CANNIBALE LECTEUR de Pascal Vandenberghe

Encore un livre prémonitoire, hélas

Il est assez rare qu'un roman francophone contemporain soit l'objet de cette chronique. Une fois n'est pas coutume, dit-on. Mais là, c'est un livre épatant dont je vais me faire un plaisir de vous faire la promotion (du bas latin [1350] promotio, de promovere).

TL HOMM SURNUM

Est-ce que cela vous est déjà arrivé? Vous lisez un roman (de la fiction, donc), et pendant la lecture de ce livre, une information vous tombe dessus qui est exactement ce que l'auteur du livre que vous êtes justement en train de lire a imaginé comme futur plus ou moins proche. Expérience douloureuse, dès lors qu'on est dans une «utopie négative»...

J'étais donc en train de lire L'Homme surnuméraire de Patrice Jean (Éditions rue fromentin, 2017) lorsque je tombai [1], dans Courrier international, sur une polémique qui agita la Grande-Bretagne en novembre dernier: «Faut-il interdire La Belle au bois dormant?». Une «mère de famille» (je les adore [2] !) britannique (ça, elle n'y peut rien, la pauvre), avocate de surcroît (je cache ma joie [3]...) découvrit (horrifiée, of course) que son fils Ben, âgé de six ans, lisait le célèbre conte La Belle au bois dormant dans le cadre des recommandations de lecture scolaire. Et que raconte ce conte, parmi les plus célèbres au monde [4] ? Qu'un prince – ou un quidam, qu'importe? démocratie oblige... – peut embrasser une princesse ENDORMIE. Donc NON CONSENTANTE! Mais quelle horreur! Oui, quelle horreur: jusqu'où ira la chasse à l'homme? Il paraît que «la parole se libère»! La connerie aussi, semble-t-il.

Mais revenons à nos moutons – ah, panurgisme, quand tu nous tiens par la moumoute... tout un programme – et à L'homme surnuméraire. Je ne suis pas un grand lecteur de la catégorie «roman francophone contemporain». Explication sur chacun de ces trois termes:

1/ « roman»: j'appartiens à la catégorie des lecteurs «utilitaristes». Lire un roman me paraît parfois du temps perdu. J'aime bien que mes lectures m'instruisent, me construisent, me fassent réfléchir; ça en exclut d'office des tonnes. Au bas mot. Et mon temps de lecture étant limité, il faut bien faire des choix.

2/ « francophone»: souvent nombriliste et «autofictionnel» le roman francophone bien souvent me tombe des mains. Quand on n'y parle pas de soi, on y parle de son père (de préférence un prolétaire violeur), de sa mère (femme de ménage et alcoolique, ça vous va?), voire de son frère ou de sa sœur (inceste de citron), soyons fous! Ou alors des «beaux quartiers»; c'est encore pire. J'exagère? À peine. Je caricature? Certes.

3/ « contemporain»: faut-il vraiment que j'explique pourquoi? Rien que le mot, déjà... Moi qui ne suis pas sur facebook, instagram, twitter... Je n'ai ni «amis» ni followers. Quelle tristesse [5] ! Ô misère!

Mais je m'égare... Patrice Jean, pourtant écrivain de «romans francophones contemporains», passe la rampe. Ça démarre de façon «moderne». Premier chapitre, un homme, Serge Le Chenadec, marié, père de deux enfants – adolescents, je ne vous dis que ça – vit une crise de couple. D'un banal. Mais pourquoi est-ce que je perds mon temps à lire ce livre, me dis-je in petto? Deuxième chapitre: on passe à la première personne. Et l'on comprend que le narrateur, Clément, chômeur impénitent, partage la vie d'une jeune femme qui est l'amie de l'auteur du livre qui fait l'objet du premier chapitre. Vous me suivez? Ça commence à devenir intéressant (j'adore les mises en abyme... quand c'est bien fait). Ça le devient encore plus quand Clément, grâce à l'entregent de sa compagne – jeune universitaire draguée copieusement par un «mandarin» de l'université – est engagé par une maison d'édition pour participer à la «purge morale» qui s'impose – indéniablement – des grands classiques de la littérature. Ce grand projet éditorial s'appelle la «Littérature humaniste». Comme le dit Langlois (le patron de la maison d'édition éponyme) : « [...] de grands écrivains ont écrit des choses qui, aujourd'hui, ne sont plus du tout en phase avec les valeurs de notre société, et sont même en opposition totale avec elles.» Nietzsche, Baudelaire, Céline, tous y passent! Grand succès de librairie, notamment pour la version «expurgée» du Voyage au bout de la nuit. Tellement expurgée qu'elle ne fait plus que vingt pages. Mais enfin moralement acceptable, et donc «grand public». Ouf!

