondir aujourd’hui comme jamais. Au contraire, l’accent mis sur la monnaie comme unique instrument de retour à des régimes de croissance, dont la politique Européenne de la Monnaie Unique (l’Euro) est un exemple presque caricatural, est tout autant un contre-sens. Ici encore, on oublie la question de la cohérence, et le contexte dans lequel cette Monnaie Unique devrait opérer. On met d’ailleurs ouvertement la charrue avant les bœufs et faisant porter sur le contexte économique et social le poids des ajustements nécessaires à la Monnaie Unique. Mais, cette incohérence économique de l’Euro recouvre une méta-cohérence politique, en cela que l’Euro assure la domination d’un pays (l’Allemagne) et d’une fraction de classe (les rentiers).

Conclusion

Le capitalisme peut donc prendre des formes multiples. Ces formes s’organisent elles-mêmes en « familles », selon l’expression utilisée par Bernard Chavance. Mais, cette multiplicité n’est jamais le fruit du hasard. Ce sont les luttes sociales, le contexte historique, les contraintes matérielles qui, au sein de cultures politiques données (et évolutives), déterminent cette diversité.

Le contexte historique, que l’on vient de citer, joue bien entendu un rôle important. Les économies du début du XXIème siècle ne sont que faiblement comparables avec celles de la seconde moitié du XIXème siècle, ou de la première moitié du XXème. Pourtant, le capitalisme s’est propagé dans l’ensemble des économies. Il est aujourd’hui dans ses formes de manifestation presque aussi divers que ne l’est l’humanité, et l’on peut parler de « capitalisme national » pour comprendre les logiques locales de développement tout en n’ignorant cependant pas que l’on est en présence d’une logique unique, celle issue de la double séparation entre producteurs et entre producteurs et moyens de production. En ce sens, s’interroger sur le capitalisme revient à se poser la question du Sphinx. Car, le système qui prend ici telle forme et là telle autre, qui passe de la logique des privatisations les plus extrêmes à celles de formes largement arc-boutées sur l’Etat et parfois dominées par la propriété publique, est toujours le même. Le capitalisme peut, et en un sens même doit, marcher à la fois à quatre pattes le matin, sur deux pattes le midi et sur trois pattes le soir. Pourtant, il reste partout, et à tout instant, le capitalisme.

Jacques Sapir

Ce texte sera présenté à la conférence internationale “1917: THE YEAR THAT TURNED HISTORY” les 28-30 novembre à Rio de Janeiro (Université Fédérale)

NOTES

[1] Vernant, J-P.,« Œdipe » in Bonnefoy Y., (dir.), Dictionnaire des mythologies et des religions des sociétés traditionnelles et du monde antique, Paris, Flammarion, 1999, 2 vol. ; vol. 2. Et, Edmunds L., Oedipus: The Ancient Legend and Its Later Analogues, Baltimore, Johns Hopkins University Press, 1996.

[2] Piketty T., Capital in the Twenty-First Century, Cambridge, MA, Harvard University Press, 2014

[3] Bagehot W., Lombard Street: A Description of the Money Market, New York, Charles Scribner’s Sons, 2011

[4] Freeman R., « Single Peaked Versus Diversified Capitalism : The Relation Between Economic Institutions and Outcomes », NBER, Working Paper, n°7556, 2000.

[5] Boyer R., entretien paru dans le dossier “Capitalisme, crise et Développement”, in Contretemps, numéro 21, février 2008.

[6] Bentley A., The Process of Government (1908), Evanston, Principia Press,1949.

[7] Guizot F., Histoire de la civilisation en France depuis la chute de l’Empire Romain, Didier, Paris, 1869. Texte tiré de la 7ème leçon, de 1828.

[8] Amable B., « Les spécificités nationales du capitalisme » in Montel-Dumont O., Le capitalisme : mutations et diversité, Cahiers français n° 349, Paris, La Documentation française, 2009. P. 58.

