lundi 11 décembre 2017

D'olympiques jeux de dupes

ANGLE MORT par Fernand Le Pic

ARG JO GEO

D'olympiques jeux de dupes

Quand une compétition a pour but de faire toujours «plus vite, plus haut, plus fort», faut-il s'émouvoir du dopage ou changer la devise? Si dopés il y a, ne parlent-ils que le russe? Et pourquoi engage-t-on des sous-traitants de la CIA pour défendre la moralité du sport?

De nouveau la Russie fait la une, accusée d'avoir établi un «dopage d'État», notamment durant les Jeux de Sotchi. La recette est bien rodée. A ma droite les anti-Poutine, tenant du titre, qui n'ont aucun mal à faire passer la Russie pour une réincarnation terrifiante de l'URSS; à ma gauche, les challengers, les pro-poutine, à qui on ne la fait pas, criant au complot perpétuel antirusse. Au milieu, on retrouve un Monsieur loyal joué en duo par le Comité International Olympique (CIO) et l'Agence Mondiale Antidopage (AMA).

Petit rappel des origines

Qu'il y ait du dopage, plus de 120 ans après les premiers jeux olympiques modernes, quoi de plus normal, finalement, lorsque la devise du CIO appelle toujours au «plus vite, plus haut et plus fort» (citius, altius, fortius)? Certes, mais les limites de la performance sportive sont celles du corps humain, et celles-ci semblent atteintes dans bien des cas. Les 44 km/h du Jamaïcain Usain Bolt sur 100 mètres, en 2009, seront difficiles à dépasser. La première question est donc de savoir si le temps d'amender cette devise n'est pas venu. Oui mais par quoi? Vous imaginez un «Pas si vite, ni si haut et moins fort s'il vous plaît»? Pas très motivant. Et d'ailleurs, pas sûr que les sponsors apprécieraient beaucoup...

Prenez Nike par exemple, la marque la plus médaillée des JO de Rio (2016) en athlétisme: 89 médailles conquises en direct devant 5 milliards de clients et futurs clients (réseaux sociaux compris). Pas évident qu'elle laisse le CIO renoncer si facilement à son ADN du hors limites. Ou alors, ces marques ne tarderaient pas à prendre le contrôle direct des bureaux du château de Vidy, à l'image des ligues professionnelles américaines, de type NHL, qui n'ont que faire du CIO.

C'est le père dominicain Henri Didon qui inventa cette devise. Passionné de sport (et de politique), il avait participé à des jeux olympiques locaux, qui se tenaient depuis 1832 près de Grenoble, bien avant que son futur ami, Pierre de Coubertin, n'eût l'idée de les rétablir 62 ans plus tard. On parlait à l'époque de sortir les jeunes de leur paresse naturelle par le sport, de vertus éducatives et de prouesses exaltant «l'activité musculaire» et «l'émulation générale». «Le sport, c'est la liberté de l'excès» disait Coubertin. Il y voyait en outre la meilleure préparation à la guerre: «Les sports ont fait fleurir toutes les qualités qui servent à la guerre: insouciance, belle humeur, accoutumance a l'imprévu, notion exacte de l'effort à faire sans dépenser des forces inutiles» (in L'idée olympique, Carl-Diem Institut, Köln, 1966).

Dépassement des limites, préparation militaire: le dopage ne serait-il pas «immergé au plus profond» [1] des principes de l'olympisme moderne et dès lors admissible par principe, tant qu'il ne nuit pas à la santé du sportif?

Dans ce cas, n'y aurait-il que la Russie à pratiquer le dopage? Et si non, pourquoi serait-elle la seule à subir la vindicte? Avant que les affaires de Sotchi n'éclatent, aboutissant au bannissement que l'on sait, au moins pour les prochains jeux d'hiver de Pyeongchang en Corée du Sud, la gloire de ces mêmes jeux de Sotchi avait été déjà obscurcie par les soulèvements de Maidan en Ukraine. Or, ce coup d'État fut, comme on le sait, entièrement orchestré par les États-Unis et l'Union Européenne. L'hégémonisme occidental ne connaît pas la trêve olympique!

Pour autant, les statistiques antérieures au dopage de Sotchi démontrent que les États-Unis alignent plus d'athlètes dopés et sanctionnés (652) que la Russie (632), suivie par l'Inde (551). La grande absente reste néanmoins la Chine.

 Même si des témoignages accablants ont été transmis à toutes les entités de contrôle qui officient dans le sport, rien n'y fait: la Chine reste miraculeusement pure de tout gros souci de dopage!

Une galerie de barbouzes

Donc c'est la Russie qui s'y colle. Tout est fait pour en ternir l'image, tant que son président ne changera pas. En revanche, personne ne se demande quelle en serait la perception globale si, d'aventure, les États-Unis décidaient de laisser ce pays tranquille. Est-ce dès lors un hasard si les investigations relatives au dopage russe furent menées par d'anciens agents fédéraux américains et d'anciennes barbouzes de leurs alliés britanniques? Si on lit les rapports de l'AMA sur le sujet, on ne peut que s'étonner que la coordinatrice canado-serbe de ce travail, l'avocate du sport Djana Tecic, fut embauchée explicitement pour sa connaissance de la langue russe. En revanche, aucun expert en mandarin ni en hindi n'a été approché!

Les enquêteurs américains sont tous d'anciens médaillés de la Drug Enforcement Administration (DEA), au premier rang desquels Jack Robertson, tombeur du cycliste Lance Amstrong et qui ne fait toujours pas de différence entre un sportif et un narcotrafiquant. Est-ce une simple coïncidence qu'il ait donné son interview la plus longue, la plus détaillée mais surtout la plus vindicative au média Propublica, financé par George Soros? A ses côtés, il a recruté deux de ses anciens collègues: Dave Tinsley et Brian Talay, respectivement patron fondateur et directeur des opérations de la société privée de sécurité et de renseignement 5 Stones Intelligence, basée à Miami. Une entreprise qui se flatte de travailler pour la CIA et le Pentagone.

Côté britannique, on trouve Nicholas (Nick) Connon, patron et fondateur de la société privée de renseignement Quintel, basée à Londres. Son capital fut notamment détenu par une société écran (Munlochy Holding Ltd) installée dans le paradis fiscal des Iles Vierges britanniques, plus précisément à Woodbourne Hall, Tortola. Quoi de plus normal pour une entreprise qui est mandatée pour combattre la corruption et les trafics occultes en tous genres? Nick est un ancien des services de sa Majesté, plutôt spécialisé dans l'antiterrorisme et les financements illicites. On ne sera pas surpris de le voir régulièrement prodiguer ses conseils d'expert à telle administration ukrainienne dans son combat contre l'invasion militaire russe.

Le CV de son collègue Martin Dubbey est à l'avenant. Ancien du renseignement douanier puis de la Serious Organised Crime Agency (SOCA), devenue aujourd'hui la National Crime Agency (NCA), il fut officier de liaison avec la DEA et la CIA. Cette SOCA mérite qu'on s'y attarde. Un autre membre de l'équipe d'enquête de l'AMA, Greg Kitsell, en fit partie. Il fit parler de lui en 2006, en Afghanistan, ce paradis mondial de la culture du pavot. Il fut cité par la presse anglaise pour avoir désarmé un garde du corps du ministre de la défense britannique de l'époque (John Reid), en visite de contrôle à Kandahar, afin de démontrer audit gorille qu'il n'était pas assez vigilant.

