Dans ce dernier billet, j’en viens à l’accompagnement idéologique de la stratégie de destruction des services publics, ces entraves au projet rêvé de marchandisation concurrentielle de tout ce qui peut rendre du profit financier. Cet accompagnement (ou propagande) s’impose pour toute politique, mais ici c’est d’autant plus important qu’il y a un obstacle de taille, du côté de « l’opinion publique ».

Suite de Destruction des services publics (2) : asphyxie financière, dégradation de la qualité et dette « insupportable » et SNCF et autres services publics : comment les détruire en prétendant qu’on veut les sauver (de dégradations qu’on a provoquées)

TL TRAINS GOPE

 

L’OBSTACLE : LA (TROP) BONNE IMAGE DES SERVICES PUBLICS

Les armes de destruction précédentes, toutes nécessaires, ne peuvent suffire à faire basculer « l’opinion », laquelle, en France, reste attachée à ses services publics tout en râlant devant certaines défaillances (largement explicables, on l’a vu). Le dernier sondage disponible en 2017 est le gros sondage Kantar de décembre 2017 (13ème édition). Il indique que 72 % des Français seraient satisfaits en tant qu’usagers des différents services publics, chiffre moyen qui a assez peu bougé depuis 2004 et s’est même un peu amélioré ces dernières années. Voici un tableau de résultats par type de service.

Satisfaction à l'égard des services publics

Pour sa part, le sondage Odoxa publié en octobre 2017 peut se résumer ainsi : 64 % des personnes ont une bonne opinion des services publics et 63 % de leurs agents, alors que ces derniers estiment à 65 % que leurs concitoyens ont une mauvaise image d'eux et à 62 % de leurs services.

Enfin, le dernier sondage que je mentionnerai (sondage ifop de mars 2017) concerne les services publics de proximité. Près de 70 % des Français se disent "attachés" à ces services et autant sont opposés à leur transfert vers le secteur privé.

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Problème : ces sondages ne portent que sur les services des administrations publiques avec leurs trois fonctions publiques (État, territoriale et hospitalière), pas sur les services publics dits de réseau, dont la SNCF, la RATP et La Poste. Leur image a souffert depuis les années 1990, quand les politiques néolibérales de dérégulation (mise en concurrence) et/ou de privatisation totale ou partielle ont commencé à produire leurs effets.

Cela dit, même dans ces conditions de dégradation organisée de la qualité de service et de l’accessibilité, les sondages réguliers effectués par exemple dans le « baromètre « Posternak/Ifop » indiquent, pour la SNCF, fin 2017, 54 % de « bonne image », ce qui n’est pas fameux mais encore majoritaire. C’est nettement mieux pour La Poste, avec 74 %, plus qu’Engie ou Orange…

COMMENT RENDRE CES SERVICES MOINS POPULAIRES : L’ARME DES PRIVILÈGES FANTASMÉS

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Dans l’enquête Odoxa, la bonne image globale des services publics et de leurs agents est un peu ternie par un autre chiffre : 71 % des Français estiment que les agents sont « privilégiés » (qualificatif proposé dans le sondage). La signification de ce chiffre est parfaitement douteuse : les salariés en CDI seraient eux aussi probablement jugés privilégiés dans un contexte de développement des emplois précaires. Tout individu est « privilégié » par rapport à ceux qui sont (jugés) plus mal lotis ou plus précaires. Or la précarité du travail a fortement augmenté, et ce sont des stratégies délibérées qui l’ont amplifiée. On se souvient de cette formule de Laurence Parisot, juste après son élection à la tête du MEDEF, « la vie, la santé, l’amour sont précaires, pourquoi le travail échapperait-il à cette loi ? » (interview au Figaro, 30 août 2005). C’était une boutade mais aussi un projet.

LES « PRIVILÈGES » COMME ARME DE DIVISION

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La propagande néolibérale peut s’engouffrer dans cette brèche idéologique fumeuse des « privilèges ». C’est d’ailleurs ce qu’elle a fait depuis au moins deux décennies, avec comme résultat ces 71 % d’opinions fondées sur du vent médiatique. Pour mener cette propagande, il faut 1) mentir avec assurance en inventant des privilèges qui n’existent pas, 2) opposer des catégories de travailleurs (y compris les retraités, voir ci-après), tous modestes ou pas très riches (on ne touche surtout pas aux gros privilèges) en leur faisant croire que les autres sont plus favorisés qu’eux, 3) lancer sur ce thème une puissante charge médiatique en faisant aboyer les habituels chiens de garde des télévisions ou médias sous contrôle. Quitte à ressortir de leur niche de vieux cabots comme François de Closets.

Cette offensive a pris d’énormes proportions ces derniers temps, voir cette formidable analyse de Samuel Gontier dans Télérama. [La réforme de la SNCF jugée salutaire à l’unanimité des éditorialistes] On peut y ajouter, dans la presse écrite, certaines rédaction (en chef) louant le courage d’un Président « qui « risque », et qui « ose » (Le Monde), et de même dans le JDD, Le Parisien, etc. Emmanuel Macron entend jouer lui-même le rôle de premier de cordée des enfumeurs diviseurs : « Je ne peux pas avoir d’un côté des agriculteurs qui n’ont pas de retraite et de l’autre, avoir un statut de cheminot et ne pas le changer » (au « salon de l’agro-industrie »). Bref, conclut Marianne, « si des paysans n’ont pas de pension pour assurer leurs vieux jours, c’est à cause des cheminots qui en ont une. Dans l’art de diviser pour régner, il est difficile de faire pire ». Comme l’écrit ironiquement Samuel Gontier, « Personne en France ne devrait avoir une retraite supérieure à celle d’un agriculteur qui n’en a pas. Ce serait trop inéquitable »