[9] Chavance B., “Pourquoi le capitalisme étatique”, in Babylone , n°2-3, hiver 1983-1984, pp.100-125; Idem, “Hierarchical Forms and Coordination Problems in Socialist Systems”, in Industrial and Corporate Change , vol. 4, n°1, 1995, pp. 271-29

[10] LIPIETZ A., Vers une mondialisation du fordisme, Intervention au Symposium International de Sfax (avril 1981). Traduction anglaise in New Left Review no 132. Voir aussi Alain Lipietz, Mirages et miracles. Problèmes de Гindustrialisation dans le Tiers Monde, Paris, Editions La Découverte, 1985.

[11] Amable B., « Les spécificités nationales du capitalisme » op.cit.

[12] Landes D., The Unbound Prometheus: Technological Change and Industrial Development in Western Europe from 1750 to the Present, Londres-Cambridge, Cambridge University Press,1969.

[13] Luca Pacioli, Summa de arithmetica, geometria, de proportioni et de proportionalita, avec une dédicace pour Mario Sanuto, publié à Venise en 1494, 2ème ed. Tuscolano Sul Garda 1523. Voir, Francesco Paolo Di Teodoro, « Pacioli Luca » in, Dizionario Biografico degli Italiani – Volume 80 (2014), http://www.treccani.it/enciclopedia/luca-pacioli_(Dizionario-Biografico)/

[14] Sombart, Werner. Der moderne Kapitalismus. Historisch-systematische Darstellung des gesamteuropäischen Wirtschaftslebens von seinen Anfängen bis zur Gegenwart, Munich, Duncker & Humblot, 1928.

[15] Glassman J., “Primitive Accumulation, Accumulation by Dispossession, Accumulation by ‘Extra-Economic’ Means,” in Progress in Human Geography, vol. 30, no. 5, 2006, pp. 608–625 ; Sanyal K. K., Rethinking Capitalist Development: Primitive Accumulation, Governmentality and Post-Colonial, Capitalism, Londres, Routledge, 2007.

[16] Sapir J., La Démondialisation, Paris, Le Seuil, 2011.

[17] Mann G., « Capital after Capitalisme », in Ferguson K. and Petro P., (Eds), After

Capitalism, Horizons of Finance, Culture, and Citizenship, New Brunswick et Londres, Rutgers University Press, 2017.

[18] Caldwell B., Beyond Positivism: Economic Methodology in the Twentieth Century, Allen & Unwin, Londres, 1982. B. Caldwell, (ed.), Appraisal and Criticism in Economics, Allen & Unwin, Londres, 1984. D. Hausman, The Inexact and Separate Science of Economics, Cambridge University Press, Cambridge, 1992. D. Hausman, (ed.), The Philosophy of Economics: an Anthology, Cambridge University Press, Cambridge, 1984. S.C. Dow, “Mainstream Economic Methodology”, in Cambridge Journal of Economics, vol. 21, n°1/1997, pp. 73-93.

[19] Voir ainsi, J. Cartelier et A. D’Autume (eds), L’économie est-elle une science dure?, in Economica, Paris, 1995.

[20] Sapir J., L’économie mobilisée. Essai sur les économies de type soviétique, La Découverte, Paris, janvier 1990 et “Régulation et transition: réflexions sur l’approche en terme de régulation à partir de l’expérience de la transition dans les économies de Type Soviétique”, in R. Boyer et T. Yamada (édits.), La Grande Transformation du Socialisme, Fujiwara-Shoten, Tokyo, 1993, (en japonais).

[21] Chavance B., “Pourquoi le capitalisme étatique”, in Babylone , op.cit,. J. Sapir, L’économie mobilisée, La Découverte, Paris, 1990.

[22] Sapir J., “Le débat sur la nature de l’URSS: lecture rétrospective d’un débat qui ne fut pas sans conséquences”, in R. Motamed-Nejad, (ed.), URSS et Russie – Rupture historique et continuité économique , PUF, Paris, 1997, pp. 81-115 et Idem, “Le capitalisme au regard de l’autre”, in B. Chavance, E. Magnin, R. Motamed-Nejad et J. Sapir, (edits.), Capitalisme et Socialisme en Perspective, La Découverte, Paris, 1999, pp. 185-216..