Au-delà de la mauvaise blague entre services, qui lui valut des poursuites disciplinaires, c'est toute la SOCA qui fut mise sur la sellette pour avoir, en fait, servi de marqueur de cibles à l'armée américaine qui avait subitement décidé de se débarrasser au F–16 de quelques barons locaux de la drogue. Or, selon la loi britannique, si l'armée a le droit d'attrition, ce n'est pas le cas des forces non militaires de la SOCA. Encore une transgression dans le monde sanctifié de l'inquisition sportive.

 En bref, l'AMA a recruté comme enquêteurs au-dessus de tout soupçon: une juriste du sport spécialement russophone et des sous-traitants actifs de la CIA et du renseignement britannique, politiquement orientés ou compromis.

Leur enrôlement dans cette affaire accrédite évidemment la thèse d'une partialité antirusse, alors même qu'il y a eu effectivement du dopage, seul moyen sérieux de se conformer à la devise olympique et de satisfaire aux exigences des sponsors. Au-delà de la «belle humeur» que cela suscite à Washington ou Londres, on peut tout de même se demander si les jeux olympiques ne mériteraient pas une petite réforme? Un reset, comme on dit dans les états-majors militaires...

 NOTE
  1. « doper», de l'anglais dope, qui provient d'une racine indo-européenne dʰewb (immerger) laquelle donne également «deep» (profond).

Source: Antipresse.

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La querelle des sociologues

CANNIBALE LECTEUR de Pascal Vandenberghe

ARG REFLEXION DUEL

La querelle des sociologues

Depuis ses origines, la sociologie est tiraillée entre deux approches radicalement différentes: l'une déterministe et raisonnant sur le collectif (Émile Durkheim), l'autre imprédictible et individualiste (Max Weber). Depuis Bourdieu et ses héritiers, le fossé s'est creusé entre sociologie dite «critique» et sociologie dit «analytique». Mais à quoi sert la sociologie? À comprendre le monde ou à le changer?

Dès ses origines, la question de la sociologie comme «science» s'est posée. Les approches théoriques et méthodologiques de deux de ses principaux fondateurs, Émile Durkheim et Max Weber, s'opposèrent dès le départ. Le livre de Gérald Bronner et Étienne Géhin, Le danger sociologique (PUF, 2017) a rallumé le feu de la querelle. Plus récemment, la revue Le Débat[1] (n° 197, novembre-décembre 2017) revient sur les arguments des tenants de la sociologie analytique – par opposition à holistique – dans un dossier intitulé «La sociologie au risque d'un dévoiement». Outre les auteurs du livre cité précédemment, plusieurs autres sociologues s'y expriment: Olivier Galland, Nathalie Heinich, Pierre-Michel Menger et Dominique Schnapper. La charge contre la sociologie critique est forte et tout à fait recevable. Cette fracture met au jour la crise d'identité de la discipline et surtout l'influence néfaste de la sociologie critique, dominante et politisée.

Retour aux origines: à ma gauche[2], le Français Émile Durkheim (1858–1917), qui posa les bases du déterminisme social. Plus récemment, Pierre Bourdieu fut le grand gourou de la sociologie critique qui en est issue et ses nombreux héritiers dominent aujourd'hui le débat public et influencent la compréhension des faits sociaux. Pour faire simple, on pourra résumer cette forme de la sociologie de la façon suivante: c'est la sociologie de l'«excuse» (échec scolaire, islamisation des cités,...) et du déni.

À ma droite l'Allemand Max Weber (1864–1920). Inventeur de la méthode d'explication connue sous le nom d'«individualisme méthodologique», il fut le premier à soutenir que «la sociologie, elle aussi, ne peut se pratiquer qu'en partant de l'action d'un, de plusieurs ou d'un grand nombre d'individus, par conséquent de manière strictement "individualiste" quant à la méthode[3].» Avec l'apparition des neurosciences et la prise en compte des sciences cognitives, l'approche de Max Weber s'est trouvée renforcée et consolidée, alors que simultanément la sociologie critique se faisait de plus en plus dominante.

Issue des sciences de la nature – cette filiation étant censée prouver la scientificité de la sociologie – la théorie du déterminisme social affirme que le libre arbitre est une illusion: «Chaque individu est trop multisocialisé et trop surdéterminé pour qu'il puisse être conscient de ses déterminismes[4]». Ainsi, on fabrique un individu non responsable de ses actes: «Tel qu'il est décrit par les sociologues d'obédience déterministe, l'acteur social est moins un acteur qu'un agent dont les actions sont des comportements bien plus que des conduites, attendu que celles-ci sont, le plus souvent à l'insu de leur auteur, les effets des forces sociales qui s'exercent sur lui[5].» Les individus n'ont donc pas d'histoire, mais un destin, et tout est «la faute de la société»: je ne m'étendrai pas ici sur les dégâts que causent cette interprétation et la déresponsabilisation de l'individu et de ses actes qui en découle[6]. Depuis Pierre Bourdieu[7], la sociologie critique est devenue politique et militante. Cette obédience s'est érigée en grand défenseur des «opprimés», la victimisation découlant directement de la déresponsabilisation de l'individu: «Il est évident que si elle est défendue inconditionnellement, cette représentation du monde dévitalise les notions de mérite, de responsabilité ou de moralité. Même sous une forme affaiblie, elle pourrait promouvoir de facto une "culture de l'excuse" car elle offre un récit idéal pour tout individu tenté d'expliquer ses défaillances, ses fautes ou ses échecs par l'action fatale de causes (sociales, psychologiques ou biologiques) sur lesquelles il n'a pas de prise[8]».

La charge la plus acérée est signée Nathalie Heinich, sociologue spécialiste de l'art, en particulier contemporain. En 2009, elle avait publié un intéressant Bêtisier du sociologue (Klincksieck), dans lequel l'amateur de chausse-trappes de la pensée trouvera de nombreux exemples de cette bêtise et un répertoire de leurs causes. Sa contribution au dossier publié par la revue Le débat s'intitule «Misères de la sociologie critique». Tout un programme! Elle y dénonce d'abord «la doxa selon laquelle la seule sociologie qui vaille devrait être politiquement engagée » et affirme «qu'il est urgent de faire front face aux innombrables avatars de la sociologie critique qui gangrènent notre discipline dans une dérive potentiellement suicidaire. »

Ces dérives de la sociologie passent par un affranchissement des «règles de la rigueur qui devrait gouverner une discipline enseignée dans les universités, financée par les organismes de recherche.» À commencer par la reprise d'un vocabulaire militant, par exemple dans l'appel à communications publié sur le site de l'Association française de sociologie (AFD) pour son congrès de 2017. Une perle: «Alors même que les inégalités sociales de toutes sortes se cumulent et souvent s'accroissent, le rôle de la sociologie est ainsi plus que jamais de découvrir les processus par lesquels divers pouvoirs parviennent à les légitimer, voire à les renforcer, cela tout en préservant les apparences de la neutralité et de l'universalité

Dénonçant successivement le constructivisme naïf, l'aveuglement de la posture critique sur ses propres contradictions et le fonctionnement paranoïaque, et pour finir l'antiscientisme suicidaire de la sociologie critique, Nathalie Heinich se livre à un passage en revue de ses tares, dans un style enlevé et incisif: «[...] en voulant soustraire à l'ordre de la nature un fait que l'on estime critiquable, pour montrer qu'il n'est pas nécessaire, l'on sous-entend qu'il serait nécessaire s'il était naturel: tout ce qui est "social" serait forcément arbitraire, car la nécessité ne pourrait relever que de la nature. Par exemple, puisque (comme nous le serinent les "études de genre", malheureusement devenues pour une large part la poubelle internationale des médiocrités académiques) la différence des sexes est affaire de convention et non de nature, l'on pourrait parfaitement s'en passer, de même que de toutes ces "fictions" qui prétendent nous faire croire qu'un homme et une femme, ce n'est pas tout à fait pareil. En voulant jeter le bébé de la discrimination sexiste, l'on se débarrasse de l'eau du bain qu'est la différence des sexes, réduite à l'arbitraire supposé d'une "construction sociale", et l'on confond au passage un terme normatif – celui de "discrimination", qui appelle la critique – avec un terme factuel – celui de "différence", qui relève de la description.»