Pas mal non plus ces propos d’Yves Thréard, aboyeur au Figaro : « les gens qui vivent dans l’économie privée, c’est beaucoup de la précarité, des CDD en pagailles, des salaires sans beaucoup de primes… » « … Alors que quand vous êtes dans la fonction publique ou les services publics, vous avez les retraites, un comité d’entreprise qui n’a rien à voir avec celui des entreprises privées, beaucoup d’avantages… ».  Commentaire de Samuel Gontier : « C’est révoltant ! … Je réclame que cessent ces injustices, j’exige une stricte égalité entre public et privé. Les agents du public doivent bénéficier de la même précarité, des mêmes CDD, de la même absence de primes, de la même retraite (d’agriculteur) à 67 ans que les salariés du privé. »

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La palme de cette propagande revient peut-être au député LREM du Doubs, Éric Alauzet, qui a trouvé (Le Parisien, 5 mars) une énorme catégorie de privilégiés ne réalisant pas à quel point ils le sont : les retraités. Ses arguments sont magnifiques : « Mais je tiens aussi à leur rappeler le montant des retraites de leurs grands-parents, qui ne grimpaient pas bien haut. Celles de leurs enfants seront entre 10 et 15 % moins élevées aussi. Les retraités d'aujourd'hui font partie d'une génération dorée ! Et s'ils ont travaillé toute leur vie, ça ne suffit pas comme argument au moment où il faut trouver de l'argent pour renflouer les caisses de l'État ».

DU JOURNALISME HONNÊTE, ÇA EXISTE, MÊME DANS LES GRANDS MÉDIAS

Mais les journalistes et éditorialistes chiens de garde de la télé, ou l’éditocratie écrite, ne constituent qu’une minorité de « privilégiés » dans la profession. Accuser en bloc les médias et les journalistes est une énorme erreur politique. Dans une bonne partie de la presse écrite ou en ligne, les prétendus privilèges des cheminots ont fait l’objet d’examens sérieux. On y trouve des informations fiables sur tous ces thèmes ressassés que sont les retraites, les salaires et primes, la durée du travail, les jours de repos, etc. Nulle part on ne voit de privilèges, à moins de considérer comme Laurence Parisot, le MEDEF et ses alliés politiques, qu’un emploi stable est un privilège à abolir. Voici une courte recension de bons articles que j’ai repérés dans de grands médias.

L’Obs, 16 février, Réforme de la SNCF : le statut des cheminots en 5 questions

Marianne, 16 février, Réforme de la SNCF : les "privilèges" du statut du cheminot sont surtout des fantasmes

Le Monde (les décodeurs), 16 février, Prime charbon, prime pour absence de prime… les idées reçues sur les cheminots

L’express/L’entreprise, 1 mars, Réforme de la SNCF: "Vis ma vie de cheminot privilégié"

La Croix, 27 février, SNCF : que dit le statut des cheminots ?

Challenges,par Aurélie Filippetti, 28 février, Statuts des cheminots, dettes: les fake news sur la SNCF

France Info (le site), 20 février, Emploi à vie, salaires mirobolants, voyages gratuits... On a passé au crible six idées reçues sur le statut des cheminots

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Je prendrai un seul exemple de bobard bien décrypté dans les articles précédents, mais tout le reste est à l’avenant. C’est celui des retraites dorées des cheminots, qui partiraient à la retraite à 50 ans avec de bonnes pensions. Si c’était vrai, on pourrait sans doute parler de privilèges. Mais c’est radicalement faux. Car s’il est vrai que les conducteurs ONT LE DROIT de partir à 52 ans et la majorité des autres cheminots (s’ils ont été embauchés avant l’âge de 31 ans) à 57 et bientôt 58 ans, ils sont soumis, depuis les réformes de 2008 et 2010 à la règle commune : ils ne peuvent toucher leur retraite à taux plein que s’ils ont cotisé 41 ans et demi, et même 43 ans pour ceux nés après 1973. Et la « décote » pour trimestres manquants est la même que pour les autres régimes. Si vous avez le droit de partir plus tôt que les autres mais que vous ne touchez qu’une demie retraite, vous faites quoi ? Vous ne partez pas…

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Alors parviendrons-nous (« nous », salariés concernés, retraités, usagers attachés à de bons services publics, militant.e.s en faveur d’emplois de qualité décente et contre la précarité, écologistes pour des transports aussi peu polluants et climaticides que possible, etc.) à retourner contre les propagandistes l’arme des privilèges fantasmés ? À faire comprendre que ceux qui opposent les agriculteurs aux cheminots, les salariés précaires aux salariés en CDI, ces derniers aux fonctionnaires, les retraités à tous les autres, ou les chômeurs aux personnes en emploi, sont les seuls vrais privilégiés. Ils portent un nom : l’oligarchie.

ANNEXE 1. Une excellente analyse pour compléter, par « politico boy » : http://www.politicoboy.fr/emmanuel-macron/reforme-sncf-un-cas-decole/

ANNEXE 2, POUR RIRE (signalée par un commentateur que je remercie) : la drôle d’humeur de Frédéric Sigrist (France Inter, mardi 6 mars)

https://blogs.alternatives-economiques.fr/gadrey/2018/03/06/destruction-des-services-publics-3-la-propagande-sur-les-privileges-arme-a-double-tranchant