[23] Bettelheim C., Calcul économique et formes de propriété, Maspéro, Paris, 1970

[24] F.A. Hayek, “Economics and knowledge”, in F.A. Hayek, Individualism and Economic Order, University of Chicago Press, Chicago, 1948, pp. 36-56; première publication en 1937.

[25] Schumpeter J., Capitalisme, socialisme et démocratie. Traduction française de Gaël Fain, 1942. Paris: Petite bibliothèque Payot, no 55, texte de la 2e édition, 1946. Paris: 1965, 433 pages.

[26] de Vroey M., “La possibilité d’une économie décentralisée: esquisse d’une alternative à la théorie de l’équilibre général”, in Revue Économique , vol. 38, n°3, mai 1987, pp. 773-805.

[27] Aglietta M., Régulation et crises du capitalisme , Calmann-Lévy, Paris, 1976. R. Boyer et J. Mistral, Accumulation, Inflation, Crises , PUF, Paris, 1978

[28] Amable B., Les Cinq Capitalismes. Diversité des systèmes économiques et sociaux dans la

mondialisation, Paris, Le Seuil (coll. Économie humaine), 2005

[29] Lechevalier S., La grande transformation du capitalisme japonais (1980-2010), Paris, Presses de Sciences Po, 2011.

[30] Lipietz A., Crise et inflation : pourquoi ?, F. Maspero, Paris, 1979.

[31] Chavance B., “Pourquoi le capitalisme étatique”, in Babylone, op. cit., p. 129-130

[32] P.M. Sweezy et C. Bettelheim, Lettres sur quelques problèmes actuels du socialisme, François Maspero, coll. PCM n°98, Paris, 1970 et 1972, édition augmentée.

[33] C. Bettelheim, Calcul économique et formes de propriété, op.cit…

[34] Lachman L.M., Market as an Economic Priocess, Basil Blackwell, Oxford, 1986 et, du même auteur, “From Mises to Shackle: an essay on Austrian economics and the Kaleideic society”, in Journal of Economic Litterature, vol.14, n°1, 1976, pp.54-62

[35] J. Robinson, “The production function and the Theory of Capital”, in Review of Economic Studies, vol.XXI, n°55, 1953. La discussion sur les logiques de substituabilité ou de complémentarité peut être abordée dans: B.J. Loasby, “Firms, Market and the Principle of Continuity”, in J.K. Whitaker, (ed), Centenary Essays on Alfred Marshall , Cambridge University Press, Cambridge, 1990.

[36] Sur ce concept, voir Sapir J., Les trous noirs de la science économique – Essai sur l’impossibilité de penser le temps et l’argent, Albin Michel, Paris, 2000, 2001.

[37] Voir: A. Bagnasco, Tre Italie. La problematica territoriale dello sviluppo economico italiano, Bologna, Il Mulino, 1977; G.Becattini, (ed), Mercato e forze locali : il disretto industriale, Bologna, Il Mulino, 1987. C. Courlet and P. Judet, “Nouveaux espaces de production en France et en Italie” in Les Annales de la Recherche Urbaine, n°29, 1986. G. Benko and A. Lipietz, “le nouveau débat régional: positions”, in idem (eds), Les régions qui gagnent, PUF, Paris, 1992. A.J. Scott, Metropolis, From the Division of Labor to Urban Form, University of California Press, Los Angeles, Ca., 1988

[38] Mowery D.C., “Economic Theory and Government Technology Policy”, in Policy Sciences, n°1/1983, pp.27-43.

[39] Arrow K., “The Economic Implications of Learning by Doing”, in Review of Economic Studies, vol. XXIX, juin 1962, pp.155-173.

[40] Gaffard J-L., Economie industrielle et de l’innovation, Dalloz, Paris, 1990. Foray D., “repères pour une économie des organisations de recherche-développement”, in Revue d’Économie Politique, vol 101, 1991, n°5, pp.79-808

[41] J.P. Fitoussi, Le Débat Interdit, Arléa, Paris, 1995

[42] C. Pitelis, “Transaction Costs, Market and Hierarchies: the Issues”, in C. Pitélis, (ed.), Transaction Costs, Market and Hierarchies, Basil Blackwell, Oxford, 1993.