Si c'est sous la direction de Pierre Bourdieu que Nathalie Heinich réalisa sa thèse de doctorat, on peut dire qu'elle a su «tuer le père», puisqu'elle écrit que la devise du maître, à laquelle il était plus que fidèle, était: «Faites ce que je dis, ne faites pas ce que je fais»!

Elle conclut sa contribution tout d'abord par un appel à ses collègues: «Autant dire qu'en s'en prenant à l'autonomie de la science, à son indépendance de principe envers les positions et opinions politiques, fût-ce les plus estimables, les zélateurs de la sociologie critique ne font que scier méthodiquement la branche sur laquelle ils sont assis – et nous aussi, malheureusement, avec eux. Alors mes chers collèges, de grâce: suicidez-vous, oui – mais sans nous!». Avant de poser «la» question fondamentale qui résume parfaitement cette fracture: «Est-ce vraiment au sociologue de dire aux acteurs comment doit être le monde? Non: son rôle est de dire comment il est.»

Malheureusement, comme le soulignent Gérald Bronner et Étienne Géhin, il suffit de regarder le nombre de requêtes effectuées sur Google pour constater que Pierre Bourdieu et Michel Foucault, deux des grandes figures de la sociologie critique, attirent les curieux en bien plus grand nombre que Raymond Boudon[9] ou James Coleman[10], deux des grands défenseurs de la sociologie analytique. Ce n'est pas neutre et cela influence démesurément la compréhension du monde et de la société telle que veulent nous l'imposer les tenants de cette sociologie «de combat», orientée et manipulatrice. Pour se prémunir de ces influences néfastes et souvent insidieuses, la lecture des sociologues de l'école analytique constitue un antidote efficace.

 NOTES
  1. Fondée en 1980 par Pierre Nora, qui la dirige toujours, le rédacteur en chef en est Marcel Gauchet. Sur le site de son éditeur, Gallimard, Pierre Nora explique le sens de la revue: «Pour qui avait, au début des années 80, le sentiment aigu d'un monde à tous égards nouveau, la tache était claire: lutter sur deux fronts, contre la réduction médiatique d'un côté, la spécialisation universitaire de l'autre; maintenir un espace de discussion publique; défendre et illustrer un travail intellectuel de réflexion et de critique. Ce travail, nous l'avons distribué autour de trois axes: histoire, politique, société
  2. C'est le cas de le dire! Pas pour Durkheim, certes, mais pour tous ses suiveurs, à commencer par Pierre Bourdieu.
  3. «Lettre à l'économiste Robert Liefmann», 9 mars 1920, Revue française de sociologie, 2005/4, vol. 46.
  4. Bernard Lahire, Pour la sociologie. Et pour en finir avec la prétendue "culture de l'excuse", La Découverte, 2016.
  5. Gérald Bronner et Étienne Géhin, Le danger sociologique (PUF, 2017).
  6. «Monsieur le Président, mon client a eu une enfance difficile. Son père le battait, sa mère était alcoolique; c'est pour cela qu'il vole des mobylettes. Ce n'est pas de sa faute. Je demande l'acquittement.» J'exagère... à peine!
  7. Et en particulier la parution de La misère du monde (Seuil, 1993, coll. «Points», 2007).
  8. Gérald Bronner, Étienne Géhin «Les prophéties autoréalisatrices de la sociologie déterministe», Le débat 197, novembre-décembre 2017.
  9. Parmi ses nombreuses publications, je recommande La place du désordre. Critique des théories du changement social (PUF, 1984, coll. «Quadrige», 1991).
  10. Dont l'œuvre n'a été que très peu traduite en français. L'individu dans la théorie politique et dans la pratique (PUF, 1998).

Source: Antipresse.

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Observation spatiale : quand l'Allemagne se joue de la France

L'Allemagne a passé une commande de 400 millions d'euros au constructeur de satellites allemand OHB System pour la réalisation de deux satellites d'observation optique. Au mépris des accords de Schwerin.

ACT ESPACE ALLEMAGNE

Elle est belle l'Europe de la défense... Sans état d'âme, l'Allemagne a déchiré fin novembre les accords de Schwerin signés avec la France en 2002. Berlin a passé une commande de 400 millions d'euros au constructeur de satellites allemand OHB System pour la réalisation de deux satellites d'observation optique. "Pour l'administration française, c'est un coup de canif aux accords de Schwerin dans la défense", explique-t-on à La Tribune. Ces accords ont instauré entre Paris et Berlin un échange d'images optiques Helios et radars SAR-Lupe. Un "Yalta de l'observation spatiale" en quelque sorte, l'optique pour la France et le radar pour l'Allemagne.

"Ce système a permis à chaque pays de se spécialiser et d'éviter de dupliquer les moyens, la France fournissant les images optiques, l'Allemagne et l'Italie les images radars", avait précisé en juillet 2015 l'ancien ministre de la Défense, Jean-Yves Le Drian.

Puis, ces accords avaient été renouvelés avec notamment le lancement du programme Composante spatiale optique (CSO) avec la réalisation de trois satellites d'observation, dont un pour l'Allemagne, qui a investi 210 millions d'euros en 2015. En contrepartie, Paris avait offert à l'Allemagne la part industrielle principale du futur drone MALE (Moyenne Altitude Longue Endurance) européen.

Le leadership de la France en danger

A moyen terme, la France va donc perdre son leadership dans l'observation optique et a confié les rênes du drone MALE à Berlin... avec le succès que l'on connait. Ainsi, récemment, Dassault Aviation a rapatrié en France ses équipes quand les Allemands ont exigé de développer les commandes de vol électriques. D'ailleurs, Jean-Yves Le Drian avait rappelé que le choix d'Helios "était celui de l'indépendance, de notre autonomie stratégique, dans un domaine devenu essentiel à la conduite des opérations. Nous étions alors les premiers à faire un tel choix en Europe et les troisièmes dans le monde". A l'avenir, la France devra désormais composer avec les Allemands dans l'optique spatiale. 

Tout était parfait jusqu'à cette commande de deux satellites d'observation optique à très haute résolution (30 cm) de Berlin à OHB, qui ne maîtrise pas cette technologie déjà dépassée. Même si elle s'en défend en jouant sur les mots, l'Allemagne a bel et bien rompu ces accords. La direction générale de l'armement (DGA) est même intervenue il y a deux mois environ. En pure perte. Sous l'influence de son industrie spatiale, l'Allemagne est passée outre cette fois-ci et a refusé une aide industrielle française. Elle avait déjà tenté dans le passé d'imposer le projet Hiros (High Resolution Optical System ou Système optique à haute résolution) développé à partir de 2009 avec les États-Unis. Mais Berlin y avait finalement renoncé après une intervention musclée de l'ancien délégué général pour l'armement, Laurent Collet-Billon.

Mais de qui se moque l'Allemagne?

