TRIBUNE LIBRE/ Source : Monnaie Prix, 03-06-2018

TL ITALIE EURO FINANCE

L’Italie s’est donc finalement dotée du gouvernement de coalition qu’on prétendait lui interdire. Ce gouvernement s’est finalement formé avec Paolo Savona, l’économiste anti-euro qui fut refusé par le Président Mattarella au poste de Ministre des Finances, qui a été nommé aux affaires européennes. Aux finances, c’est finalement Giovanni Tria, un économiste à l’origine assez libéral mais devenu euro-critique et favorable à une relance des investissements publics par le financement de la création monétaire, qui a été nommé. Tria, c’est vraiment le plus important, est tout à fait conscient du dysfonctionnement de l’euro, il a compris que l’euro désindustrialisait les pays qui l’ont adoptés au bénéfice de l’Allemagne, parce que ces pays ne peuvent plus ajuster leur compétitivité par le taux de change, comme il le faisaient avant le traité de Maastricht.

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Or l’Italie et la France, pour ne parler que de ces deux pays, ont un fonctionnement social très différent de l’Allemagne, et ont notamment une organisation plus favorable aux salariés. Cela ne les a pas empêché, jusque dans les années 90, de se développer aussi bien et même plus rapidement que l’Allemagne au plan industriel, parce que leur productivité était meilleure, et que, grâce à une monnaie un peu plus faible, leurs produits étaient plus compétitifs à l’étranger. Il faut souligner que le niveau d’une monnaie, son taux de change donc, n’a pas une cause unique. Il y a des avantages et des inconvénients à avoir une monnaie plus ou moins forte. Dans le cas de la France et de l’Italie, cela produisait un peu plus d’inflation qu’en Allemagne, avec des conditions sociales plus favorables aux salariés, et une meilleure compétitivité prix des produits. Fondamentalement, le niveau du taux de change était plus favorable à l’investissement et au développement industriel et moins favorable aux épargnants. Inversement, l’Allemagne menait et mène encore une politique moins favorable aux salariés, ce qui lui permet d’avoir moins d’inflation tout en restant compétitive au niveau des prix. C’est une politique plus favorable aux possesseurs de capital, et qui permet l’investissement seulement dans la mesure où elle gagne des parts de marché sur ses voisins. Avec l’euro qui empêche la régulation entre les pays par le taux de change, l’Allemagne l’emporte systématiquement sur ses voisins et défait donc l’équilibre économique et social européen qui prévalait jusque dans les années 90.

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Cela Tria l’a compris, aussi ne sera-t-il pas surpris que l’Allemagne défende bec et ongle l’euro, quitte à utiliser la BCE pour cela. On peut donc penser que Tria saurait répondre à une telle attaque, comme elle a eu lieu en Grèce en 2015, qui consiste, rappelons-le, à couper l’alimentation en euro d’un pays. Il est d’ailleurs possible que l’administration italienne ait déjà commencé à s’organiser pour répondre à une telle attaque en se préparant faire circuler les bons du trésor, c’est-à-dire la dette italienne, comme une monnaie nouvelle. C’est la philosophie des mini-BOTS, dont on a parlé en Italie pendant la campagne. Si cette méthode était mise en oeuvre de façon massive, elle permettrait de faire circuler une monnaie parallèle à l’euro à partir du Trésor public italien, qui se transformerait alors en banque, comme il l’a souvent été dans l’histoire des différents pays du monde. De plus dans ce cas, les investissements publics pourraient être naturellement financés à taux zéro, cela permettrait donc de déconnecter la dette italienne nouvellement émise des marchés financiers. Mais cette question ne se posera qu’au moment où les Italiens décideront de mettre en place une politique d’investissement contra-cyclique, ce qui est dans leur accord de gouvernement. Alors la crise de l’euro commencera, car ils devront défendre leur souveraineté face à l’Allemagne. Ce sera l’heure de vérité.

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Pour l’heure, c’est plutôt sur la politique migratoire que Matteo Salvini, le nouveau Ministre de l’Intérieur, ouvre un premier front en désirant remettre en cause l’accord de Dublin sur la politique migratoire de l’UE. Il affirme que pour sauver les vies en Méditerranée, il faut empêcher les départs de bateaux depuis le Maghreb, et augmenter le nombre de rapatriements d’illégaux, sauf pour les migrants venant de pays en guerre. Il veut réduire les fonds d’aide européens dédiés à l’accueil des migrants, et s’attaque aux ONG qu’il accuse d’être complices des passeurs. Sur ce dossier, il risque dores et déjà d’y avoir une première confrontation avec l’Allemagne, mais un compromis sera certainement trouvé, contrairement au problème de l’euro.

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Mais de façon intéressante, il faut noter l’excellent accueil qui est réservé à Salvini, l’ancien sécessionniste du Nord de l’Italie, en Sicile, en plein coeur de ce Mezzogiorno qu’il voulait « larguer » dans sa jeunesse, et qui a voté massivement pour le M5S. A Catane, Salvini a été accueilli par des foules compactes qui ont applaudi avec enthousiasme à ses discours. Cela n’est pas un fait anodin. A un moment où les régionalismes semblent plus puissants que jamais en Europe, que ce soit en Ecosse, en Catalogne ou en Corse, on constate que les deux Italie (pour ne pas parler de la troisième Italie entre Gênes et Rome) sont plus unies que jamais elles ne l’ont été depuis la fin de la guerre civile, depuis « la victoire mutilée » lors de la Première guerre Mondiale ou le Risorgimento et l’unification au 19ème siècle par Garibaldi et Cavour. Elle sont unies derrière ce gouvernement de coalition, à contre-courant de ce qui se passe en Europe, parce que ce gouvernement défend la souveraineté de l’Italie toute entière, face aux forces qui la remettent en question. Voilà une autre leçon, et pas la moindre, que nous adresse l’actualité en Italie : c’est la lutte pour la souveraineté et la justice sociale qui peuvent seules venir à bout des divisions politiques et culturelles du peuple.

Source : Monnaie Prix, 03-06-2018

https://www.les-crises.fr/italie-lunion-par-la-souverainete/

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On aimerait partager l'optimisme de l'auteur, mais le maintien de l'Italie dans l'UE et dans l'OTAN risque de montrer très vite les limites de la coalition, à moins que la confrontation ne les amène à tenter d'aller plus loin, mais à quel prix? Il y a une différence entre une sortie ordonnée et concertée et une sortie sur fond ce crise économique, financière, politique et géopolitique. D'autant qu'il n'y a pas, à ma connaissance, de "plan B"...   P.G.