[43] Coase R.H., “La nature de la firme”, in Revue Française d’Économie, hiver 1987, pp.133-163, (1ère publication 1937).

[44] Favereau O., “Marchés internes, marchés externes”, in Revue Économique, vol. 40, n°2, mars 1989.

[45] On renvoie ici à Simmel G., Philosophy of Money, Routledge, Londres, 1978, publié originellement en allemand en 1900.

[46] Dodd N., The Sociology of Money, Economics, Reason and Contemporary Society, Polity Press, Cambridge, 1994. C. Deutschman, “Money as a Social Construction: On the Actuality of Marx and Simmel”, in Thesis Eleven, n°47, novembre 1996, pp. 1-19..

[47] Simmel G., Philosophy of Money, op.cit., pp. 217 et ssq.

[48] Logique qui chez C. Schmitt définit le politique. Voir Kervégan J-F,, Que faire de Carl Schmitt ?, Paris, Gallimard, coll. Tel, 2011 et Cumin D., Carl Schmitt. Biographie intellectuelle et politique, Éditions du Cerf, 2005.

[49] Simmel G., Philosophy of Money, op.cit.,, p. 227.

[50] Deutschman C, “Money as a social construction…”, op.cit., p. 12.

[51] Aglietta M. & A. Orléan, La Violence de la Monnaie, PUF, Paris, 1982

[52] G. Simmel, Philosophy of Money, op.cit., pp. 342.

[53] G. Duménil, Marx et Keynes face à la crise, Economica, Paris, 1977.

[54] K. Marx, Le Manifeste Communiste , cité ici d’après K. Marx, Oeuvres , Tome I, Édition établie et annotée par M. Rubel, Gallimard, Bibliothèque de la Pleiade, Paris, 1965, p. 163.

[55] Sur cette dimension utopique-prophétique, voir H. Maler, Convoiter l’impossible , Albin Michel, Paris, 1995.

[56] Pour une argumentation plus développée, voir J. Sapir, “Penser l’expérience soviétique”, in J. Sapir, (ed.), Retour sur l’URSS, l’Harmattan, Paris, 1997, pp. 9-44.

[57] R. Kosselek, Le Futur Passé: Contribution à la sématique des temps historiques, Éditions de l’École des Hautes Études en Sciences Sociales, Paris, 1990, (première édition en allemand en 1979).

[58] A. Burguière, “Le Changement Social: Brève Histoire d’un Concept”, in B. Lepetit, (ed.), Les Formes de l’Expérience, Albin Michel, Paris, 1995, pp. 253-272.

[59] B. Lepetit, “Le Présent de l’Histoire”, in B. Lepetit, (ed.), Les Formes de l’Expérience, op.cit., pp. 273-298.

[60] On se sépare ici de l’analyse de S. de Brunhoff qui ne voit dans la démarche d’Aglietta et d’Orléan qu’une rupture avec Marx (et précisément son interprétation à elle), alors qu’il y a une continuité bien plus importante, si on admet l’importance de la dimension prophétique, et ses effets sur la démarche analytique chez Marx. Voir: S de Brunhoff, “Régulation et monnaie”, in Actuel Marx, n°17, 1er semestre 1995, pp. 85-92.

[61] On rappelle ici que la monnaie est largement analysée dans le Livre I du Capital.

[62] Voir ici l’ouvrage de A. Lipietz, sorti à quelques mois d’intervalle avec celui d’Aglietta et Orléan; A. Lipietz, Le Monde Enchanté – De la valeur à l’envol inflationniste, La Découverte-Maspéro, Paris,1983.

[63] On se référera aussi à B. Chavance, Marx et le Capitalisme – La dialectique d’un système, Nathan, Paris, 1996.

[64] A. Lipietz, Le Monde Enchanté , op.cit., pp. 14-16.

[65] Voir le texte original de R.H. Coase publié en 1937, et les commentaires successifs in O.E. Williamson et S.G. Winter, (edits.), The Nature of the Firm. .., op.cit..

[66] L’importance des relations “horizontales” est développée dans M. Aoki, Information, incentives and bargaining in the Japanese economy, Cambridge University Press, New York, 1988.