L'Allemagne justifie cette décision en expliquant que ces deux satellites seront utilisés par les services secrets allemands (BND) placés sous l'autorité de la chancellerie et non du ministère de la Défense allemand lié par les accords de Schwerin. La ficelle est grosse... et les Allemands se moquent bien une nouvelle fois des Français. Une habitude mais ils ont bien raison d'insister finalement puisque les politiques français encouragent avec beaucoup de naïveté et de romantisme la coopération franco-allemande. C'est donc un nouveau renoncement de la France face à une Allemagne puissante qui avance. Car avec ce programme, Berlin crée un nouvel acteur (OHB) dans l'observation optique qui va, dans le futur, concurrencer Thales et Airbus à l'export. Mais les politiques passent et les emplois... disparaissent.

https://www.latribune.fr/entreprises-finance/industrie/aeronautique-defense/observation-spatiale-quand-l-allemagne-se-joue-de-la-france-760854.html#xtor=EPR-2-[l-actu-du-jour]-20171208

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Accor vend 62 hôtels F1 pour le Samu social

Le groupe hôtelier a dévoilé un plan de modernisation des hôtels F1, sa chaîne économique. Particularité, le groupe cède 62 établissements qui seront utilisés par le Samu social dans un contexte de crise du logement d'urgence.

ARG MIGRANTS UE F1

En décidant de reprendre en main son offre d'hôtellerie à bas coût, Accor en profite pour céder 62 de ses 237 hôtels F1 sur le territoire français à une filiale de la Caisse des Dépôts, dans le cadre du renforcement des infrastructures de logement d'urgence. La gestion opérationnelle sera confiée au groupe SNI et c'est le Samu social qui aiguillera les populations visées par ces établissements.

Environ un tiers des hôtels cédés sont situés en Île-de-France, où les besoins sont les plus forts. Depuis plusieurs années, le Samu social, et de nombreux services publics et associations ont en effet souvent recours à l'hôtellerie pour le logement d'urgence, et la pratique pose de plus en plus problème, les clients payants et ceux qui sont logés gratuitement faisant difficilement bon ménage.

La Caisse des Dépôts a donc saisi l'occasion d'acquérir les hôtels et de les affecter au Samu social via une de ses filiales, le groupe SNI. Joint par téléphone, le secrétaire général du groupe, Vincent Mahé, détaille: «les immeubles seront adaptés à leur nouvelle destination sociale et rénovés. Le bâti sera adapté à l'accompagnement social et des cuisines collectives seront installées». Si le montant de la vente est inconnu, l'enveloppe de travaux est de 30 millions d'euros.

Pour réaliser cette acquisition, le groupe SNI a été rejoint par d'autres investisseurs institutionnels. Les partenaires envisagent déjà d'acheter d'autres hôtels. Ils se rémunéreront en facturant à l'État chaque nuitée d'accueil d'urgence. «Et pour l'État, ce système est beaucoup plus attractif financièrement», souligne Vincent Mahé. L'alternative est en effet de payer au prix fort les nuits auprès d'hôteliers privés.

L'afflux massif de migrants depuis 2015, mais aussi l'aggravation de la situation économique et sociale pour de nombreux chômeurs, personnes âgées ou dépendantes, a accentué la pression sur les services publics du logement. Le gouvernement a lancé un plan de création de 13.000 places, mais recourt massivement à l'hôtellerie (41.000 nuitées avaient été achetées par l'État pour le seul mois de juin 2016, d'après un rapport parlementaire).

Plan de modernisation de l'offre économique

Accor a décidé de se séparer de ces actifs dans le cadre d'un plan de modernisation de son offre économique. Bien connus des Français pour leur emplacement le long des grands axes, les hôtels Formule1, nés en 1985 et devenus «F1» en 2008, appartiennent à quelques franchisés et pour la plupart à une structure d'investissement dédiée, dont le groupe Accor veut devenir le principal actionnaire.

Une augmentation de capital de 51 millions d'euros doit lui permettre de mener à bien une transformation des hôtels restants, avec des chambres partagées jusqu'à six personnes, un restylage total et un service Premium, avec salle de bain personnelle et non collective comme c'est le cas actuellement. En plus de 30 ans, la chaîne d'hôtels F1 a longtemps profité de sa place de leader, qu'elle doit défendre aujourd'hui sur un marché devenu particulièrement concurrentiel et qui évolue en même temps que les nouvelles tendances du voyage en France.

http://www.lefigaro.fr/societes/2017/03/10/20005-20170310ARTFIG00013-accor-vend-62-hotels-f1-pour-le-samu-social.php

Voir aussi:

L’Etat va acheter des hôtels pour y loger des immigrés, pendant que des Français dorment à la rue

La Banque de développement du Conseil de l’Europe (CEB, Council of Europe Development Bank) va accorder un prêt de 100 millions d’euros à une société civile immobilière (SCI) française pour contribuer « à créer de nouvelles capacités d’accueil et d’hébergement d’urgence pour les réfugiés, les demandeurs d’asile et les personnes vulnérables« .

La SCI qui va bénéficier de ce prêt s’appelle Hémisphère Holding. Ses statuts ont été signés le 21 octobre 2016 (trois mois seulement avant l’obtention du prêt européen) et son capital est de… mille euros. 999,90 euros déposés par Gestion Ampère et dix centimes par la Société nationale immobilière. Or Gestion Ampère est une filiale de la Société nationale immobilière. Et la Société nationale immobilière, c’est l’Etat.

La Société nationale immobilière, filiale de la Caisse des Dépôts, est propriétaire de plusieurs centaines de milliers de logements à travers toute la France. Et c’est d’elle que dépend Adoma, « premier opérateur national » de demandeurs d’asile.

Le prêt de 100 millions d’euros de la Banque de développement du Conseil de l’Europe vise précisément à " financer un programme mis en œuvre par Adoma à la demande de l’Etat français" .

Pour résumer, l’Etat français, via la Société nationale immobilière, a fait créer avec un capital de mille euros la SCI Hémisphère Holding qui a aussitôt obtenu un prêt de 100 millions d’euros pour financer le projet Adoma d’aide aux demandeurs d’asile en achetant des hôtels pour les y loger !

Ce qui correspond à la déclaration de Bernard Cazeneuve lors de sa visite dans un centre d’hébergement Emmaüs le 23 décembre 2016 :

" Un appel d’offre pour le rachat d’hôtels à des fins d’hébergement, actuellement en cours, devrait permettre de créer 5.000 places supplémentaires en convertissant des hôtels de tourisme."

Grâce à l’argent de la Banque de développement du Conseil de l’Europe, l’Etat français va donc développer l’accueil des immigrés dans des hôtels dont il deviendra propriétaire pendant que des Français dans la misère continuent de dormir à la rue ou dans des taudis.

http://www.medias-presse.info/letat-va-acheter-des-hotels-pour-y-loger-des-immigres-pendant-que-des-francais-dorment-a-la-rue/70801/

 

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Commentaire d'une de nos adhérentes, qui nous a suggéré cette publication:

"Et pendant ce temps, la France ruine ses habitants et n'a aucune volonté pour aider ceux qui n'ont pas les moyens de vivre !!
Et pour une fois je vais parler de moi !
L'Etat vient de m'envoyer la somme qu'il me donnera pour ma retraite, dans quelques mois, à 66 ans (et oui, pour nous ce n'est pas 62 ans !!)
La somme est faramineuse : 424 euros par mois BRUTS !!!
Et surtout qu'on ne m'accuse pas de racisme : une famille ne peut laisser mourir ses propres enfants pour élever ceux des autres !
Voilà, c'était ma minute de colère !"

