Rarement l'Histoire a été aussi imprévisible qu'en cette veille de (non)-déclaration d'indépendance de la Catalogne.

ARG ESP CAT DRAPEAUXLe sort de l'Espagne et de l'Union européenne se joue sur la décision qu'annoncera le soir du 10 octobre 2017 le président de la Généralité, Carles Puigdemont, parfaitement inconnu il y a trois ans et devenu le chef de file des jusquauboutistes catalans.

Pour l'anthropologue Emmanuel Todd, la revendication identitaire catalane peut s'expliquer par une société anciennement organisée autour de la famille-souche : les garçons demeurent sous l'autorité du père de famille et l'aîné se réserve l'héritage. Ces principes d'autorité et d'inégalité débouchent dans le domaine politique sur de fortes revendications identitaires, comme en Suisse alémanique et en Écosse, autres pays de famille-souche.

 

Où l'on voit que la Catalogne n'est pas l'Écosse

Justement, le contraste est saisissant entre le déroulement du référendum du 1er octobre 2017 en Catalogne et celui du 18 septembre 2014 en Écosse, qui s'est déroulé dans le calme et le respect du droit et a abouti de justesse au rejet de l'indépendance.

C'est que le gouvernement de Londres est l'héritier d'une tradition libérale indéfectible et nul ne doute que si le référendum écossais avait été favorable à l'indépendance, il aurait accepté celle-ci sans ciller. Rien de tel avec le gouvernement de Madrid, héritier d'une tentation centralisatrice aussi ancienne. [1]

En 1707, c'est de de façon concertée que l'Écosse et l'Angleterre ont uni leurs destins au sein d'un Royaume-Uni de Grande-Bretagne. Sept ans plus tard, c'est à l'issue d'un siège éprouvant que les Barcelonais ont renoncé à leurs velléités autonomistes. 

Ces velléités vont ressurgir au XXe siècle avec la victoire électorale de la Lliga regionalista en 1901 et  la création d'une Généralité de Catalogne autonome en 1932. Pendant la guerre civile (1936-1939), les Catalans seront à la pointe du combat contre les nationalistes de Franco mais leurs anarchistes, « organisées » au sein du POUM, vont donner du fil à retordre aux brigades staliniennes engagées aux côtés des républicains espagnols. [2]

On peut heureusement douter d'une répétition de l'Histoire. Les indépendantistes et les légalistes d'aujourd'hui ne sont pas prêts à mourir pour leurs idées. Ils ont trop à perdre et l'enjeu n'en vaut pas la peine. Reste que la crise peut coûter très cher tout à la fois à la Catalogne, à l'Espagne et à l'Union européenne. L'annonce par la plus puissante banque catalane, la Caixa, de son départ pour Palma de Majorque donne un aperçu du désordre à venir. 

Comment en est-on arrivé là ? Comment la région la plus riche d'Espagne et l'une des plus prospères d'Europe a-t-elle pu tout d'un coup se ruer vers une indépendance à très hauts risques ?

La rançon d'une excessive rigueur

La chronologie est très éclairante :

Le 11 janvier 1980, la jeune démocratie espagnole a accordé une large autonomie à la Catalogne ainsi qu'à la Galice et au Pays basque. Ces autonomies se sont consolidées au fil des décennies, jusqu'au Statut de 2006, accordé à la Catalogne par le gouvernement socialiste de Luis Zapatero. L'Espagne vivait alors dans l'euphorie du crédit bon marché grâce à des taux d'intérêt alignés sur ceux de l'Allemagne. 

Miracle de la zone euro et de la monnaie unique instituée en 1999/2002 : malgré leurs faiblesses structurelles, l'Espagne et les autres États méditerranéens pouvaient emprunter à des taux très bas sur les marchés financiers car les investisseurs faisaient confiance à l'Allemagne et aux solides États de l'ancienne zone mark pour soutenir le taux de change de l'euro.

Mais en 2007, dans l'année qui suit le Statut d'autonomie de la Catalogne, patatras ! des firmes de prêt immobilier font faillite aux États-Unis. C'est la crise des « subprimes ». Tandis que les États-Unis et le reste du monde vont rapidement la surmonter, la zone euro la subit de plein fouet et manque d'y succomber. C'est que les difficultés des banques européennes mettent à nu l'anomalie congénitale de la monnaie unique.

Auparavant, les pays ayant une forte propension à consommer en étaient retenus par leur monnaie (celle-ci voyait sa valeur glisser jusqu'à ce que les exportations rééquilibrent les importations). Même chose en sens inverse pour les pays ayant une forte propension à exporter plutôt que consommer (l'Allemagne en premier lieu).

Désormais, avec la monnaie unique et la suppression du régulateur monétaire, les déséquilibres commerciaux explosent et s'installent dans la durée. Pour compenser la monnaie perdue en paiement des importations et préserver la paix sociale, les gouvernements n'ont d'autre recours que de s'endetter à l'étranger (c'est une façon de rapatrier cette monnaie).