[67] Sapir J., “Troc, inflation et monnaie en Russie : tentative d’élucidation d’un paradoxe” in S. Brama, M. Mesnard et Y. Zlotowski (edits.) La Transition Monétaire en Russie – Avatars de la monnaie, crise de la finance (1990-2000), L’Harmattan, Paris, 2002, pp. 49-8 ; Idem, “La crisis financiera rusa de agosto de 1998. Momento crucial de la transicion en Rusia?” in J.C. Sanchez Arnau (ed.), Crisis Economica Y Politicas Publicas – Las experiencias de Rusia y Argentina, Siglo Veintiuno et Instituto di Tella, Buenos Aires, 2003, pp. 71-144.

[68] Sapir J., Le Krach russe, La Découverte, Paris, 1998 ; Idem, « Crises et désordres monétaires dans le système russe et soviétique », in B. Théret (sous la direction de), La Monnaie dévoilée par ses crises, Éditions des l’École des hautes études en sciences sociales, Paris, vol. 2, pp. 81-116.

https://www.les-crises.fr/russeurope-en-exil-le-sphinx-lhistoire-et-le-capitalisme-par-jacques-sapir/

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jeudi 23 novembre 2017

Grande-Bretagne: L'industrie engrange ses plus fortes commandes depuis 1988

LONDRES (Reuters) - L'industrie britannique a enregistré en novembre ses plus fortes commandes depuis près de 30 ans, semblant montrer à son tour que la chute du sterling qui a suivi le vote en faveur du Brexit a été bénéfique aux usines.

ACT BREXIT EL

L'indice mensuel de la fédération patronale CBI (Confederation of British Industry) mesurant les commandes en carnet a bondi à +17 ce mois-ci, après -2 en octobre, à son plus haut niveau depuis août 1988. Des économistes interrogés par Reuters l'anticipaient à +3 seulement.

L'étude montre que les commandes à l'exportation ont également progressé, à leur niveau le plus élevé depuis juin 1995.

La Banque d'Angleterre (BoE) espère que les exportations de l'industrie manufacturière britannique pourront partiellement compenser la baisse des dépenses des ménages, pénalisées par une inflation importée imputable à la baisse du sterling.

Les entreprises britanniques ont également profité de la croissance dans la zone euro et ailleurs dans le monde.

"Les industriels britanniques ont une fois de plus enregistré une solide performance, la croissance mondiale et le faible niveau de la livre continuant à soutenir la demande. La croissance de la production a à nouveau accéléré et les commandes à l'exportation atteignent leurs plus hauts niveaux en plus de 20 ans", a déclaré Anna Leach, responsable du département de l'intelligence économique chez CBI.

"Toutefois, l'incertitude continue à peser sur l'investissement et les pressions sur les coûts restent fortes", souligne-t-elle.

L'indice des anticipations du secteur manufacturier pour les trois prochains mois ressort ainsi à son plus bas niveau depuis octobre 2016.

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http://www.boursorama.com/actualites/grande-bretagne-l-industrie-engrange-ses-plus-fortes-commandes-depuis-1988-57e50fa372692cb71c191ce1ac18bacb

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Plus 24% de travailleurs détachés en France en 2016

PARIS (Reuters) - Le nombre de travailleurs européens détachés en France a augmenté de 23,8% en 2016, après une hausse de la même importance en 2015, pour s'établir à 354.151 salariés, selon les statistiques de la Direction générale du travail, dévoilés lundi par Les Echos.

ACT TRAV DETACHES

Les deux tiers de ces travailleurs, venus principalement d'Espagne, du Portugal, d'Allemagne et de Pologne, ont été embauchés dans cinq régions : Grand-Est, Auvergne-Rhône-Alpes, Provence-Alpes-Côte-D'Azur, Hauts-de-France et Île-de-France.

L'intérim et le BTP sont les deux secteurs qui ont eu le plus recours à ces travailleurs, avec respectivement 22% et 18% des employés.