Colère compréhensible: le message politique envoyé est désastreux pour la cohésion sociale et nationale de la France. On ne peut mener des politiques d'austérité (imposées de surcroît par des institutions supra- nationales) et détruire de facto le pacte social républicain tout en affichant une politique de "générosité" envers des ressortissants non autohtones, en situation illégale par ailleurs. Aucun peuple ne peut accepter une telle situation, et cela n'a rien à voir avec le racisme, le "populisme", la xénophobie ou que sais- je encore, même si certains ne manqueront pas d'exploiter la situation. Ce sont les responsables de ces politiques qui s'abritent derrière de grands principes humanistes quand ça les arrange qui doivent être combattus et démasqués!      P.G.

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dimanche 10 décembre 2017

Un peuple européen est-il possible ?

TRIBUNE LIBRE

TL LORDON

Un peuple européen est une idée magnifique diront certains. Pour quelques personnes, il existe déjà et se réunit autour d’une idée novatrice et moderne : l’Union européenne. Malheureusement, on ne décrète pas un peuple à coup de signatures sur un papier ou en avançant une simple idée de construction politique. Les ingrédients de constitution d’un peuple sont un brin plus compliqués et la définition juridique, seule, ne suffit pas. Il faut donc faire appel à la philosophie politique, elle peut nous apporter des éléments de réponse mais pas forcément ceux que Bruxelles imaginerait. Le Peuple européen – vous noterez donc le singulier de la formule – est fondamental pour que joue la démocratie au sein du périmètre où est établi ce peuple donné. Or, si les peuples européens sont bien identifiés dans la conscience collective, en est-il de même s’agissant d’une quelconque singularité européenne dans le domaine ? Un Finlandais se sent-il aussi proche d’un Portuguais qu’un Français avec un Belge ? Alors oui, ils partagent certaines valeurs – comme, diront certains, – le drapeau européen, les "valeurs" de l’UE et une (une seule ?) culture européenne. Mais est-ce suffisant ? Rien n’est moins sûr. Pour reprendre la formule du général De Gaulle: "on ne fait pas une omelette avec des oeufs durs"!     P.G./soverain

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À propos de l’auteur 

Frédéric Lordon est directeur de recherche au CNRS, chercheur au Centre de sociologie européenne. Il a beaucoup écrit sur l’UE et sur la souveraineté économique et politique. Dans cet article, publié dans le Monde Diplomatique il y a plus de trois ans, il réfléchit à la notion de peuple européen.

Un peuple européen est-il possible ?

Par Frédéric Lordon, avril 2014

Pour ne pas succomber tout à fait à la gageure de prétendre ajouter quoi que ce soit de pertinent à l’énormité de ce qui s’est déjà dit à propos de la nation, il est possible d’emprunter des voies plus conceptuelles, par exemple en repartant de ce ferme rappel que fait Baruch Spinoza dans le Traité théologico-politique : « La nature ne crée pas de nations (1). » On notera d’abord qu’on ne saurait rompre plus catégoriquement avec les conceptions essentialistes ou ethnicisantes. On y verra ensuite une nouvelle plutôt bonne : rien, en cette matière, n’est fixé pour l’éternité, car si ce n’est pas la nature mais, disons pour faire court, l’histoire qui les fait, cela signifie que, de même qu’ils se font, les peuples peuvent se défaire, et aussi se refaire. Rien n’interdit en particulier de considérer l’hypothèse de la formation d’un peuple de peuples — c’est même, comme l’a montré notamment Eric Hobsbawm (2), une configuration communément pratiquée par l’histoire. Donc, si évidemment elle ne va pas de soi, l’idée que se fasse un peuple européen n’a rien non plus d’essentiellement absurde.

La nature ne crée pas de nations, dit Spinoza, mais pas davantage les adhésions de la rationalité contractualiste, selon le modèle de l’association volontaire, libre et transparente qui a donné leur caractère aux schémas variés du « contrat social ». Alors quoi ? « Puisque les hommes sont conduits par l’affect plus que par la raison, il s’ensuit que la multitude s’accorde naturellement et veut être conduite comme par une seule âme sous la conduite non de la raison mais de quelque affect commun (3). » Les communautés politiques, les communautés nationales sont fondamentalement des communautés passionnelles.

Il y a cependant plusieurs pièges dans cet énoncé. Il faut prendre garde en premier lieu au singulier : l’affect commun qui offre à la communauté (la multitude assemblée) son principe cohésif est un affect composite — ou un composé affectif. Il a pour objet des manières : manières de sentir, de penser et de juger — de juger du bien et du mal, du convenable et du répréhensible, du licite et de l’illicite. L’affect commun est donc, pour sa part, au principe d’un ordre moral collectif.

Mais de quelle extension ? Juger du bien et du mal, mais de quoi ? En quelles matières ? De quel ensemble délimité d’actions ? Spinoza ne dit certainement pas que doivent être communes les manières de juger de tout ! Le Traité théologico-politique dit même explicitement le contraire, qui est conçu pour défendre la liberté des opinions — c’est-à-dire leurs divergences. Il n’y a par conséquent nul totalitarisme de l’affect commun, nulle visée d’homogénéisation absolue de la multitude. Au demeurant, le point de vue statonationaliste (4) strict a tendance à systématiquement sous-estimer la variance culturelle et morale interne, y compris dans le cas d’Etats-nations réputés très unitaires, diversité culturelle corrélée, entre autres, à la diversité géographique. (…)

Dire qu’il n’y a pas de totalitarisme de l’affect commun, c’est reconnaître d’emblée que la complexion passionnelle collective est nécessairement une articulation du divers et du commun. Mais une articulation hiérarchique : une articulation du divers sous le commun. Ainsi, à côté de (sous-)affects communs proprement régionalistes, il y a des (sous-)affects communs de position sociale, définis notamment en termes d’intérêts matériels — ce qu’on pourrait appeler des affects communs de classe. L’entité d’ensemble ne tient que si l’affect commun global l’emporte sur les affects communs locaux, l’affect d’appartenance au tout sur les affects d’appartenance aux parties.

Par exemple, certaines régions de France tolèrent des dynamiques d’involution économique, d’attrition culturelle et de désertification sans qu’il s’ensuive la formation de violentes passions réactionnelles locales, en tout cas rien qui puisse remettre en cause l’affect commun global (national) auprès des populations concernées. Ainsi, la Creuse ou l’Ardèche acceptent au sein de la France des déclins, et même des abandons, qu’aucune nation n’accepterait au sein d’une Europe intégrée, et il n’en est ainsi que par la balance dans chaque cas entre affects communs globaux et (sous-)affects communs locaux [1]. Inversement, ce qui persiste de transferts financiers interrégionaux automatiques, liés au poids dominant du budget central, conduit objectivement les régions les plus riches à soutenir les plus pauvres, mais sans que ces contributions soient vécues par les contributeurs comme une charge contingente dont ils auraient été injustement lestés, par là propre à nourrir une protestation acrimonieuse. Faute de poser le problème en ces termes, les discours qui en appellent avec des trémolos à la « solidarité » (financière) des peuples européens (« Nous devrions nous montrer solidaires avec la Grèce »), ou au contraire qui stigmatisent l’« égoïsme » de l’Allemagne, se condamnent au dernier degré de l’inanité politique — par dissolution dans un consternant bouillon moraliste. (…)

Quel est, ou quels sont les objets sur lesquels pourrait se précipiter l’affect commun constitutif d’un peuple européen ? L’hypothèse esquissée ici propose d’envisager que l’un de ces objets pourrait être l’idée de souveraineté populaire, c’est-à-dire cela même qui se trouve profondément en crise dans la présente Union et qui, inversement, pourrait être le levier de sa régénération. (…) En effet, on peut tenir la souveraineté populaire, autrement dit l’affirmation des collectivités comme maîtresses de leur propre destin, pour le fait fondamental de la modernité politique, sinon même pour sa définition [2], telle qu’elle s’est historiquement développée sur le continent européen. En paraphrasant Spinoza, on pourrait dire qu’elle est l’affect politique primaire de ces sociétés, leur passion politique princeps. On peut alors se demander si cette idée de la revendication de souveraineté populaire n’est pas partagée au point d’être constitutive d’un imaginaire politique européen et, partant, la matière possible d’un affect commun suffisant.