Mais après les classiques, pourquoi ne pas s'attaquer aux auteurs contemporains? C'est ainsi que Clément se voit chargé de proposer à Patrick Horlaville, l'auteur de L'Homme surnuméraire, le livre qui démarre le livre et se poursuit dans des chapitres intercalés avec ceux de Clément, de faire entrer son livre dans cette collection de «Littérature humaniste», afin de le rendre «moralement irréprochable», et peut-être aussi commercialement acceptable – car le livre est un «bide». Or l'auteur, Patrick Horlaville, après moult hésitations, pose une condition: réécrire la fin du livre. Car dans la version originale, il avait laissé cette fin en suspens, laissant au lecteur la liberté d'imaginer la fin. Mais je ne vous en dévoilerai pas plus, je préfère vous laisser découvrir cette fin. C'est jubilatoire, jouissif, bref du grand art! Et très bien écrit, ce qui est exceptionnel dans le «roman francophone contemporain», qui privilégie «l'histoire» – au demeurant souvent fort insipide – au détriment du style, qui est à mes yeux primordial. Sans quoi le terme de «littérature» est vide de sens, non?

Alors retour à la case départ: c'est exactement ce que nous propose notre avocate britannique politiquement correcte avec La Belle au bois dormant. Mais elle a raison: tout, dans ce conte, repose sur le baiser (non consenti). Pas possible, par conséquent, de le réécrire. Il vaut mieux en interdire purement et simplement la lecture aux bambins – mâles – qui vont sinon devenir des machos, des violeurs, des abuseurs. C'est d'ailleurs certainement la lecture de La Belle au bois dormant qui explique Weinstein, DSK et autres furieux du sexe non consenti. D'ailleurs, si j'étais son avocat, au Weinstein, je la tiendrais ma plaidoirie: «Votre Honneur, mon client a lu La Belle au bois dormant quand il avait six ans. La faute de ses actes incombe donc à Charles Perrault et aux frères Grimm! Acquittement pour lui! Censure pour eux, les vrais coupables!»

Et puisque je suis dans ma période «j'adore ce nouveau monde dans lequel on vit», et même si ça n'a rien à voir avec la littérature pour l'instant (mais ça viendra sans doute dans la foulée, un peu de patience...), avez-vous vu cette magnifique intervention d'une sénatrice (orthographe inclusive, quand tu nous tiens!) PS de la Sarthe, Nadine Grelet-Certenaise, qui a interpellé en novembre dernier (décidément, il y eut une conjonction astrale particulière ce mois-là) à l'Assemblée nationale la ministre française de la santé sur une interdiction de la cigarette dans les films? Statistiques à l'appui: «Je pense par exemple au cinéma qui valorise la pratique. La Ligue contre le cancer démontre dans une étude que 70 % des nouveaux films français mettent à l'image au moins une fois une personne en train de fumer. Ça participe peu ou prou à banaliser l'usage, si ce n'est à le promouvoir, auprès des enfants et des adolescents, qui sont les premiers consommateurs de séries et de films, sur internet notamment», ajoute-t-elle, accusant le cinéma de faire de «la publicité détournée pour la consommation de tabac ». Bien évidemment, la ministre abonda dans son sens. Une bonne loi devrait remédier à cette incongruité, cette immoralité, ce dévoiement de notre jeunesse...

Et par la suite, les «nouvelles technologies» devraient permettre de nettoyer les films anciens de toutes ces cigarettes qui les ont hantés et ont perverti des générations de cinéphiles. Vous imaginez un chef-d'œuvre comme Les choses de la vie de Claude Sautet (tiré du livre éponyme de Paul Guimard), remastérisé pour faire en sorte que Michel Piccoli et Romy Schneider n'y toraillent plus à longueur de pellicule? On a bien remplacé la clope de Lucky Luke par une brindille d'herbe dans les rééditions de tous ses albums. C'est un bon début.

Bon, je vous laisse: je m'en rallume une de ce pas!

Source: Antipresse

NOTES
  1. La France (ce grand pays) envisageant le plus sérieusement du monde d'abandonner l'enseignement et l'usage du passé simple (qui n'est déjà plus enseigné dans le cycle primaire), car jugé trop «littéraire et discriminant» (sic), j'ai de mon côté décidé d'en faire désormais un usage immodéré. Non mais!
  2. Private joke!
  3. Private joke, one more time. Mais je la partage volontiers: j'ai été marié à une avocate (ouille!), mais pas trop longtemps (ouf).
  4. Les premières versions connues remontent au XIVe siècle. On en connaît surtout les versions ultérieures de Charles Perrault (de 1697) et des frères Grimm (de 1812).
  5. Je n'ai pas non plus à mon actif la moindre plainte pour harcèlement sexuel. Pppppff, un vrai has been, pas du tout dans le trend, le gars!