Emmanuel Macron a fait de la question des travailleurs détachés, avec la révision fin octobre de la directive de 1996, l'un des axes de son "Europe qui protège" et de la relance d'une Union ébranlée par des mouvements populistes ces dernières années.

http://www.latribune.fr/depeches/reuters/KBN1DK2HX/plus-24-de-travailleurs-detaches-en-france-en-2016.html#xtor=EPR-2-[l-actu-du-jour]-20171121

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mercredi 22 novembre 2017

Un "jeu" pour dénoncer ses collègues à l'entrepôt Amazon de Lille

Pour cumuler des bons points et gagner un cadeau, les employés d’Amazon sont encouragés à dénoncer ceux qui manquent aux règles de sécurité… Un syndicat parle de "délation", Amazon vante un jeu "bon enfant et bienveillant".

ACT AMAZON DELATION

Ce "Fun Game" ne fait pas rire tout le monde. Depuis vendredi, Amazon a mis en place un concours entre tous les salariés de son entrepôt de Lille. Ils sont encouragés à signaler les manquements aux règles de sécurité de leurs collègues en remplissant un bulletin "Faux pas", et obtenir en échange un bon point. Une récompense est prévue à la clé. "Un cadeau à gagner pour l’associate (l’employé, NDLR) qui aura le plus de points !", clame l’affiche placardée dans l’entrepôt, qui se conclut ainsi : "Have Fun !"

Dans le détail, les coupons disponibles à l’accueil de l’entrepôt prévoient l’inscription du nom et prénom de celui qui a repéré un "Safety faux-pas", de celui du manager ou chef d’équipe qui l'a commis, et un espace pour décrire la faute en question. Amazon assure que ce bulletin sert seulement de support de discussion entre un employé et son manager pris en défaut. "La fiche atteste de la discussion, permet d’obtenir des points et d’attester de leur validité," indique le service communication d'Amazon, qui donne des exemples de règles de sécurité auxquelles le jeu s'applique : "Ne pas respecter une posture recommandée pour déplacer un article ou ne pas respecter un passage piéton pour traverser une allée... "

Pour le délégué central CFDT Vincent Julien, ce jeu encourage tout simplement la "délation". Le syndicaliste a écrit ce samedi à la direction d’Amazon Logistique en demandant un retrait des affiches et l’arrêt de l’opération, qui doit courir jusqu’au 19 décembre. "Il est hallucinant de constater qu'un tel "jeu" ait pu passer et être déployé sans que personne ne tique", relève-t-il dans son mail. Il indique avoir contacté les services Amazon concernés pour "harcèlement".

L’évaluation entre pairs, une pratique courante chez Amazon

L’entrepôt Amazon de Lauwin-Planque est le plus important de France avec plus de 1.000 employés en CDI, et 2.900 intérimaires embauchés pour la période des fêtes, le plus grand rush de l’année pour le e-commerçant. Avec des milliers de colis envoyés chaque jour, cette période est particulièrement sensible aux accidents du travail. Si la méthode employée pour les réduire peut faire polémique, elle n’est pas forcément surprenante. Pour les évaluations annuelles, Amazon demande aux employés de s’évaluer entre pairs. Ces avis sont remontés au manager qui les utilise pour attribuer les promotions, augmentations ou au contraire identifier les éléments les moins performants.

Interrogé par Capital au sujet de cet étonnant jeu-concours, le service communication d’Amazon fait cette réponse : "C’est une opération ludique, faite dans un esprit bon enfant et bienveillant. Il ne s’agit pas de délation. Amazon tient à rappeler que la dénonciation anonyme est profondément contraire à ses valeurs et s’y oppose avec la plus grande sévérité. Le but est que les employés fassent part des consignes de sécurité non respectées par leurs managers, et ils récupèrent en échange ce qu’on appelle des points. La sécurité doit être l’affaire de tous dans l’entreprise, des managers vers les employés, et inversement." Amazon souligne aussi que cette pratique n’est pas une première : "L’opération a déjà été pratiquée sur le site de Lauwin-Planque les années précédentes, et elle avait été accueillie de manière très positive."

https://www.capital.fr/entreprises-marches/un-jeu-pour-denoncer-ses-collegues-a-lentrepot-amazon-de-lille-1256628


 

BASE 14 995X225Super "fun", l'ambiance de travail chez Amazon! On remarquera au passage l'usage intensif de l'anglo- américain...

P.G.

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