La question de sa suffisance est évidemment névralgique. (…) En d’autres termes, sachant et les différences et les rapprochements déjà produits par l’histoire, une revendication de souveraineté populaire à l’échelle européenne peut-elle constituer le pas supplémentaire suffisant à produire un affect commun capable lui-même d’induire la formation des sous-affects communs politiques transversaux, qui l’emporteraient sur les sous-affects communs vétéro-nationaux, et seraient dominés par l’affect commun néonational européen ? Ce qui n’est pas autre chose que la question des conditions passionnelles de l’acceptation de la loi majoritaire.

Tout l’enjeu est donc de savoir si certaines idiosyncrasies nationales actuelles, objets de puissants affects communs locaux, toléreraient de se trouver contestées sous une loi de la majorité européenne — ce qui pourrait être le cas si elle concernait des domaines de politique commune. Au hasard : la politique économique, et notamment la politique monétaire. Soit l’expérience de pensée consistant à imaginer la remise en discussion des principes de la politique monétaire, c’est-à-dire le statut de la Banque centrale européenne, donc l’éventualité qu’elle ne soit plus indépendante, l’existence et le niveau des cibles d’inflation, l’impossibilité ou la possibilité d’un financement monétaire des déficits publics, les contraintes d’équilibre des budgets, etc.

Question : l’Allemagne, qui a imposé ses obsessions et ses propres dogmes monétaires à l’ensemble de la zone euro, accepterait-elle, en ces matières qui ont pour elle un caractère de quasi-sainteté, de se plier à une loi de la majorité européenne qui la contredirait ? C’est la question des affects communs locaux qui est ici posée. Tout va bien tant que ces idiosyncrasies peuvent être accommodées dans des dispositifs de subsidiarité. Le problème se noue quand elles touchent à des domaines d’intérêt commun — notoirement le cas de la politique économique et de la politique monétaire. [3]

Pour ceux qui considèrent que les configurations politiques intermédiaires, y compris la forme cosmopolitique de la fédération d’Etats-nations, ne sont pas viables, mais qui n’abandonnent pas pour autant de penser la perspective de l’Etat européen, c’est là typiquement le genre de question très concrète qu’il faut impérativement se poser, sauf à demeurer dans le registre des généralités bon marché — « la paix » — qui vouent les expérimentations politiques ultérieures à des destins catastrophiques. Inutile de préciser que toute réponse négative condamne d’emblée l’idée même d’intégration politique européenne. Or, avec la politique économique, on tient à la fois l’un des sujets les plus importants de la vie commune européenne… et l’un des plus susceptibles de donner lieu à un cas de résistance locale indépassable, au moins à moyen terme.

Si puissante qu’elle soit, et elle l’est sûrement, c’est donc probablement trop demander à l’idée moderne de la souveraineté démocratique, idée du décider-en-commun, que d’induire à elle seule un affect commun suffisant pour faire une Europe politique, et cela même s’il est vrai que des siècles d’histoire européenne ont également produit d’autres sortes de communs culturels qui pourraient venir l’étayer. L’Union européenne ne cesse pas d’ailleurs de tenter de mobiliser ces communs de renfort — de l’« humanisme »… à la « chrétienté » ! — où elle voudrait voir la ressource passionnelle d’une communauté politique possible. Mais le compte est loin d’y être s’il s’agit de garantir à des politiques communes les conditions de possibilité passionnelles d’une loi de la majorité européenne. (…)

C’était donc un peu mentir que d’annoncer le seul projet de reformuler conceptuellement le problème de l’Etat européen sans intention de le trancher dans un sens ou dans un autre. Car la reformulation produit d’elle-même ses cas de solution. Entre lesquels il va falloir choisir.

Ou bien conserver le périmètre actuel de l’Europe — les Vingt-Huit de l’Union ou les Dix-Sept de la zone euro — mais renoncer à une intégration politique réelle, qui, par définition, devrait inclure toutes les questions de politique économique, et cela alors que les plus importantes de ces questions se trouvent exposées à un veto manifeste de l’un des pays et, par là même, soumises à l’interdit de réintégrer le périmètre de la délibération politique ordinaire gouvernée par une loi de la majorité transversale. Dans cette configuration, pas d’Etat européen, pas d’intégration politique européenne — ce qui ne veut pas dire plus d’Europe du tout, mais une Europe ramenée à des ambitions plus modestes, et conçue comme un tissu de coopérations diverses, sans visée de construction d’une souveraineté, par conséquent sans empiétement sur les souverainetés nationales.

Ou bien une leçon un peu moins pessimiste à tirer de cette épreuve décisive que constitue la question monétaire conduirait à penser qu’on peut peut-être faire Etat européen… mais pas avec n’importe qui. Et, manifestement, pour l’heure, pas avec l’Allemagne.

 

Notes :

(1) Spinoza, Traité théologico-politique, dans Œuvres III, Presses universitaires de France (PUF), coll. « Epiméthée », Paris, 2012 (1re éd. : 1670).

(2) Eric Hobsbawm, Nations et nationalisme depuis 1780, Gallimard, Paris, 1992.

(3) Spinoza, Traité politique, dans Œuvres V, PUF, 2005 (1re éd. : 1677).

(4) Le point de vue qui correspond à la logique de l’Etat-nation.

Source :

https://www.soverain.fr/peuple-europeen-possible/

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[1] Encore que...Lorsque la Creuse accepte un certain déclin, c'est parce qu'il y a toujours une promesse sous- jacente liée au pacte républicain et national: celui d'une prise en charge compensatoire transitoire et - surtout- la possibilité d'un ré-équilibrage ultérieur: le département est en celà le symbole même de l'égalité des territoires, ce qui explique sans doute que les "européistes" n'ont pas encore osé le faire disparaître, malgré les injonctions de Bruxelles (voir la conférence de F.A. sur les "euro-régions").

[2] En prenant pour critère le seul concept de souveraineté populaire au détriment de tout autre "affectio societatis" , on risque, de mon point de vue, de reproduire l'erreur commise par certains "extrémistes" pendant la Révolution française, une tentative de nature totalitaire d'un effacement de toute autre mémoire historique.

[3] La difficulté du projet fédéraliste tient dans cette impasse: la subsidiarité était relativement acceptée dans le "marché commun" mais les choses ont commencé à mal tourner à partir notamment du Traité de Maastricht, qui a mis en avant des éléments plus directement politiques. L'auteur en a bien conscience et se démarque du projet de fédération, mais pourquoi vouloir absolument maintenir la perspective d'un ensemble européen, de quelque nature que ce soit?

En rsumé, il me semble que l'auteur est amené à constater que même avec une approche résolument moderne et exclusive de la souveraineté, la construction d'un espace politique européen n'est pas raisonnablement envisageable, même "à moyen terme". Bienvenue au club! Reste à en tirer les leçons politiques et tirer un trait définitif sur cette utopie, au sens strict du terme.   P.G.