Aveugles sur cette évidence qui contrevient à leurs croyances et à leurs envies, les gouvernants se convainquent que les déficits publics sont la cause de leurs maux. [3] Ils ne voient pas qu'ils sont simplement la conséquence d'un système monétaire anormal, ainsi que nous l'avons exposé et ainsi que s'obstinent à le répéter différents économistes de haut rang (Joseph Stiglitz, Paul Krugman...).

Revenons-en à l'Espagne : 

Déstabilisé par la crise, le gouvernement de Madrid met en place une très sévère politique de rigueur, tout comme les gouvernements d'Athènes, de Lisbonne, de Rome et de Paris. Il augmente la pression fiscale et coupe dans les dépenses (dans les années 1930, on appelait cela « déflation »). Il s'en prend aussi à l'autonomie fiscale accordée aux Catalans et obtient son abrogation par la Cour constitutionnelle en 2010. Dès lors, les impôts des riches Catalans peuvent être en partie réorientés vers les régions en souffrance. En 2016, on évalue ce transfert entre dix et seize milliards d'euros sur un PIB catalan de 224 milliards.

Et c'est ainsi qu'a ressurgi avec une vigueur renouvelée le spectre indépendantiste. Aux vieilles revendications culturelles et linguistiques, largement satisfaites, s'est ajoutée la revendication d'autonomie fiscale jusqu'à provoquer le référendum de ce 1er octobre 2017.

Entre insoumission et résignation

La Catalogne n'a pas été la seule à manifester son insoumission face au nouvel ordre européen. En 2013, en Bretagne, la révolte fiscale des Bonnets rouges a un moment ébranlé le gouvernement français, lui aussi soucieux de satisfaire les injonctions comptables de Bruxelles, Francfort et Berlin. Un peu plus tard, saignée à blanc par une troïka financière, la Grèce s'est révoltée mais craignant plus que tout d'être expulsée de l'Union européenne et renvoyée à un médiocre statut d'État balkanique ou oriental, elle s'est finalement inclinée. Plutôt mourir avec l'euro que vivre sans.

En France, les citoyens et les partis politiques, par lassitude, s'accommodent du système monétaire et de ses conséquences. [4] La révolte est désormais silencieuse et non moins brutale. C'est par dizaines de milliers que les jeunes Français diplômés quittent chaque année le pays pour des cieux plus cléments. L'Allemagne ? Que nenni. (...). Ce mouvement a pris une telle ampleur que, selon le démographe Hervé le Bras, le solde migratoire de la France serait désormais quasi nul !

Parions que l'Union européenne résorbera le choc catalan comme les autres. Elle en tirera la leçon qu'à tout prendre, de grands États dociles valent mieux que des régions insoumises. Elle sortira de l'épreuve simplement un peu plus affaiblie et un peu moins démocratique comme à chaque fois, jusqu'à décourager ses plus chauds partisans, comme le journaliste Jean Quatremer. Mais qu'importe pourvu que vive la monnaie unique.

Rappelons que tous les acquis européens (Parlement européen, zone Schengen, Erasmus, Arianespace, Airbus...) sont antérieurs à 1988.[5] Depuis cette date, l'Union européenne n'a rien réalisé d'autre que la monnaie unique, la déréglementation (on se souvient de la crise de la « vache folle » causée il y a vingt ans par l'assouplissement d'une norme sous la pression des industriels) et l'ouverture des marchés à la mondialisation (CETA). Toute son énergie est consacrée à ces tâches. Il est hélas normal qu'elle y réussisse. 

Joseph Savès
https://www.herodote.net/L_avenir_de_l_Europe_se_joue_a_Barcelone-article-1677.php

OUTIL LOGO FREXIT LIMOUSIN[1] "le gouvernement de Madrid, héritier d'une tentation centralisatrice aussi ancienne": la formule me semble maladroite à ce stade, c'est faire peu de cas des "tentations centralisatrices" de l'Angleterre, autrement redoutables à certains moments, sans même parler du rôle de la "City"...Demandez aux Irlandais ce qu'ils en pensent!

[2] 1° erreur historique: les anarchistes catalans n'étaient pas organisés au sein du POUM, mais de la CNT- FAI...
[3]"les gouvernants se convainquent que les déficits publics sont la cause de leurs maux": c'est surtout la Commission européenne qui les contraint à réduire ces déficits (la fameuse "règle d'or" des 3%)! L'auteur le reconnaît un peu plus loin: "le gouvernement français, lui aussi soucieux de satisfaire les injonctions comptables de Bruxelles, Francfort et Berlin".
[4]"En France, les citoyens et les partis politiques, par lassitude, s'accommodent du système monétaire et de ses conséquences": par lassitude ou soumission?
[5] 2° erreur historique: Airbus, Ariane et même l'Espace Schengen n'ont rien à voir avec la construction européenne. Voir les conférences de François Asselineau...
Conclusion: ce qui m'a semblé intéressant dans cet article est la thèse selon laquelle la monnaie "unique" détruit également et nécessairement la cohésion interne des états- membres.
P.G.