UPR PARIS Infos

VID FA TVL

Après avoir été l'invité de Radio insoumise il y a quelques semaines, le Président de l'UPR a été interrogé ce vendredi 9 décembre par Elise Blaise, sur TV Libertés.
https://www.upr.fr/…/retrouvez-lintervention-de-francois-as…

ACT MIGRANTS UPR PARIS

Souvenez-vous : en juin dernier la Commission européenne avait mis en garde la Pologne, la République tchèque et la Hongrie contre leur manquements dans l’accueil des réfugiés/immigrés (les “migrants”, en novlangue) -> https://www.francetvinfo.fr/…/l-ue-sanctionne-la-pologne-la…

Eh bien, les menaces ont été mises à exécution hier : ces trois pays vont être déférés par la Commission devant la Cour de justice de l’Union européenne. -> https://francais.rt.com/…/46306-quotas-migrants-hongrie-pol…

Conclusion : les altereuropéistes d’extrême-droite, qui vantent les modèles hongrois et polonais, en seront pour leur frais de salive et d’encre, avec leur projet d’« Europe des nations ». La politique migratoire, en vertu des articles 79 et 80 du TFUE, est sous la tutelle de l’Union européenne (elle fait partie des « compétences partagées »). Le Front national ment à ses électeurs lorsqu’il prétend qu’il pourra redonner à la France le contrôle de ses frontières tout en restant dans l’Union européenne. Mais, à bien y réfléchir, sur quel sujet le Front national ne ment-il pas ?

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Grande réunion publique à Pontoise le jeudi 14 décembre, 20 h. Venez nombreux!

 

À Dôme de Pontoise.

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ENTRETIEN N°55 – SMIC – Ecole – Audiovisuel – Brexit – Corse – Jérusalem – Johnny Hallyday

Le président de l’UPR François Asselineau analyse l’actualité récente au 6 décembre 2017.

VID FA TVL ENTRETIEN 55

00:20 : Certains experts préconisent un gel du SMIC pour améliorer la compétitivité française. Quel est votre avis sur la question ?
04:11 : Que pensez-vous de la dernière étude concernant le niveau des écoliers français ?
12:13
: Les déclarations d’Emmanuel Macron sur l’audiovisuel public ont suscité la polémique, quelle est votre analyse ?
22:31 : Nouveauté sur la scène européenne : La commission européenne publie un document contre les paradis fiscaux.
25:38 : Nouveauté sur la scène européenne : L’affaire du Brexit.
30:20
: Nouveauté sur la scène européenne : La catalogne.
35:12
: Que pensez-vous des déclarations de Trump, reconnaissant Jérusalem comme capitale d’Israël ?
44:34 : Hommage suite à la mort de Johnny Hallyday
47:34 : Réunion publique à Pontoise le 14 décembre pour la législative partielle du Val-d’Oise avec Lionel MABILLE, François ASSELINEAU, Vincent BROUSSEAU.

 

https://www.upr.fr/actualite/france/entretien-n55-smic-ecole-audiovisuel-brexit-corse-jerusalem-johnny-hallyday

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Energie : GE supprime 12.000 postes dans le monde

Le groupe américain a annoncé ce jeudi un plan de suppressions d'emplois massifs dans sa division Power.

ACT GE US

GE coupe à la hache dans ses effectifs. Ce jeudi, le groupe américain a annoncé 12.000 suppressions de postes sur le périmètre mondial de la division Power, soit près de 20 % des effectifs de celle-ci (67.000 salariés). Cette entité recouvre notamment sa production de turbines pour les centrales électriques, ainsi que les activités dans les réseaux électriques ou la conversion d'énergie. Ce plan vise « à réduire ses coûts structurels de 1 milliard de dollars », a indiqué le groupe dans un communiqué. La division Power, la plus importante de General Electric, représente un tiers du chiffre d'affaires global, à 36,8 milliards de dollars l'an dernier.

Confrontée à un recul de la demande plus important que prévu, la division énergie a souffert ces dernières années. GE fabrique les équipements des centrales électriques à gaz ou à charbon alors que les investissements se déplacent vers les énergies renouvelables. « Les marchés de l'énergie traditionnels, notamment le gaz et le charbon, connaissent un ralentissement », poursuit GE, citant à la fois les ventes de produits et les services.

L'an dernier, GE avait  déjà fait état d'un plan de suppression de 6500 postes dans sa division énergie, peu après le rachat des activités d'Alstom. En début de semaine, la direction de GE avait annoncé aux représentants du personnel des ex-activités Energie d'Alstom, rachetées fin 2015, un plan de suppression de 4.500 postes en Europe sur leur périmètre, comme l'avait révélé « Les Echos ».

« Ne pas se désolidariser »

La moitié des réductions d'effectifs annoncées jeudi concerneront l'Europe, en particulier l'Allemagne, la Suisse et le Royaume-Uni. Engagé par un accord signé avec l'Etat français, GE ne prévoit pas de nouvelles coupes dans l'Hexagone - un projet vise déjà 350 personnes dans l'hydraulique. « Mais on ne va pas se désolidariser de ce qui se passe en Europe, prévient un syndicaliste français. Si l'Etat ne marque pas GE à la culotte, on sait que ce sera pour 2019 ou 2020 en France ».

Le plan de GE s'inscrit dans une vaste restructuration du groupe annoncée mi-novembre par le nouveau patron du groupe . John Flannery a dû revoir ses prévisions de résultat à la baisse et s'est même résolu à toucher au sacro-saint dividende. Il compte recentrer le conglomérat sur l'aéronautique, la santé et l'énergie, tandis que l'essentiel des autres activités (transport, éclairage) seront cédées. L'objectif global est « de réduire les coûts de 3,5 milliards de dollars en 2017 et 2018 », indique l'industriel américain.

Le plan n'a toutefois pas convaincu les marchés, qui l'ont jugé trop peu ambitieux. Le cours de Bourse a ainsi reculé de 10 % en un mois, faisant  perdre à GE sa couronne de plus grand groupe industriel américain en Bourse , et de près de 45 % depuis le début de l'année.


En savoir plus sur https://www.lesechos.fr/industrie-services/energie-environnement/030994618461-energie-ge-supprime-12000-postes-dans-le-monde-2136565.php#2FqpKTAQJH91KE2r.99

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Martin Schulz relance l'idée des Etats-Unis d'Europe

Lors du congrès du SPD le 7 décembre, Martin Schulz a émis le vœu fédéraliste de refonder l'Union européenne en Etats-Unis d'Europe. L'ex-président du Parlement souhaite que les Etats écrivent une nouvelle constitution européenne pour 2025.

ACT SCHULTZ UE

Lors du congrès de son parti le 7 décembre, Martin Schulz, président du Parti social-démocrate allemand (SPD), a plaidé pour l'antienne des Etats-Unis d'Europe. Concept qui avait déjà germé en 1925 lors du congrès du SPD à Heidelbgerg. Reprise ensuite après la seconde guerre mondiale par Jean Monnet, l'idée des Etats-Unis d'Europe promeut la casse des Etats-nations pour promouvoir une seule et même entité : l'Europe. Dans une conception tout autre, au XIXe siècle, Victor Hugo avait lui aussi promu les Etats-Unis d'Europe, mais sans l'effacement des particularités nationales.

Pour appuyer son discours, Martin Schulz a émis l'idée que les Etats européens se penchent sur l'écriture d'une nouvelle constitution pour 2025. Le leader de la gauche allemande prévient : ceux qui refuseront de se prêter au jeu, seront exclus du nouvel objet politique à construire. Une conception qui devrait satisfaire Jean-Claude Juncker, président de la Commission européenne. Ce dernier avait notamment déclaré, suite au refus d'effacer la dette grecque, dans Le Figaro du 28 janvier 2015 : «Il ne peut y avoir de choix démocratique contre les traités européens.»

Martin Schulz menace les Etats qui s'écartent de ses valeurs européennes

Martin Schulz met ainsi en garde certains pays du groupe de Visegrad comme la Hongrie. Des Etats qui sont actuellement renvoyés devant la Cour de justice de l'Union européenne pour avoir refusé de se conformer aux accords européens sur les quotas de migrants à accueillir. 

Martin Schulz espère également dominer les réticences de certaines nations, souvent rétives à la perspective fédérale... et particulièrement la France pour son «non», lors du référendum de 2005, sur la création d'un traité établissant une constitution pour l'Europe.

«Seule une Europe forte peut forcer les géants comme Facebook et Google à respecter nos règles et les droits basiques», a-t-il déclaré.

En outre, Martin Schulz a souhaité la création d'un ministère européen des finances pour lutter contre l'évasion fiscale.

Un appel du pied clair à Emmanuel Macron, président de la République française, qui en a fait l'un de ses chevaux de bataille pour son mandat.  

Endosser un statut de leader pour mieux négocier avec Angela Merkel ?

Contesté par l'électorat lors des législatives de septembre, le SPD a atteint un score historiquement bas (20,5%). Martin Schulz espère-t-il, en se posant en chantre du fédéralisme, retrouver une légitimité sur la scène politique ?

Son autorité dans la conviction européenne pourrait également viser à déstabiliser Angela Merkel qui peine actuellement à fonder une coalition majoritaire au Parlement. Le SPD, qui négocie actuellement avec la droite allemande, pourrait tenter d'imposer son programme européen à Angela Merkel. L'actuelle chancelière se retrouverait dans une position difficile, puisqu'elle a besoin du SPD pour former une alliance politique et ainsi empêcher de nouvelles élections.

https://francais.rt.com/international/46315-martin-schulz-relance-idee-chimerique-etats-unis-europe

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"Reprise ensuite après la seconde guerre mondiale par Jean Monnet, l'idée des Etats-Unis d'Europe promeut la casse des Etats-nations pour promouvoir une seule et même entité : l'Europe": le journaliste omet un "détail": le projet d'Europe nouvelle promue par un certain... Adolf Hitler! Assisté de son juriste Walter Hallstein, qui fut le 1° président de la Commission européenne après la guerre.  P.G.

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Que cache l’indignation affichée par Bruxelles contre l’évasion fiscale ?

La condamnation de la fraude et de l’évasion fiscales permet de passer sous silence leur véritable cause, en l’occurrence la libre circulation des capitaux, analyse Pierre Lévy, rédacteur en chef du mensuel Ruptures.

ACT UE FISC RUPTURES

Elle n’est pas peu fière, la Commission européenne, d’avoir publié sa «liste noire» de dix-sept pays ou entités soupçonnés de favoriser l’évasion fiscale. Parmi les Etats nommés, on trouve du reste la Corée du Sud. Tiens, pour une fois, la Corée du Nord n’est pas dans le viseur. Un oubli, très certainement…

Car Bruxelles soigne sa com’. Après la publication des «révélations» connues sous le terme (forcément) anglais de «Paradise papers», l’Union européenne entendait montrer sa vertu, d’autant que les grands médias n’ont pas manqué d’afficher leur indignation face à ce scoop incroyable : la fraude et l’évasion fiscales séviraient aux quatre coins de la planète via des paradis fiscaux.

Plus encore que dans les affaires précédentes (printemps 2016, automne 2016), un torrent éditorial a donc déferlé, listant les secrets des multinationales concernées, couvrant d’opprobre les milliardaires impliqués. Et les responsables politiques, toutes tendances confondues – en France et ailleurs – ont été prompts et (presque) unanimes à s’insurger.

Pourtant, face à un tel consensus, il convient de préserver l’esprit critique. Et d’abord de souligner que l’indignation face à des pratiques «choquantes» substitue le terrain de la morale à celui de la politique – ce qui est le moyen le plus sûr d’égarer les peuples.

Ensuite, l’insistance récurrente quant à la nécessité de combattre cet «envers de la mondialisation» interroge : est-ce bien de l’«envers» qu’il s’agit ? Au fond, le message subliminal adressé aux manants est le suivant : si seulement nous arrivions à endiguer et à civiliser la «cupidité» des grandes firmes et l’«avidité» des milliardaires, nous pourrions enfin profiter de la mondialisation heureuse.

Or il faut rappeler cette vérité qui ne fait l’objet d’aucun grand titre : l’évasion fiscale ne pourrait en aucune manière exister, du moins à cette échelle, si la libre circulation des capitaux n’avait pas été érigée en table de la loi, dans les traités européens en particulier. Qui se souvient qu’avant la décennie 1980, tout mouvement de capitaux était strictement réglementé et devait être déclaré ? L’Union européenne a dynamité cet «archaïsme».

Dès lors, l’indignation officielle contre l’évasion fiscale pourrait être une sorte de leurre, obscurcissant délibérément la véritable nature du phénomène : un choix politique de «liberté» que les oligarques mondialisés entendent maintenir quoi qu’il arrive.

En outre, nous laisse-t-on entendre, tout pourrait aller bien mieux si les multinationales et les hyper-riches contribuaient raisonnablement aux budgets publics via l’impôt. Mais une question n’est jamais posée : comment se constituent les milliards de profits et de fortunes ? Pour ne citer qu’un exemple, le richissime Xavier Niel, propriétaire de Free (et actionnaire de référence du Monde) est couvert de honte parce qu’il aurait mis à l’abri ses petites économies sous les tropiques. Mais lorsqu’un documentaire a récemment mis au jour la véritable origine de sa fortune – l’exploitation pure et dure de milliers de salariés, véritables esclaves modernes – le retentissement médiatique a été légèrement plus modeste… Et pour cause : ce n’est pas seulement légal, c’est le fondement même du système.

Car le problème n’est pas d’abord ce que reversent – ou pas – les détenteurs de capitaux, mais la capacité de ceux-ci à prospérer sur la seule base de l’exploitation du travail de ceux qui n’ont que leurs bras et leur tête pour vivre. Mettre le projecteur de l’indignation sur la conséquence peut constituer le plus sûr moyen d’escamoter la nature profonde du problème. Déjà, dans l’Opéra de quat’sous, Bertolt Brecht faisait s'interroger son héros : «Qu'est-ce que le cambriolage d'une banque comparé à la fondation d'une banque ?»

Enfin, ici et là, d’aucuns expliquent : si nous n’endiguons pas l’évitement fiscal des oligarques, le «populisme» risque de se développer encore. Mais tenter de surfer sur la colère populaire pour mieux la détourner de l’essentiel – n’est-ce pas là, précisément, une bonne définition du «populisme» ?

A force de jouer avec le feu (de l’indignation), les apprentis sorciers médiatiques pourraient, un jour, avoir quelques surprises.

Pierre Lévy

Spécialiste des questions européennes, Pierre Lévy dirige la rédaction du mensuel Ruptures. Précédemment, il a été journaliste au sein du quotidien L’Humanité, ingénieur et syndicaliste. Il est l’auteur de deux essais et un roman.

https://francais.rt.com/opinions/46274-que-cache-indignation-affichee-par-bruxelles-evasion-fiscale